Politique

Le cannabis, nouvel or vert du Liban ?

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Une plantation de cannabis dans le village de Yammouné, dans la plaine libanaise de la Bekaa.

Une plantation de cannabis dans le village de Yammouné, dans la plaine libanaise de la Bekaa. © JOSEPH EID/AFP

Le Parlement libanais a voté, le 20 avril, la légalisation du cannabis à des fins médicales. Objectif : relancer l’économie.

C’est une première dans le monde arabe. À l’exception notable du Hezbollah, le Parlement libanais a voté, comme un seul homme, le 20 avril, la légalisation du cannabis à des fins médicales. Le marché mondial pèsera près de 50 milliards de dollars d’ici à cinq ans. Aussi, le Liban rêve de produire, d’ici à un an, des médicaments à base de chanvre mais aussi des textiles, des cosmétiques et de l’huile de cannabidiol (CBD) destinés à l’export. La filière pourrait rapporter jusqu’à 1 milliard de dollars par an, une aubaine pour un État en faillite.

Âge d’or

En réalité, le pays n’a pas attendu l’essor du cannabis médical pour planter. La culture date de l’Empire ottoman, mais s’est surtout développée pendant la guerre civile (1975-1990). On parle alors de plus de 20 000 hectares de plantations. L’essentiel de la production est transformé en résine – ou haschich – et exporté via des réseaux illégaux qui financent les parties prenantes au conflit, dont des milices locales. C’est l’âge d’or de la Lebanese Blond et de la Lebanese Red.

Le Liban est le troisième producteur mondial de résine de cannabis, derrière l’Afghanistan et le Maroc

À partir des années 1990, les autorités tentent d’éradiquer ce trafic, mais les champs se situent dans le Nord-Est, une région montagneuse et frontalière avec la Syrie qui échappe au contrôle de l’État. L’armée brûle quelques plantations sous les flashs des journalistes. Et les organisations internationales proposent des cultures de substitution, comme le safran ou le jojoba. Mais rien n’y fait, le Liban continue à faire pousser du cannabis. Selon l’ONU, ce tout petit pays demeure le troisième producteur mondial de résine de cannabis, derrière l’Afghanistan et le Maroc. D’où le changement de stratégie.

 

À Yammouné, dans la plaine de la Bekaa, 80 % des foyers cultivent le chanvre.

À Yammouné, dans la plaine de la Bekaa, 80 % des foyers cultivent le chanvre. © JOSEPH EID/AFP

L’idée est simple : il suffit d’institutionnaliser une économie déjà en place et de la taxer. Une fois intégré à la balance commerciale, le cannabis deviendrait automatiquement l’un des principaux postes d’exportation du pays. En 2018, le cabinet de conseil américain McKinsey & Cie en fait même l’une de ses propositions phares pour relancer l’économie libanaise, dont la dette représente 170 % du PIB.

À l’époque, le rapport fait sourire, mais pas pour longtemps. Un an plus tard, le Liban – troisième pays le plus endetté au monde – bascule dans la pire crise économique et sociale de son histoire. Incapable de payer ses créanciers, l’État survit grâce à la planche à billets. La monnaie locale perd plus de la moitié de sa valeur, l’inflation et le chômage explosent. Pour remplir les caisses vides et calmer la rue, les dirigeants sont prêts à tout. Y compris à légaliser le cannabis.

Consensus politique

La piste fait consensus… même au sein du Hezbollah. Si le puissant parti chiite soutenu par l’Iran a voté « non » pour la forme – cautionner ouvertement la drogue écornerait son image –, il a autorisé ses alliés à voter oui. « Nous avons des réserves sur le plan moral et social, mais il faut relancer l’économie par tous les moyens », expliquait à la sortie du vote Alain Aoun, député du CPL – le parti du président de la République, allié au Hezbollah. Autrement dit : le cannabis n’est certes pas mieux toléré en société, mais il doit faire rentrer de l’argent.

