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Cet article est issu du dossier «Cameroun : les réformes, ces autres victimes du coronavirus»

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Culture

Musique : le bilinguisme en haut des charts camerounais

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L’artiste One Love, Cameroun.

L’artiste One Love, Cameroun. © Labrute Street Photography

Au cœur du débat sur l’héritage linguistique colonial, le français et l’anglais ont trouvé dans la chanson un terrain d’entente : un grand nombre d’artistes mêlent désormais les deux langues dans leurs morceaux, et ça marche !

C’est la nouvelle coqueluche de la musique urbaine camerounaise. À 27 ans, la chanteuse Kameni – de son vrai nom Ebude Kate Kameni – est devenue une incontournable des playlists, et les DJ jouent ses tubes en boucle dans les clubs. À Douala, à Yaoundé ou encore à Kribi, la voix percutante de la jeune artiste séduit un public de plus en plus nombreux. Pour certains observateurs, elle incarne même la nouvelle génération, totalement décomplexée et fière d’une « camerounité » encore balbutiante.
Kameni est surtout une artiste aux influences culturelles multiples, et ses chansons l’illustrent à souhait. La native de Limbe, dans le Sud-Ouest (ses parents sont des francophones originaires de Bafang, région de l’Ouest), a choisi de composer ses chansons en français, en anglais et en pidgin (un créole à base lexicale anglaise). Un style qui fédère la jeunesse, qu’elle soit francophone ou issue de la partie anglophone du pays. Signe d’une recette qui marche, Nayo-Nayo (« doucement-doucement »), le dernier single de la chanteuse, a été la deuxième chanson camerounaise la plus vue sur la plateforme YouTube au premier trimestre de 2020, selon des statistiques de la compagnie américaine.

 

Renaissance

La montée en puissance de Kameni n’est cependant que le dernier exemple d’une tendance déjà bien établie chez les artistes urbains camerounais. Depuis quelques années, les chanteurs et chanteuses locaux choisissent de mêler dans leurs morceaux le français, l’anglais et leurs dérivés. La formule séduit et a même enclenché une forme de renaissance de la scène musicale camerounaise. Les talents s’exportent à nouveau, les spectacles s’enchaînent, labels et sponsors ont refait surface.

L’un des précurseurs du mouvement, le rappeur Stanley Enow, est aujourd’hui à la tête de son propre label, Motherland Empire. En 2013, son premier single, Hein père, faisait le tour du continent, raflant au passage le titre de révélation de l’année lors des MTV Africa Music Awards, devant un certain Burna Boy. Depuis, la liste des artistes qui ont suivi la tendance avec succès ne cesse de s’allonger. Locko, Ko-C, Mimie, Blanche Bailly, Magasco ou encore Daphne font partie des plus en vue.

Rivaliser avec l’industrie nigériane

Apprécié des francophones comme des anglophones, le bilinguisme leur permet non seulement d’être diffusés sur l’ensemble du territoire camerounais, mais surtout de proposer au reste du continent des contenus pouvant rivaliser avec ceux de l’industrie musicale du géant nigérian voisin. « C’est une opportunité d’ouverture », estime à cet effet la journaliste Irène Fernande Ekouta, spécialiste de musique. « Il s’agit de l’expression de l’influence d’une culture mondiale qui s’anglicise, avec une touche camerounaise. Dans les faits, il y a une meilleure présence de l’anglais sur la scène urbaine, même si on a l’impression qu’avec ce choix l’essence de la musique camerounaise – traditionnellement en français pour les francophones et en pidgin pour les anglophones – est un peu diluée », ajoute-t-elle.

Après un passage à vide au cours des années 2000, la cote des artistes camerounais est repartie à la hausse. Depuis 2017, le label Universal Music Africa (UMA), filiale du groupe français Vivendi, a fait du Cameroun l’une de ses principales sources de talents.

À ce jour, pas moins de sept artistes et acteurs de la scène musicale camerounaise ont rejoint cette écurie. En juillet 2019, Salatiel Sala’a, l’un des chanteurs les plus populaires, surprenait le public en cosignant une chanson de l’album de la superstar américaine Beyoncé The Lion King : The Gift. Le titre « Water », issu de cette collaboration et sur lequel apparaît aussi Pharrell Williams, autre grosse pointure de l’industrie musicale américaine, a figuré parmi les plus téléchargés de cet opus.

Popularité mais faible rémunération

L’exposition internationale dont jouissent à nouveau les artistes camerounais n’est cependant pas encore accompagnée de gains à la hauteur de leur popularité. Le rappeur Tenor n’aurait reçu que 27 000 euros pour une année de distribution de ses œuvres, lorsque des artistes nigérians annoncent des contrats bien plus importants.

La grogne des chanteurs concernant leurs rémunérations alimente d’ailleurs régulièrement la presse people. « Le problème se trouve dans la nature des contrats qui sont signés par nos artistes », estime à ce sujet Franck Ghislain Onguene, critique musical. Et de poursuivre : « En s’engageant à cent pour cent, les artistes perdent l’importante source de financement que sont les shows privés tels que les mariages ou les anniversaires. Il faut juste revoir les conditions de ces contrats. » Compte tenu de la montée en puissance de la scène camerounaise, ça ne saurait tarder.

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Dites le en pidgin

Longtemps considéré comme une langue marginale, le pidgin est la nouvelle mode sur la scène musicale camerounaise. Vulgarisé dans le milieu francophone dans les années 1990 par Lapiro de Mbanga, un artiste engagé combattu par le pouvoir de Yaoundé, cet argot né d’un mélange d’anglais et de langues locales séduit de plus en plus de jeunes chanteurs. Blanche Bailly, Daphne, Jovi, Mr Leo… La nouvelle garde a brisé un tabou, au grand plaisir des fans, toujours plus nombreux.

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