Politique

Mauritanie : malgré les lois et les condamnations, le pays peine à tourner la page de l’esclavage

Des manifestants tiennent une banderole où est écrit "Non à l'esclavage" à Nouakchott, le 29 avril 2015. © AFP

Des militants de la cause anti-esclavagiste vont à nouveau intégrer le Parlement en Mauritanie, où la question de l'esclavage et de ses « séquelles » divise toujours la société, malgré les efforts que les autorités affirment déployer pour y remédier.

Alors qu’un second tour est prévu samedi, le président de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), Biram Ould Dah Ould Abeid, a décroché un siège à l’Assemblée nationale lors du premier tour le 1er septembre, bien qu’il soit en prison depuis plus d’un mois.

Ce pourfendeur du régime du président Mohamed Ould Abdel Aziz n’est ni le premier, ni le seul élu à être membre de la communauté « haratine », les descendants d’esclaves noirs.

Une autre dirigeante de l’IRA, Coumba Dada Kane, qui a dénoncé la Mauritanie comme étant « l’un des derniers pays négriers sur notre planète », rejoindra également le Parlement. Tout comme le président réélu de l’Assemblée sortante, Mohamed Ould Boilil, figure de la majorité.

« Assujettis à leurs anciens maîtres »

Parmi les 1,4 million d’électeurs mauritaniens, des milliers sont des descendants d’esclaves, dont certains, selon des spécialistes et des associations, sont « toujours assujettis à leurs anciens maîtres ». Et ce malgré des « avancées » dans les lois et condamnations contre ces pratiques.

La Mauritanie a adopté en août 2015 une loi faisant de l’esclavage, officiellement aboli en 1981, un « crime contre l’humanité » réprimé par des peines allant jusqu’à 20 ans de prison, contre cinq à 10 ans auparavant, mais la situation n’a guère évolué dans les faits, selon des ONG.

Depuis le début de l’année, la justice, au moyen des tribunaux spécialisés dans ces dossiers, institués en décembre 2015, a pourtant frappé fort.

En mars, celui de Nouadhibou (nord-ouest), a condamné un père et son fils à 20 ans de prison pour avoir réduit en esclavage une famille de quatre personnes, et une femme à dix ans pour avoir fait subir le même sort à trois soeurs.

Et en avril, celui de Nouakchott a prononcé la peine maximale – un an ferme – à l’encontre de trois hommes pour avoir « traité autrui d’esclave », une première.

Certains militants anti-esclavagistes saluent le caractère retentissant de ces condamnations, qui « constituent une avancée significative » selon Boubacar Messaoud, président de SOS Esclaves, qui assistait les plaignants. « Mais elles sont bien la preuve que l’esclavage existe encore et que le déni du gouvernement n’a aucun sens ».

« L’esclavage n’existe plus dans le pays. Seules subsistent des séquelles de ce phénomène, que nous faisons tout pour traiter », déclarait pourtant en mai 2015 le président Mohamed Ould Abdel Aziz.

Le gouvernement a créé en 2013 l’agence Tadamoun (Solidarité), qui construit écoles, dispensaires, mosquées dans les secteurs où vit la communauté « haratine », également appelés « Maures noirs », par opposition aux « Maures blancs » qui dominent le pays.

Le parti au pouvoir, bien parti pour le conserver, a fustigé, en visant les antiesclavagistes, les « extrémistes qui jouent sur la fibre ethnique, raciste et sectaire et visent à diviser le peuple mauritanien ».

Né en 1975 à Lemgheity (nord-est) dans une famille d’esclaves, Mata Mbeyrik raconte à l’AFP comment, après son évasion en 2004, arrivé à la caserne militaire de Zouerate, à quelque 400 km, il a failli être renvoyé au campement de ses maîtres. « Une organisation des droits de l’homme à Nouakchott a saisi les autorités et c’est grâce à elle que j’ai été sauvé ».

Mais en 2006, ce sont des militaires, sur ordre des autorités administratives locales, qui l’ont accompagné pour libérer ses frères et soeurs et d’autres esclaves.

Comme l’ont montré les procès, c’est toute la société mauritanienne qui est empêtrée dans les liens tissés pendant des générations entre les esclaves et leurs maîtres, dans la même sphère tribale et familiale, selon des spécialistes.

« Je n’ai pas d’enfant, j’ai élevé cette fille comme ma propre fille, sans lui consacrer, il est vrai, un salaire, mais je subvenais à tous ses besoins », a soutenu Ar-Rabiaa Mint Hammadi, condamnée à dix ans de prison. Au même moment le juge annonçait le retrait de la plainte de l’aînée des trois soeurs, sans conséquence sur le verdict.

Le président de l’IRA a dénoncé à ce sujet « un vieil alibi esclavagiste, utilisé pour dénaturer le crime et le justifier », estimant que « cette femme et ses semblables doivent payer » pour leurs actes.

Dirigeant d’une ONG, Ahmed Ould Barka considère au contraire qu’il « faut être aveugle ou malintentionné » pour opposer les communautés maures en fonction de leur couleur de peau, dénonçant une démarche « suicidaire pour la société et la nation ».

Aucune statistique officielle n’existe quant au nombre de bénéficiaires des programmes de l’agence Tadamoun, ni de victimes actuelles du phénomène. Jusqu’à 43.000 personnes étaient encore réduites en esclavage en 2016, soit environ 1% de la population, selon les estimations d’organisations spécialisées.

« L’esclavage continue toujours d’exister, mais il est devenu plus rare, et s’il continue d’exister c’est que nous avons échoué à devenir réellement une société antiesclavagiste, mobilisée contre le phénomène et engagé pour son éradication », soutient le président de SOS Esclaves,INTF MATIN Boubacar Messaoud, qui insiste sur les possibles conséquences de la misère sociale vécue par les jeunes générations de haratine.

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