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Cet article est issu du dossier «Une nouvelle ère pour la finance africaine»

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Maroc, Cameroun, Côte d’Ivoire : des banques touchées mais pas coulées par la crise

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Mis à jour le 10 juillet 2020 à 11h33
Au Maroc, Bank Al-Maghrib a enjoint aux banques de ne pas distribuer de dividendes. Ici, le siège d’Attijariwafa Bank, à Casablanca.

Au Maroc, Bank Al-Maghrib a enjoint aux banques de ne pas distribuer de dividendes. Ici, le siège d’Attijariwafa Bank, à Casablanca. © HAKIM JOUNDY/attijariwafa bank

Si les répercussions économiques du Covid-19 sont déjà tangibles, les établissements financiers restent majoritairement profitables.

Dans les premières semaines de la pandémie de coronavirus, en mars, l’agence de notation Fitch a improvisé dans l’urgence un classement des plus sommaires. Trois couleurs pour classer la résilience probable des secteurs bancaires africains face à la crise économique qui se dessinait : vert pour marquer la stabilité, jaune pour des pertes, rouge pour une situation de crise.

« C’était un moyen pour nous d’appréhender une situation en rapide évolution », se souvient Mahin Dissanayake, responsable de l’analyse des banques d’Afrique subsaharienne au sein du bureau londonien de l’agence. Ce classement officieux, bien moins sophistiqué que son système de notation habituel, lui a en tout cas permis de parvenir à une conclusion inquiétante : « Au départ, nous avions quelques pays en vert, mais, très vite, il n’en restait plus aucun. » Selon cette analyse du début de la crise sanitaire, c’est toute l’Afrique francophone qui était teintée en jaune par Fitch.

 L’année s’annonce exceptionnellement trouble

Ces inquiétudes se sont vite concrétisées. Alors même que les premiers cas de Covid-19 n’ont été déclarés au Maghreb que le 25 février, et en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale le 11 mars, les résultats bancaires du premier trimestre révélaient déjà une sévère inflexion. Le marocain Attijariwafa Bank, premier établissement en Afrique francophone, annonçait au 31 mars un coût du risque en hausse de 82,5 % et un résultat net en recul de 23,8 %, à 1,1 milliard de dirhams (100 millions d’euros). Des résultats « marqués par les premiers impacts de la crise », expliquait la banque, laissant entendre que le pire était encore à venir.

Chute des bénéfices d’au moins 20 %

Le panafricain Ecobank, piloté depuis le Togo, affichait pour sa part un résultat net en hausse de seulement 1 %, ainsi qu’un triplement de son coût du risque. « L’année s’annonce exceptionnellement trouble », écrivait son PDG, Ade Ayeyemi, le 23 mars.

Il faudra attendre encore quelques semaines avant de connaître les résultats du deuxième trimestre, bien plus marqué par la pandémie. Mais, selon Fitch, qui reçoit chaque mois les données internes d’un certain nombre de ses clients africains, la plupart des banques du continent ont vu leurs bénéfices chuter de 20 %, sinon plus, au cours des derniers mois.

Toutes ne sont pas pour autant logées à la même enseigne, puisque l’impact économique de la pandémie – conjugué à la chute soudaine des cours du pétrole – varie selon les pays. Le FMI s’attend à ce que toutes les économies de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) – hormis celle de la Guinée-Bissau – continuent de croître, mais à un rythme bien moins soutenu qu’en 2019.

À l’inverse, tous les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) – à l’exception de la République centrafricaine – devraient voir leur économie reculer cette année. Les banques du Gabon et du Cameroun, pays exportateurs de pétrole, pourraient donc être bien plus touchées que celles de Côte d’Ivoire et du Sénégal, pays importateurs. Et celles du Maghreb encore davantage, puisque le Maroc et l’Algérie, qui hébergent les cinq plus grandes banques d’Afrique francophone, pourraient voir leur PIB chuter respectivement de 3,7 % et de 5,2 %, toujours selon le FMI.

Des dispositifs d’urgence efficaces

Les banquiers et analystes financiers interrogés s’accordent pourtant à dire qu’une crise bancaire n’est pas à l’ordre du jour. Et ce en partie grâce aux mesures prises par les autorités pour soutenir les établissements. Ainsi, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a baissé les taux directeurs et doublé les injections de liquidité hebdomadaires, passant à 500 milliards de F CFA (762 millions d’euros), tout en assurant qu’elle se tenait prête « à prendre toutes les mesures complémentaires nécessaires » pour soutenir la stabilité financière.

La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a elle aussi augmenté le montant alloué chaque semaine aux banques, passant de 4 410 à 4 750 milliards de F CFA (7,24 milliards d’euros).

Elle a également autorisé les banques à reporter les échéances de remboursement sur les prêts accordés aux entreprises, et ajouté 1 700 sociétés à son dispositif de garanties, permettant aux banques d’accéder à des ressources complémentaires de 1 050 milliards et aux firmes concernées de négocier de meilleures conditions pour leurs emprunts. Au Maroc, Bank Al-Maghrib a enjoint aux banques de ne pas distribuer de dividendes, afin de conserver des fonds suffisants pour faire face aux difficultés à venir.

Certains acteurs du secteur appellent les banques centrales à aller plus loin, en repoussant l’application des règles prudentielles bâloises, références du secteur, qui obligent les banques à conserver de plus en plus de fonds propres en regard de chaque crédit. Au-delà du casse-tête de mettre en œuvre de tels changements en une période aussi tumultueuse, ces règles pourraient, à court terme, se révéler contre-productives pour l’économie, en réduisant la capacité de prêt des banques. « On serre les boulons à un moment où l’on voudrait au contraire qu’il y ait plus de crédits », résume Denis Chemillier-Gendreau, président fondateur de Finactu, cabinet de conseil financier implanté à Casablanca.

La Banque centrale tunisienne doit se prononcer sur un possible report d’application de certaines règles prudentielles, selon Jean-Marc Velasque, consultant chez Sopra Banking Software. En Afrique de l’Ouest, Jean Kacou Diagou, le fondateur du groupe de bancassurance NSIA, plaide pour que la BCEAO se penche sur cette même question. « Le calendrier prévu aurait dû être décalé, mais, pour l’instant, la Banque centrale fait la sourde oreille », nous explique-t-il. « Le respect des règles prudentielles de la BCEAO risque de casser le rythme du soutien des banques [à l’économie réelle] », estime le tycoon ivoirien.

Priorité à l’offre numérique

L’entrepreneur ajoute que les banques ivoiriennes ont pris d’elles-mêmes un certain nombre de mesures, en concertation les unes avec les autres, pour atténuer les risques liés à la pandémie. Ainsi, NSIA comme d’autres ont réduit leurs charges dès le mois de mars, en reportant certains projets non urgents, et se sont focalisées davantage sur leur offre numérique, particulièrement importante en ces temps de distanciation physique. « Nous ne verrons pas nécessairement des pertes sur l’année », rassure pour sa part Mahin Dissanayake, « car, malgré tous les défis, les banques d’Afrique subsaharienne restent très profitables ».

 Si la pandémie venait à resurgir, seuls les secteurs dits essentiels seraient autorisés à fonctionner

Les banques marocaines ont été en mesure de participer à hauteur d’environ 2,5 milliards de dirhams à un fonds national créé en mars pour financer la lutte contre les effets du Covid-19, selon Fitch. Un signe que le secteur bancaire est moins touché par la crise que d’autres, tels que l’hôtellerie ou les hydrocarbures.

Reste à savoir si les institutions financières soutiendront comme auparavant ces pans de l’économie qui en ont le plus besoin. Tunde Kehinde, cofondateur de Lidya, une plateforme nigériane de financement de PME, en doute : « Si la pandémie venait à resurgir, seuls les secteurs dits essentiels seraient autorisés à fonctionner. Nos algorithmes doivent le prendre en compte quand nous décidons des sommes à allouer aux clients. » Il explique que Lidya prêterait moins aujourd’hui qu’il y a six mois à une société de restauration.

Il est trop tôt pour juger du degré de frilosité des banques sur ce point. Si la crise devait perdurer, malgré le soutien des autorités, le nombre de créances non performantes pourrait augmenter drastiquement, et certaines banques se trouveraient en difficulté, en particulier les plus petites. Selon Mahin Dissanayake, on ne pourra se rendre compte de l’impact de cette période sur les banques qu’en fin d’année, voire en début d’année prochaine. « Mais, pour l’heure, conclut-il, nous sommes loin d’une crise. »

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