Politique

RDC : Kabila, chef un jour, chef toujours ?

Réservé aux abonnés | | Par
Joseph Kabila, en décembre 2018, à Kinshasa.

Joseph Kabila, en décembre 2018, à Kinshasa. © John WESSELS / AFP

Il a quitté son fauteuil de président, mais reste le patron de la majorité parlementaire et continue de tirer les ficelles. Zoom sur sa stratégie, ses hommes liges et ses moyens.

Un banal SMS a-t-il failli coûter à Jean-Marc Kabund-a-Kabund sa place de premier vice-président de l’Assemblée nationale congolaise ? Ce 25 mai, sur l’impressionnante estrade du palais du Peuple, à Kinshasa, son absence est en tout cas remarquée. Les députés sont ce soir-là convoqués pour voter sa destitution. Insultes et coups de poing pleuvent. Au micro, Jeanine Mabunda, la présidente de l’Assemblée, peine à calmer les esprits.

Peut-être Kabund se rappelle-t-il ce message envoyé à un lieutenant de Joseph Kabila quelques jours plus tôt. Selon plusieurs sources, le président par intérim de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) y reprochait à l’ancien chef de l’État de faire de l’ombre à son successeur en paradant dans son 4×4 sous les applaudissements de la foule. Ce SMS aurait-il précipité sa chute ?

Officiellement, c’est un député de l’opposition, Jean-Jacques Mamba, qui a demandé sa destitution. Mais Kabund est convaincu qu’il doit ses déboires à Joseph Kabila et à sa coalition, le Front commun pour le Congo (FCC). L’ancien président n’a-t-il pas discrètement reçu des responsables du FCC, dont Jeanine Mabunda, les 21 et 22 mai, pour parler de son cas ? Rien n’a filtré de ces rencontres, mais l’ombre de Joseph Kabila plane sur ce coup de force.

Bob et appareil photo

Depuis qu’il a quitté le pouvoir, le « raïs » s’est mis en retrait de l’espace public, mais ses moindres faits et gestes alimentent rumeurs et spéculations. Micro ouvert, rares sont ses collaborateurs qui se risquent à commenter le quotidien de l’ancien président. Par prudence pour certains. Ou, le plus souvent, par manque d’informations. Au cours de ses dix-huit années de règne, Kabila est passé maître dans l’art d’entretenir un épais brouillard autour de sa personne.

L’ancien président vit aujourd’hui entre sa résidence de GLM, dans la riche commune de La Gombe, et son domaine de Kingakati, un gigantesque parc situé à 50 km de la bouillonnante capitale, où il passe le plus clair de son temps. Quelques images, parfois, le montrent en compagnie de proches, coiffé d’un bob et appareil photo en bandoulière, tel un simple touriste venu admirer la faune qui peuple son vaste domaine.

« Joseph Kabila ne peut pas se retirer de la chose publique. Mais il a la volonté de ne parler que lorsque c’est nécessaire »

Avec sa barbe grisonnante, Joseph Kabila n’a pourtant rien d’un paisible retraité. Certes, il n’est plus le jeune maquisard rasé de près qui fut propulsé à la présidence de la RD Congo un jour de janvier 2001. Mais il préfère toujours l’ombre à la lumière. Et c’est bien depuis Kingakati, où il reçoit parlementaires, gouverneurs, ministres ou même représentants de la communauté katangaise, qu’il tient aujourd’hui les rênes de la majorité.

« Joseph Kabila ne peut pas se retirer de la chose publique, il contrôle le Parlement. Mais il a la volonté de ne parler que lorsque c’est nécessaire, assure son ancien conseiller diplomatique Kikaya Bin Karubi. Il est resté fidèle à lui-même. »

« Le plus important pour lui, outre la bonne entente avec le Cach [la coalition du président Félix Tshisekedi], c’est la cohésion du FCC. Il en est l’autorité morale. Il ne faut donc pas le considérer comme un simple individu mais comme une force politique en soi », explique le chef de l’un des principaux partis qui composent le FCC.

« Garder les troupes soudées »

Pour la gestion quotidienne des affaires de la coalition, Kabila s’appuie sur de solides relais et se tient constamment informé. La principale courroie de transmission est son ancien directeur de cabinet, Néhémie Mwilanya Wilondja, aujourd’hui coordonnateur du FCC.

« Après Kabila, c’est lui le numéro deux », poursuit le chef de parti précédemment cité. Pour l’assister, Mwilanya peut compter sur Emmanuel Ramazani Shadary, secrétaire général du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), la première force politique du FCC, ainsi que sur Aubin Minaku, l’ex-président de l’Assemblée nationale, et sur Balamage Nkolo, deuxième vice-président de l’Assemblée. « Néhémie ou Shadary ne font rien sans en référer au chef », ajoute Kikaya Bin Karubi.

