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Face à Lagos, Nairobi et Jo’burg, Le Caire se voit en paradis africain des start-up

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Mis à jour le 18 août 2020 à 10h03
Mostafa Kandil est le DG de SWVL, start-up qui a levé 20 millions de dollars en mai 2020.

Mostafa Kandil est le DG de SWVL, start-up qui a levé 20 millions de dollars en mai 2020. © Ehab Farouk/REUTERS

Longtemps négligée par les investisseurs étrangers, la capitale égyptienne a pourtant bâti, sous le radar, un écosystème d’innovation capable d’ébranler l’hégémonie sud-africaine, nigériane et kényane.

Shezlong, Brimore, Swvl et Instabug. Ces quatre start-up égyptiennes ont en commun d’avoir bouclé leur levée de fonds en pleine pandémie du Covid-19. Si la première, spécialisée dans la santé mentale, ne dévoile pas le montant qu’elle a reçu, au début de juin, du singapourien Asia Africa Investment Consulting (AAIC), Swvl, le « Uber » égyptien des transports en commun – fondé en 2017 par Mostafa Kandil, un ancien de Rocket Internet (e-commerce) et Careem (VTC) – a mobilisé 20 millions de dollars, contre 5 millions pour Instabug (gestion d’applications) et 3,5 millions pour Brimore (distribution).

Une santé de fer

Alors que l’activité du pays est au ralenti depuis l’instauration d’un couvre-feu et que l’épidémie a fait 1 306 morts [au 10 juin], ces annonces illustrent cependant une révolution dans l’écosystème innovant africain : l’Égypte, et plus particulièrement sa capitale, est devenue en quelques années une place majeure de la tech africaine.

« L’Égypte était depuis 2018 le poursuivant de l’éternel triptyque Afrique du Sud, Nigeria, Kenya. Mais nous n’avions pas pressenti la vitesse à laquelle ce rattrapage allait être fait en 2019 », reconnaissent le Sénégalais Tidjane Deme et le Français Cyril Collon qui dirigent depuis 2018 le capital-risqueur Partech Ventures dédié aux jeunes pousses africaines. Le duo finalise d’ailleurs un investissement sur place en partenariat avec son homologue égyptien Sawari Ventures, et qui devrait être annoncé fin juin.

Selon une étude de Partech, parue en janvier, le pays au plus de 100 millions d’habitants a supplanté l’Afrique du Sud en 2019, s’installant à la troisième place du podium en matière de fonds levés (211 millions de dollars d’investissement, soit une hausse de +147 % en un an) et en matière de volume de transactions (47 en 2019, + 215 %).

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Construction d’une base solide

« Si l’Égypte réussit si bien, c’est parce qu’elle bénéficie d’une population jeune, éduquée et très connectée, d’un gros marché intérieur et d’un réseau solide d’incubateurs », estime Salem Massalha, cofondateur de Bassita, une jeune pousse spécialisée dans la récolte de fonds pour les ONG. Une émulation incarnée par le sommet RiseUp « qui s’est tenu pour la première en 2013, au lendemain de la chute des Frères musulmans, et a eu une forte influence sur la perception de l’entrepreneuriat », poursuit l’entrepreneur de 35 ans né en France.

« C’est avant tout le secteur privé qui fait grandir l’écosystème », complète Ibrahim Ramadan, associé senior chez Sawari Ventures. Créé en 2011 par Hany Al-Sonbaty, un ex-dirigeant de la branche tech, médias et télécoms du groupe financier EFG Hermes, ce fonds généraliste est un pilier de l’écosystème cairote. Il investit des tickets compris entre 500 000 et 5 millions de dollars.

À lui seul, il a comblé plusieurs vides : « Nous avons essayé de bâtir un écosystème complet en répondant au besoin de petits financements d’amorçage avec la création de Flat6Labs en 2011, mais aussi en créant The Greek Campus en 2013, un incubateur capable d’accueillir les plus jeunes projets », se souvient Ibrahim Ramadan.

Pari réussi pour ce pionnier de l’investissement égyptien qui gère désormais 80 millions de dollars et finalisera huit transactions d’ici à la fin de 2020. Dans son sillage, de nouvelles structures se sont créées comme Nahdet El Mahrousa, un incubateur spécialisé dans l’entrepreneuriat social.

