Politique

Côte d’Ivoire : qu’est-ce qui fait courir Henri Konan Bédié ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Abdijan
Mis à jour le 24 juin 2020 à 17h35
Cérémonie de clôture de la session extraordinaire du Bureau Politique du PDCI-RDA pour la préparation de sa convention, le 5 juin 2020.

Cérémonie de clôture de la session extraordinaire du Bureau Politique du PDCI-RDA pour la préparation de sa convention, le 5 juin 2020. © Abidjan.net

Après avoir, selon son habitude, gardé le silence et entretenu le suspense, Henri Konan Bédié brigue l’investiture du PDCI pour la présidentielle d’octobre. À 86 ans, le Sphinx se sent pousser des ailes. Le rêve de toute une vie va-t-il être exaucé ?

De tous les poids lourds de la scène politique ivoirienne, Henri Konan Bédié est le plus âgé. Ambassadeur, maire, ministre, président de l’Assemblée nationale, chef de l’État… Il a tout fait, tout connu. Pourtant, à 86 ans, il demeure un mystère, y compris pour ceux qui le côtoient depuis des années. On le dit placide et distant, joueur et séducteur. Mais comment comprendre un homme qui ne parle pas, ou si peu, qui s’applique à ne jamais rien laisser transparaître de ses émotions ? Certains disent du silence qu’il est l’arme des puissants. Bédié, lui, en a fait un art.

Le 20 juin, il a officialisé sa candidature à l’investiture du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), dont la convention aura lieu à la fin de juillet, trois mois avant la présidentielle. S’il a tenu à entretenir le suspense jusqu’au bout, les jeux étaient déjà faits.

Les 4 et 5 juin, les critères d’éligibilité avaient éliminé une bonne partie des autres prétendants éventuels. Tout s’est fait lors d’un bureau politique dont le déroulement aura parfaitement résumé l’emprise qu’exerce Bédié sur le PDCI, un parti profondément rural, au fonctionnement quasi soviétique. « Quand il convoque un bureau politique ou organise un congrès, c’est qu’il est déjà terminé », analyse un cadre du PDCI.

Les jours précédents, les jeunes loups avaient affûté leurs lames. Les fameux critères d’éligibilité avaient fuité dans la presse. Patrice Kouassi Kouamé, député de Yamoussoukro, et Yasmina Ouégnin, élue à Cocody, ont eu beau crier au scandale, rien n’y a fait. « En vérité, beaucoup étaient en désaccord avec ces critères, explique un baron du parti. Mais – et c’est typique du PDCI – au moment de voter, tout le monde s’est rangé derrière Bédié. Trop de gens lui doivent leur poste. Et puis chez nous, les Akans, on préfère se taire plutôt que d’humilier le chef ».

Ce jour-là, le Sphinx de Daoukro portait une chemise vert et blanc, aux couleurs du PDCI, et une visière de protection contre le coronavirus, frappée de ses initiales. Il a pris place à la tribune, a prononcé son « discours d’orientation », puis, tel un suzerain s’adressant à ses vassaux, s’est retiré pour « permettre un débat serein ». « Bédié donne parfois l’impression d’être méprisant et suffisant, reconnaît un ancien proche. Mais c’est surtout parce qu’il a conscience de sa supériorité. »

Si Henri Konan Bédié règne en maître sur l’ancien parti unique, c’est d’abord parce qu’il le finance depuis des années. C’est aussi parce qu’il en est l’un des membres les plus anciens. Il a prononcé son premier discours en 1965, est devenu son président en 1993, à la mort de Félix Houphouët-Boigny. Depuis, tous ceux qui ont tenté de le chahuter, de Laurent Dona Fologo à Alphonse Djédjé Mady en passant par Charles Konan Banny, Kouadio Konan Bertin ou Patrice Kouame Kouadio, s’y sont cassé les dents.

Inflexible

Henri Konan Bédié à son domicile parisien, le 10 septembre 2019.

Henri Konan Bédié à son domicile parisien, le 10 septembre 2019. © Vincent Fournier/JA

À chaque fois, le Sphinx est parvenu à contrecarrer leurs plans. Quand, en 2013, de jeunes ambitieux qui lorgnent sa succession contestent son leadership en interne, Bédié demeure inflexible. Malgré la fronde, il abolit la limite d’âge pour diriger le parti, en modifie l’organigramme, supprime le poste de secrétaire général – lequel était jusque-là élu – au profit d’un secrétaire exécutif, nommé par lui-même. Depuis, il choisit aussi les membres du bureau politique, dont il modèle la composition à sa guise.

En 2018, la brouille avec Alassane Ouattara, puis le départ de nombreux cadres du PDCI pour le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) marquent un tournant. Le président et lui ne se parlent plus qu’en de rares occasions. Bédié n’a pas digéré que sa parole soit publiquement mise en cause. Il s’est senti humilié quand le chef de l’État a affirmé ne lui avoir jamais promis son soutien pour une candidature PDCI en 2020.

Dattes et Montecristo n°5

L’épisode a laissé des traces. Bédié s’est résolu à consulter davantage, notamment les ambitieux Jean-Louis Billon et Thierry Tanoh. Paradoxalement, il en est sorti renforcé : dans cette adversité nouvelle il a trouvé une seconde jeunesse. Se posant comme l’unique garant de la survie d’un parti affaibli, il est parvenu à instiller l’idée que le retour au pouvoir du PDCI passe irrémédiablement par lui, alors même que, lors de la campagne de 2010, il se disait trop vieux pour prétendre à plus d’un mandat… « Je veux reprendre le pouvoir pour le parti et compte sur sa jeune garde pour le gérer », confie-t-il en privé.

« Tout le monde n’est pas convaincu que Bédié est la meilleure option, mais il y a eu une sorte de deal générationnel, résume un cadre du mouvement. Le PDCI a préféré reporter à l’après-présidentielle le règlement des conflits internes. L’heure est à l’union sacrée pour mettre le pouvoir actuel dehors ».

« Bédié a oublié de vieillir », entend-on régulièrement au siège du PDCI. En Côte d’Ivoire, et pas seulement au sein de son parti, le Sphinx continue de susciter une forme d’incompréhension. « Bédié est un homme sur qui beaucoup se méprennent. Les gens ont toujours considéré qu’on lui avait apporté le pouvoir sur un plateau d’argent. Or, il l’a désiré très tôt et s’est battu pour lui en permanence. Comme aujourd’hui. Mais c’est une ambition saine », estime l’historien Frédéric Grah Mel.

L'ex-président de la Côte d'Ivoire et actuel président du PDCI (Parti démocratique de la Côte d'Ivoire) Henri Konan Bédié à son domicile à Daoukro.

L'ex-président de la Côte d'Ivoire et actuel président du PDCI (Parti démocratique de la Côte d'Ivoire) Henri Konan Bédié à son domicile à Daoukro. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Il fut un étudiant engagé, parfois turbulent, que ses camarades surnommaient « l’empereur » pour sa manie d’imiter Napoléon Bonaparte

Les tenants du pouvoir le disent « sénile » et « grabataire ». Le 19 octobre 2019, quand il est pris d’une quinte de toux alors qu’il prononce un discours sur la place Jean-Paul II, à Yamoussoukro, un long frisson parcourt la foule. « Je suis en meilleure santé que tous mes adversaires », rétorque l’orateur à ceux qui émettent des doutes sur sa capacité à exercer un poste à responsabilité. Les dangers du cigare, qu’il a commencé à fumer lorsqu’il était ambassadeur aux États-Unis, dans les années 1960 ? « Je n’avale pas », répond-il, taquin. À l’en croire, les Montecristo n°5 et les dattes sont même les secrets de sa longévité.

L’ancien président tient rarement plus de trois heures en réunion, mais il a toute sa tête. On l’oublie parfois, mais il fut un brillant intellectuel, un étudiant engagé, parfois turbulent, que ses camarades surnommaient « l’empereur » pour sa manie d’imiter Napoléon Bonaparte, et un militant de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). Grand lecteur, il peut encore se prévaloir d’une belle plume, que l’on dit concise. « Lorsqu’on lui présente un texte à valider, il le lit d’abord à haute voix, puis fait deux séries de corrections avant de vous le remettre », raconte l’un de ses collaborateurs.

Tous les matins, après une séance de kiné et un peu de repos, il entame une longue série d’audiences. À Daoukro, où il possède de vastes plantations (1 000 hectares d’hévéa, de café, de cacao et de pâturages), on vient d’un peu partout pour le voir et, souvent, pour le solliciter financièrement. Cela fait des années que sa fortune supposée suscite tous les fantasmes et que circule cette rumeur – jamais vérifiée et qu’il a toujours démentie – d’une fête qu’il aurait organisée dans les années 1970 pour célébrer son septième milliard de francs CFA.

Sa villa n’a pourtant rien de fastueux. Elle compte deux salles d’attente : l’une pour les invités annoncés, l’autre, pour ceux qui débarquent à l’improviste. Le cérémonial est toujours le même : le chef du protocole, Romain Yao Porquet, conduit le visiteur soit dans son petit bureau soit dans un salon où trônent d’imposantes défenses en ivoire. Il le présente et lui donne la parole. Bédié écoute, un cigare à la bouche. Si l’hôte est chanceux, le chef acquiesce, lâche quelques mots. Et appuie sur une sonnette, lui signifiant d’un simple « merci » qu’il peut disposer.

Douze apôtres

Le général Robert Gueï, le 26 septembre 2000 à Abidjan.

Le général Robert Gueï, le 26 septembre 2000 à Abidjan. © JEAN-MARC BOUJU/AP/SIPA/AP/SIPA

Si l’heure du déjeuner approche, il invite parfois son visiteur à partager sa table. Ce n’est pas celle des douze apôtres, mais pas loin. Tout le monde est assis du même côté, face à la piscine. Lui trône au milieu et a son propre menu. Il prendra peut-être un verre ou deux, jamais plus. Depuis longtemps il surveille sa consommation d’alcool. Il fut pourtant un bon vivant et, dans les années 1970, organisait des fêtes prisées, au cours desquelles la bourgeoisie dépensait sans compter les fruits du miracle ivoirien et où le champagne coulait à flots.

C’est à cette époque que Bédié s’est réfugié dans le silence. D’abord pour se protéger : en 1977, alors qu’il est depuis huit ans ministre de l’Économie et des Finances, Houphouët le limoge. A-t-il trop fait savoir son ambition de lui succéder ? Toujours est-il qu’il retiendra la leçon. Il part en cure dans la campagne anglaise, perd 21 kilos, puis, tapi dans l’ombre pendant douze ans, attend son heure. Jusqu’à ce fameux 7 décembre 1993.

Il n’a eu que quatre ans pour appliquer son programme. On lui fait un mauvais procès. L’Histoire lui rendra justice

Que faut-il retenir de son passage à la présidence ? Les premières années positives, une bonne gestion de la dévaluation du franc CFA, l’ambitieux programme des douze travaux ? Ou bien la polémique sur l’ivoirité, la corruption rampante, ce mandat tronqué par le premier coup d’État de l’histoire de la Côte d’Ivoire ? « Il n’a eu que quatre ans pour appliquer son programme. On lui fait un mauvais procès. L’Histoire lui rendra justice », veut croire Jean-Noël Loucou, qui fut son directeur de cabinet. « Quel gâchis », aurait soupiré l’ancien président français Jacques Chirac à son sujet… « Bédié a peu à peu perdu le fil », estime l’un de ses anciens ministres, qui cite en exemple les chantiers démesurés lancés dans son village natal de Pepressou, à 6 kilomètres de Daoukro. « Il avait même entamé la construction d’un bunker et d’un tunnel qui devait mener à Daoukro. »

Tout s’arrêtera brusquement le 24 décembre 1999. Le coup d’État du général Robert Gueï demeure une plaie ouverte. L’humiliation de l’exil, la trahison de ceux de ses proches qui rallièrent les putschistes… Il n’a rien oublié et en sortira plus cynique que jamais, lui qui disait déjà « ne pas avoir d’amis mais des suiveurs ».