« Kabila fonctionne par cercles de collaborateurs, explique le politologue Bob Kabamba. Il en a un pour le FCC, un autre pour les questions de sécurité, un autre pour le Parlement et ainsi de suite. » « Le plus important, pour le moment, c’est de garder les troupes mobilisées et soudées », insiste Kikaya.

Désillusion

Car si les tensions au sein du Cach ont été largement mises en lumière par l’affaire Kamerhe, le camp Kabila n’est pas épargné par les turbulences. Voilà près d’un mois que certains caciques du FCC accusent le Premier ministre, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, de ne pas soutenir suffisamment sa famille politique au sein du gouvernement. Les mécontents en ont même référé par écrit à leur « autorité morale ».

« Les coups peuvent venir de partout », s’inquiète un cadre du PPRD, évoquant le procès de Vital Kamerhe

Joseph Kabila est intervenu, poussant les deux camps à se parler, ce qui a pour l’instant permis d’éviter une crise ouverte. Mais l’épisode est révélateur : l’ancien chef de l’État a beau avoir la main sur tous les leviers du pouvoir, il doit tout de même composer avec les ambitions des uns et des autres. « Il y a beaucoup de demandeurs d’emploi au FCC, et il faut pouvoir gérer les ego », résume Bob Kabamba.

Passé la désillusion de l’élection de décembre 2018, qui a été un cinglant revers pour Ramazani Shadary, le successeur que Kabila s’était choisi, l’heure est à l’affirmation des ambitions. Or, dans une coalition aussi hétéroclite, gérer les souhaits de chacun peut se révéler délicat.

Le départ avec fracas, en juillet 2019, de Modeste Bahati Lukwebo, patron de l’une des principales composantes du FCC, en a été une première illustration. Et ce n’est sans doute pas un hasard si, le 10 juin, d’anciens ministres de Kabila – dont Lambert Mende et José Makila – ont été nommés à la tête de plusieurs grandes entreprises et régies publiques, se voyant ainsi offrir un appréciable point de chute.

L’important pour l’ancien président est de garder un camp uni pour pouvoir continuer à peser de tout son poids dans le bras de fer qui l’oppose à Félix Tshisekedi. « Au Congo, les coups peuvent venir de partout », s’inquiète un cadre du PPRD, évoquant le procès de Vital Kamerhe, l’ancien directeur de cabinet du président, que l’on pensait intouchable.

Méfiance

Dans l’entourage de Kabila, on garde donc à l’œil ces « anciens de la maison » devenus des collaborateurs du nouveau chef de l’État. On se méfie ainsi de François Beya, l’ex-patron de la puissante Direction générale de migration (DGM), désormais conseiller en sécurité de Tshisekedi, ou de Roland Kashwantale : placardisé sous Kabila, il est le nouveau chef de la DGM. On n’oublie pas que les services qu’ils dirigent sont à l’origine des ennuis (retraits de passeports, auditions, brèves interpellations) qu’ont connus plusieurs proches de l’ancien président ces derniers mois.

Jaynet Kabila, sœur jumelle de Joseph, Emmanuel Ramazani Shadary, Kalev Mutond, ex-patron de l’Agence nationale de renseignement (ANR), Marcellin Cishambo, ancien gouverneur du Sud-Kivu… Ces piliers de l’ancien régime ont tous, et d’une manière inédite, été inquiétés par des services sur lesquels ils exerçaient hier encore un contrôle total.

« Le chef de l’État veut que, sous sa présidence, tout le monde commence à avoir peur de la justice »

L’ancien président et le FCC ont bien sûr peu apprécié. « Il y a eu des demandes d’explications, confirme Kikaya Bin Karubi. Jaynet est quand même la sœur de Joseph Kabila, il y a eu une volonté de l’humilier ! Il a fait comprendre qu’il ne fallait pas que cela se reproduise. » Et d’ajouter : « C’est sans doute parce que le nouveau président est toujours en phase d’apprentissage. »

Joseph Kabila et son entourage doivent-ils se défier de Félix Tshisekedi ? « Le chef de l’État veut que, sous sa présidence, tout le monde commence à avoir peur de la justice, c’est pour lui une obsession », glisse l’un des proches conseillers, alors que plusieurs acteurs de la société civile appellent à « fouiner dans le passé » et à s’intéresser aux affaires des barons de l’ancien régime.

L’avenir de la coalition en péril ?