De nouveaux fonds ont vu le jour, à l’image d’Algebra Ventures, fondé en 2015 et dirigé par un trio de serial-entrepreneurs égyptiens : Karim Hussein, Tarek Assaad et Ziad Mokhtar. Algebra figure au tour de table de Brimore et Trella (camionnage) ou encore de l’investisseur Endure Capital. Les grands entrepreneurs locaux sont aussi mis à contribution, au sein de Cairo Angels, créé en 2012 par Hossam Salam, venu du secteur de la construction, qui regroupe plusieurs « business angels » et prend de petits tickets lors des tours de table – entre 250 000 et 2 millions de livres égyptiennes (13 000 à 108 000 euros).

Premières pépites visibles

La nouvelle attractivité du Caire transparaît également par l’arrivée de plus en plus de fonds d’investissements étrangers. Tels que Helios Investment Partners – le leader panafricain du private-equity qui vient de fusionner ses activités avec Fairfax Africa Holdings -, qui est entré en 2015 au capital de Fawry, fintech spécialisée dans les paiements électroniques créée en 2008 par Ashraf Sabry, un vétéran des TIC passé par IBM Egypt.

Quatre ans après l’arrivée de Helios, Fawry a rejoint la Bourse du Caire, en août 2019, avec un carnet d’ordre atteignant trente fois les actions proposées et pour une valeur estimée à 275 millions de dollars. Ses revenus ont atteint 884 millions de livres égyptiennes en 2019 (+45 % sur un an).

« La première vague des capital-risqueurs étrangers a été rendu possible après la dévaluation de la livre égyptienne et le régime de change flottant instaurés en novembre 2016 », rappelle Cyril Collon, de Partech. La décision a redonné confiance aux investisseurs étrangers, prudents depuis la révolution de 2011 et la chute des Frères musulmans en 2013.

Historiquement, la place est occupée par les monarchies du Golfe, aire d’influence culturelle de l’Égypte et pour qui l’objectif est de capter la valeur dans ses propres marchés – Swvl et Vezeeta (gestion digitale de la santé) ont d’ailleurs déménagé leur quartier général à Dubaï. « Parmi les entreprises que nous avons analysées en Égypte, une partie a bénéficié du soutien saoudien ou d’autres pays du Golfe au niveau seed ou angels », confirme Tidjane Deme.

Outre les saoudiens de Beco Capital (présents dans Vezeeta et Swvl) et Vision Ventures (Brimore, Shezlong), les émiratis de Gulf Capital (Vezeeta), les bahreïnis de Global Venture Capital (Trella) ou encore l’Oman Technology Fund (Swvl) nombreux sont les investisseurs occidentaux séduit par l’innovation à l’égyptienne. Il en va ainsi du suédois Vostok New Ventures, qui a participé au tour de table de Swvl, en mai dernier, après avoir investi lors d’une précédente levée de fonds (série B, phase d’accélération des start-up), de 68 millions de dollars en juin 2019.

La bourse du Caire, en mars 2013 (Illustration).

La bourse du Caire, en mars 2013 (Illustration). © Amr Nabil/AP/SIPA

Plusieurs start-up locales ont été repérées par l’incubateur américain Y Combinator qui a participé au succès de grands noms américains et africains, comme Airbnb ou Interswitch (paiement électronique, Nigeria). Parmi elles : le spécialiste des applications mobiles Instabub, Trella (livraisons par poids lourds) et Breadfast (livraison de produit frais). D’autres investisseurs de la Silicon Valley sont aussi actifs au Caire. Parmi eux 500 Startups – déjà présent au capital de Brimore – qui a investi en mai un montant non divulgué dans Source Beauty, une plateforme de e-commerce pour les produits de beauté.

Une ouverture vers l’Afrique

Par ailleurs, les entrepreneurs égyptiens ont commencé à mieux connaître autant le potentiel que l’état de la concurrence sur les marchés subsahariens, au contact de leurs homologues nigérians, sud-africains ou kényans au sein des grands incubateurs internationaux. « Aujourd’hui nous sommes devenus pertinents pour eux, c’est pourquoi nous commençons à être actifs dans le pays », soulignent les dirigeants de Partech. « Travailler avec Partech nous permet d’avoir des relais sur les marchés africains », renchérit Ibrahim Ramadan, de Sawari Ventures.

Les premiers mouvements vers le sud du Sahara sont perceptibles. Lorgnant déjà l’Asie, Swvl affiche aussi des ambitions panafricaines et s’est implanté à Nairobi en août 2019, non sans quelques soucis réglementaires.

Idem pour Vezeeta qui a choisi de se lancer dans le pays d’Afrique de l’Est fin avril, deux mois après avoir levé 40 millions de dollars en série D (phase précédant en général l’entrée en Bourse ou une expansion géographique). De quoi déranger un peu plus l’historique triptyque africain, cette fois-ci sur ses propres terres.

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