Le gblé, l’art de la ruse

Henri Konan Bédié avec lassane Ouattara, à Yamoussoukro, le 15 novembre 2010.

Henri Konan Bédié avec lassane Ouattara, à Yamoussoukro, le 15 novembre 2010. © SIA KAMBOU/AFP

Depuis, il n’a qu’une obsession : récupérer ce qu’Houphouët lui avait laissé : le pouvoir. Pour son parti ou pour lui même. Les résultats du premier tour de la présidentielle de 2010 sont un coup de massue. Aujourd’hui encore, il n’en démord pas : on lui a volé sa place au second tour. Certains avancent d’autres explications, comme l’usure du PDCI, une mauvaise campagne et cette décision surprenante de boycotter le débat de la Radio télévision ivoirienne (RTI) sous prétexte que la chaîne avait refusé de diffuser intégralement l’un de ses spots. « Je ne peux pas y aller, n’insiste pas », avait-il répondu devant l’insistance de l’un de ses proches.

En 2015, il choisit de soutenir Alassane Ouattara dès le premier tour plutôt que de laisser son parti présenter un candidat. L’a-t-il fait parce qu’à 81 ans, il en était de fait exclu ? L’intéressé l’a toujours démenti, mais certains observateurs en sont persuadés. Bédié pratique à merveille ce que les Baoulé appellent le gblé, la ruse ou l’art du contrepied. La nouvelle Constitution, votée à la fin de 2016, lève le verrou de la limite d’âge. Pour Bédié, tout redevient possible.

En 2011, il avait émis le souhait de voir Frédéric Grah Mel écrire ses Mémoires. Plusieurs fois relancé par l’historien, il avait botté en touche, jusqu’à lui répondre, en 2016 : « L’année prochaine. Vous ne voyez pas que l’Histoire continue de s’écrire ? »


PDCI-FPI, même combat ?

Assoa Adou, le secrétaire général du Front populaire ivoirien (FPI).

Assoa Adou, le secrétaire général du Front populaire ivoirien (FPI). © ISSAM ZEJLY pour JA

Henri Konan Bédié ne s’en cache pas : il aimerait que l’alliance politique que son parti a conclue avec le FPI se transforme en véritable alliance électorale. Laurent Gbagbo et lui-même sont en contact, mais la concrétisation du projet a été confiée à Assoa Adou, secrétaire général du FPI, et à Maurice Kakou Guikahué, secrétaire exécutif du PDCI.

Le 30 avril, les deux formations ont confirmé leur rapprochement en signant « un accord-cadre de collaboration ». Il porte sur un « projet commun de réconciliation nationale » et appelle les sympathisants des deux partis à collaborer pour préparer la prochaine élection.

Que Laurent Gbagbo soit pour l’instant empêché de rentrer en Côte d’Ivoire n’est cependant pas pour déplaire à Bédié. Dans l’attente de la fin de son procès devant la Cour pénale internationale, Gbagbo demeure déterminé à faire acte de candidature. Toutefois, selon nos sources, il n’est pas opposé à celle de Bédié.


Le premier cercle de Bédié

Maurice Kakou Guikahué

Ancien cardiologue d’Houphouët devenu secrétaire exécutif du PDCI. Son rôle est comparable à celui d’un « Premier ministre » de Bédié, dont il transmet et fait appliquer les consignes.

Henriette Bédié

Très consultée par le Sphinx. A son mot à dire sur certaines nominations, mais veille à ne pas s’immiscer dans les querelles politiques.

Djénébou Zongo

Sa directrice de communication. Toujours à ses côtés.

Narcisse N’Dri

Porte-parole du parti. Fait partie de ceux qui ont accompagné Bédié à Bruxelles lorsque celui-ci est allé rencontrer Laurent Gbagbo, en juillet 2019.

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