L’ambivalence de la position du législateur donne lieu à un paradoxe : si les producteurs de chanvre pourront bientôt avoir des licences, les fumeurs de joints, eux, s’exposent toujours à des peines de prison ferme. Dans le Nord-Est, les champs s’étendent à perte de vue, au su de tous. Depuis le début de la guerre en Syrie, en 2011, la surface cultivée a doublé pour atteindre plus de 30 000 hectares. Nouvel or vert ? Non, car la nouvelle loi ne légalise qu’une variété de chanvre… qui n’existe pas au Liban.

Le cannabis libanais, jusqu’à présent uniquement consommé sous forme de drogue, contient plus de 15 % de substance psychoactive THC. Techniquement, il pourrait être utilisé à des fins médicales, mais cela supposerait un lourd investissement en recherche et développement. Un laboratoire affilié à l’Université américaine de Beyrouth étudie depuis 2018 les effets du cannabis libanais sur des patients atteints du cancer, mais, pour obtenir des résultats commercialisables, il faudra attendre des années.

Les partisans de la loi espèrent attirer des investisseurs internationaux pour développer la filière

Pour aller plus vite, le Parlement a donc légalisé une autre plante déjà connue des laboratoires internationaux et qui ne contient pas plus de 1 % de THC. Pour appliquer la loi, il faudrait donc arracher les plantations actuelles et importer de nouvelles graines. Difficulté supplémentaire : l’État libanais n’a pas fixé de prix pour la nouvelle production, suscitant une vive inquiétude chez les producteurs. « Les fermiers n’accepteront pas de changer de plante, car celle que nous cultivons depuis cent ans se vend plus cher », explique Talal Chreif, maire de Yammouné, un village où 80 % des foyers cultivent du cannabis.

Un marché ultra-concurrentiel

Quand bien même le Liban parviendrait à remplacer ses cultures, il n’a pas la capacité de transformer ses récoltes en produits pharmaceutiques agréés à l’exportation. Les défenseurs de la loi espèrent attirer des investisseurs internationaux pour développer la filière. Plus facile à dire qu’à faire. « Le climat n’est pas favorable aux investissements étrangers. Pour ouvrir un laboratoire, les grands groupes veulent des garanties et, au minimum, de la stabilité politique, ce qui n’est pas le cas », explique Hassane Makhlouf, agronome et professeur à l’Université libanaise de Beyrouth.

Il eût été plus simple de légaliser le cannabis libanais

Reste donc la possibilité d’exporter le produit brut. Mais comment peser sur un marché ultra-concurrentiel ? La plupart des pays qui ont légalisé le cannabis médical, comme le Canada ou les États-Unis, en produisent déjà eux-mêmes. Pour Hassane Makhlouf, il eût été plus simple de légaliser le cannabis libanais : « On ne peut pas s’arrêter à mi-chemin, l’État a besoin d’argent. La résine de cannabis libanaise est bonne et elle est chère. Il faut avoir le courage de la légaliser, d’offrir au paysan la même somme que les trafiquants et de la vendre aux pays où c’est légal. Sinon, il faut oublier l’usage médical, car ça ne va pas fonctionner. »

« Les députés ont voté la loi tout en sachant qu’elle n’est pas applicable », renchérit Riad Saadé, directeur du Centre de recherche et d’études agricoles libanais. « Sur le terrain, rien ne va changer, ajoute Talal Chreif. Pour faire une bonne loi, il aurait fallu consulter les producteurs, mais là c’est juste une manœuvre politique. »

Le pays est pourtant face à une urgence. D’ici à la fin de l’année, la part de la population vivant en-dessous du seuil de pauvreté devrait passer de 30 % à 50 %. L’État – qui importe plus de 80 % des produits consommés dans le pays – doit avant tout s’assurer que ses citoyens ont de quoi manger, conseille Riad Saadé, qui précise : « Il ne faut plus regarder l’agriculture autrement qu’à travers le prisme de la sécurité alimentaire. » En somme, s’assurer que les cultures de base, comme les pommes de terre, les oignons et autres légumes, subviennent aux besoins domestiques.

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