Diplomatie

Sénégal : Macky Sall, « ami de tous les pays »

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Mis à jour le 24 juin 2020 à 18h24
Visite officielle du président sénégalais à Nouakchott pour signer des accords de coopération, en février 2020.

Visite officielle du président sénégalais à Nouakchott pour signer des accords de coopération, en février 2020. © Papa Matar Diop/Présidence Sénégal

Depuis son arrivée au pouvoir, Macky Sall œuvre au réchauffement de ses relations avec la plupart de ses homologues, de l’Afrique de l’Ouest à la Chine. Une approche qui lui a permis tout à la fois de multiplier les projets de partenariat et d’asseoir son leadership.

«Je demande à nos partenaires d’accompagner la résilience du continent africain en annulant sa dette. » Le 25 mars, le président Macky Sall lançait un appel solennel à la communauté internationale. Sur le plateau de France 24, le 17 avril, il qualifiait de « préliminaire » le moratoire sur la dette bilatérale des pays les plus pauvres que venaient d’annoncer le G20 et le Club de Paris. À l’heure où les économies du monde entier sont ébranlées par la pandémie de Covid-19, le chef de l’État a revêtu le costume de porte-parole des économies africaines.

Cette posture témoigne de la montée en puissance progressive du leadership sénégalais, alimentée ces dernières années par une offensive diplomatique que l’on pourrait qualifier d’amicale. « La vocation de mon pays, depuis l’indépendance, est d’être ami de tous les pays et de n’avoir aucun ennemi », raconte même Macky Sall dans son autobiographie Le Sénégal au cœur, parue en 2019.

S’il n’a pas inventé le concept déjà plébiscité sous Léopold Sédar Senghor, le président a en revanche renouvelé le style. Du temps d’Abdoulaye Wade, héraut du panafricanisme, la diplomatie se faisait le verbe haut, quitte à froisser certains. « Sous Wade, c’était la diplomatie des coups d’éclat, comme sa visite à Benghazi dans l’avion de Nicolas Sarkozy. Avec Macky Sall, le ton a changé, c’est plus subtil », résume le chercheur Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute.

Plus subtil et plus fédérateur. En témoigne la photographie inédite de la prestation de serment qui s’est tenue le 2 avril 2019 à Dakar. L’événement a des allures de sommet de l’Union africaine. Alors qu’il vient d’être réélu à la tête du pays, Macky Sall reçoit une myriade de chefs d’État dans la grande salle du Centre des expositions de Diamniadio. Sont présents les alliés tels que l’Ivoirien Alassane Ouattara ou le Rwandais Paul Kagame, mais aussi les contempteurs d’hier, à l’image du Mauritanien Mohamed Ould Abdelaziz, dont la présence est perçue comme les prémices d’un réchauffement entre les deux pays.

« Ceinture de sécurité »

Macky Sall accueille son homologue rwandais Paul Kagame à Dakar, le 1er avril 2019.

Macky Sall accueille son homologue rwandais Paul Kagame à Dakar, le 1er avril 2019. © Présidence Sénégal

Macky Sall a refaçonné les relations du Sénégal dans la sous-région

Décrit par un collaborateur comme un « homme de protocole qui ne fait pas de vagues », Macky Sall a néanmoins refaçonné les relations du Sénégal dans la sous-région. Si Dakar a toujours joui d’un certain leadership à l’échelle ouest-africaine, profitant des soubresauts politiques de ses voisins, jamais le Pays de la teranga n’avait eu autant d’alliés parmi eux. Une « ceinture de sécurité » venue remplacer un « cercle de feu », selon l’image employée par Sidiki Kaba en avril 2019, lors de la passation de pouvoir entre lui et Amadou Ba au ministère des Affaires étrangères.

La résolution de la crise gambienne et le renversement de Yaya Jammeh en 2017 font partie des succès qui ont renforcé le leadership régional du Sénégal. Alors que Conakry et Nouakchott souhaitaient éviter une intervention militaire, « Macky Sall a joué un rôle déterminant dans l’engagement de la Cedeao et de la communauté internationale pour faire respecter le résultat de l’élection présidentielle et obtenir le départ de Jammeh », commente Vincent Foucher, chercheur au CNRS, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest.

Le nouveau président bissau-guinéen, Umaro Sissoco Embaló (chemise blanche), durant une visite de courtoisie, à Dakar, en mars.

Le nouveau président bissau-guinéen, Umaro Sissoco Embaló (chemise blanche), durant une visite de courtoisie, à Dakar, en mars. © Lionel MANDEIX/Présidence Sénégal

La Gambie et la Guinée-Bissau sont désormais dirigées par des protégés de Macky Sall

Cette initiative couronnée de succès permet au Sénégal de compter un nouvel allié en la personne d’Adama Barrow, président de la Gambie. « Cela a permis à Dakar d’apparaître comme un modèle en matière de démocratie et un interlocuteur de référence en Afrique de l’Ouest », estime un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères.

Ses nouveaux alliés, Macky Sall les recrute dans le cercle des derniers dirigeants ouest-africains élus, parmi lesquels le Libérien George Weah, le Sierra-Léonais Julius Maada Bio, tous deux investis en 2018, ou encore Umaro Sissoco Embaló, qui a pris la tête de la Guinée-Bissau au début de l’année. Tous sont de la même génération que le Sénégalais, tous ont choisi Dakar comme première étape de leurs tournées officielles ou privées et tous ont été suspectés par leurs détracteurs d’avoir bénéficié de la main invisible sénégalaise lors de leur élection.

« Au-delà de s’être trouvé des alliés dans la région, Macky Sall les a aussi produits en appuyant des candidats qui lui étaient favorables. Résultat, la Gambie et la Guinée-Bissau sont désormais dirigées par des protégés de Macky Sall », analyse Vincent Foucher. Du côté de l’exécutif, on se défend de toute influence, invoquant la souveraineté de chacun de ces pays.

Toujours est-il que les relations avec Banjul et Bissau sont stabilisées. Et les pays qui ont un temps soufflé sur les braises de l’indépendantisme en Casamance, à l’image du voisin bissau-guinéen, ont finalement aidé à mettre fin à la crise.

Diplomatie bienveillante

Le président mauritanien Mohamed Ould El Ghazouani

Le président mauritanien Mohamed Ould El Ghazouani © Regis Duvignau/AP/SIPA

Avec la Mauritanie, l’heure est au dégel depuis l’arrivée au pouvoir de Mohamed Ould Ghazouani

Demeurent certes des tensions avec la Guinée d’Alpha Condé, dont l’opposant Cellou Dalein Diallo est un ami personnel de Macky Sall, mais l’heure est globalement au réchauffement entre les deux pays. C’est aussi le cas avec le voisin mauritanien depuis l’arrivée au pouvoir de Mohamed Ould Ghazouani, en 2019. Signe du dégel, Macky Sall a rendu à son homologue une visite officielle en février, ce qui a permis de signer de nombreux accords bloqués du temps de Mohamed Ould Abdelaziz. « Certes, les intérêts communs dans le gaz et le pétrole ont joué un rôle, mais il ne faut pas sous-estimer le travail de Macky Sall, qui s’entend très bien avec son homologue mauritanien », confie-t-on du côté du ministère des Affaires étrangères.

Cette diplomatie bienveillante, le président sénégalais la cultive au-delà du continent, d’Abou Dhabi à Pékin, en passant par Ankara. Recep Tayyip Erdoğan, Emmanuel Macron, Xi Jinping, Angela Merkel ou encore Justin Trudeau : depuis deux ans, les représentants de pays amis défilent à Dakar.

Ce sont autant de partenaires financiers. Avec une croissance de 5,3 % en 2019 et une stabilité hors norme dans la région, le Sénégal est un pays apprécié des investisseurs. En témoignent les financements obtenus lors du Groupe consultatif de Paris en décembre 2018 pour la réalisation de la deuxième phase de son Plan Sénégal émergent (PSE), dont le montant était trois fois supérieur aux attentes de l’exécutif.

Partenaire international

Macky Sall et le président chinois Xi Jinping à Hangzhou, en septembre 2016.

Macky Sall et le président chinois Xi Jinping à Hangzhou, en septembre 2016. © Minoru Iwasaki/AP/SIPA

Macky Sall s’est assuré, sans faire de bruit, une présidence quasi sans ennemis

En mars de la même année, lors de la visite du président turc, Erdoğan, promesse est faite de doubler les échanges commerciaux entre les deux pays. Quand c’est au tour du Chinois Xi Jinping d’être reçu à Dakar, les deux présidents signent dix accords dans des domaines liés à la justice, à la coopération économique et technique, aux infrastructures, à la valorisation du capital humain et à l’aviation civile. Plus récemment, ces bonnes relations ont valu à Macky Sall, en pleine crise du Covid-19, l’appui du chef de l’État français concernant l’annulation de la dette africaine. Ce soutien est le bienvenu de la part d’un partenaire privilégié que Macky Sall considère comme appartenant au cercle des pays amis au même titre que les États-Unis, le Maroc et l’Arabie saoudite, avec lesquels « la relation perdure malgré les convulsions politiques, les alternances et les mutations dans les relations internationales », écrit-il dans son autobiographie.

L’immuable amitié du Sénégal envers certains d’entre eux lui a d’ailleurs attiré quelques critiques. Ce fut le cas lors de l’élection du président de la Commission de l’Union africaine en 2017. Le candidat sénégalais, l’ex-ministre Abdoulaye Bathily, avait été éliminé au premier tour. « Il y a eu une grande campagne contre le Sénégal, liée notamment au fait que Dakar endosse les positions marocaines sur le Sahara occidental. Certains pays du Maghreb ne voulaient pas de ce qu’ils considéraient être un inconditionnel du Maroc à la tête de l’Union africaine », explique Bakary Sambe. « C’est la méthode Macky Sall, renchérit le chercheur. Abdoulaye Wade était un conquérant, le géologue Macky Sall a davantage les pieds sur terre. C’est un homme de consensus. »

Et le président sénégalais a aussi recours à cette recherche de compromis et d’alliances sur la scène intérieure. Dès son arrivée au pouvoir, en 2012, ce libéral a bouleversé l’échiquier politique en ralliant deux des principales formations de l’opposition : le Parti socialiste (PS) et l’Alliance des forces de progrès (AFP), de Moustapha Niasse. Cette stratégie lui permet, depuis, de « mettre à profit des réseaux, comme l’Internationale socialiste, très influents dans la sous-région », fait valoir le socialiste Abdoulaye Wilane.

« Homme du consensus mou » pour certains, « fin tacticien politique » pour d’autres, ou parfois les deux, Macky Sall s’est assuré, sans faire de bruit, une présidence quasi sans ennemis. Et s’il « serait naïf de penser qu’il n’y a pas de frictions avec d’autres pays, nuance un collaborateur du président, le Sénégal peut aujourd’hui discuter avec tout le monde. »

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