Serait-ce pour assurer ses arrières que le camp Kabila a décidé de passer à l’offensive avec un projet de réforme judiciaire ? La proposition, initiée le 5 juin par Aubin Minaku, ancien président de l’Assemblée nationale et Garry Sakata a en tout cas provoqué une nouvelle poussée de fièvre dans la coalition.

Visant essentiellement à renforcer les attributions du ministre de la Justice, Célestin Tunda Ya Kasende, cadre du FCC, ainsi que son autorité sur les magistrats du parquet, ce projet s’apparente selon l’opposition, la société civile et le camp présidentiel à un musellement de la justice.

Kabila, qui a reçu ces derniers jours plusieurs cadres du FCC, a pourtant maintenu son attachement à un projet qui pourrait mettre en péril l’avenir de la coalition. L’agitation qui a suivi la brève interpellation de Célestin Tunda Ya Kasende le 27 juin en est une parfaite illustration. Tshisekedi aura-t-il les moyens d’éviter un passage en force sur ce dossier ?

Jean-Marc Kabund-a-Kabund, le président par intérim de l’UDPS.

Jean-Marc Kabund-a-Kabund, le président par intérim de l’UDPS. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA

Encore faut-il qu’il dispose de tous les leviers du pouvoir. S’il semble bel et bien avoir repris la main sur les services de sécurité, l’issue de la bataille pour le contrôle de l’armée est encore incertaine. Malgré des ajustements au sein de la Garde républicaine et le décès du général Delphin Kahimbi en février, les principales figures militaires que Joseph Kabila avait nommées sont toujours là. C’est le cas de John Numbi, inspecteur général des forces armées très proche de Kabila, ou de Gabriel Amisi, alias Tango Four, chef d’état-major adjoint.

Confiance des partenaires étrangers

La tâche n’est guère plus simple dans les entreprises publiques. Joseph Kabila aura, pendant plus d’un an, réussi à bloquer l’application des ordonnances portant sur la nomination des nouveaux mandataires de la Gécamines et de la SNCC. N’ayant pas été consulté, le camp de l’ancien président, qui gère le ministère du Portefeuille, a attendu le 24 juin dernier pour notifier les nouveaux titulaires parmi lesquels figurent certains anciens proches de Moïse Katumbi.

Malgré toutes ces difficultés, Tshisekedi bénéficie pour l’instant de la confiance des partenaires étrangers, avec qui Kabila avait eu tant de mal à collaborer. « Souhaite-t-on s’aligner sur tel ou tel pays alors que le monde change, ou préfère-t-on privilégier notre souveraineté ? » fait mine de s’interroger Kikaya Bin Karubi.

Toujours est-il que les chancelleries occidentales n’ignorent pas l’importance de Joseph Kabila dans l’équation. C’est pour cette raison qu’en février l’Américain Peter Pham, alors envoyé de l’ONU pour les Grands Lacs, Paul Arkwright, le représentant britannique, et Smaïl Chergui, le président de la Commission paix et sécurité de l’Union africaine, ont tous rencontré l’ancien président.

Et ont tous tenté de convaincre Joseph Kabila de laisser un peu de marge de manœuvre à son successeur. « La communauté internationale a par moments une lecture un peu rapide de la situation, souffle un proche du raïs. Elle ne voit pas toujours que de la survie de l’un dépend directement celle de l’autre. »


Cap sur 2023

Néhémie Mwilanya Wilondja, directeur de cabinet du Président Kabila, lors de la publication de son ouvrage a Kinshasa © John Bompengo

Néhémie Mwilanya Wilondja, directeur de cabinet du Président Kabila, lors de la publication de son ouvrage a Kinshasa © John Bompengo © John Bompengo

Si personne ne se risque ouvertement à parler de la stratégie du Front commun pour le Congo (FCC) dans la perspective des élections de 2023, plusieurs sources au sein de la coalition confirment que certains ajustements sont en cours de réflexion.

Kabila envisagerait de réduire le nombre de formations constituées pour les besoins électoraux de 2018. Veut-il transformer le FCC en un grand parti, à l’image de ce qu’a fait son ennemi juré, Moïse Katumbi, en créant Ensemble pour la République en décembre 2019 ?

« Un grand parti ne ferait pas sens »

« Il n’a jamais dit qu’on allait faire cela, explique le président d’une formation membre du FCC. Après notre retraite à Mbuela, en décembre, il nous a réunis à Kingakati pour faire le bilan. Il nous a dit qu’il fallait réfléchir à réduire le nombre de regroupements à quatre ou cinq, et veiller à ne plus avoir trop de petits partis. »

« En matière d’équilibre géographique, un grand parti ne ferait pas sens, mais nous pouvons faire des ajustements, confirme Kikaya Bin Karubi. Le plus important, c’est de conserver la majorité parlementaire en 2023. »

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte