Droits de l’homme

#BlackLivesMatter : dans le monde arabe, le racisme à bas bruit

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Mis à jour le 15 juin 2020 à 10h26
Malgré de multiples protestations, l’influenceuse algérienne Souhila Ben Lachhab (à g.) et Tania Saleh, une chanteuse libanaise, ont refusé d’enlever d’Instagram ces photos d’elles-mêmes grimées, qui prolongent la tradition raciste du « blackface ».

Malgré de multiples protestations, l’influenceuse algérienne Souhila Ben Lachhab (à g.) et Tania Saleh, une chanteuse libanaise, ont refusé d’enlever d’Instagram ces photos d’elles-mêmes grimées, qui prolongent la tradition raciste du « blackface ». © Souhilaofficial/taniasaleh/Instagram

Dans les pays arabes aussi, la mort de George Floyd a libéré la parole sur le racisme à l’égard des Noirs. Des discriminations souvent minimisées, réduites à de simples plaisanteries. Et qui s’aggravent quand elles atteignent des personnes situées au bas de l’échelle sociale.

Maryam Abu Khaled ne s’attendait sûrement pas à devenir une des égéries du mouvement Black Lives Matter au Moyen-Orient. Et pourtant, en moins d’une semaine, cette jeune comédienne palestinienne est devenue la voix de tous ceux qui, dans les pays arabes, sont confrontés à un racisme supposément bon enfant parce qu’ils ont la peau noire. « On me dit que le racisme aux États-Unis n’a rien à voir avec celui des pays arabes, qu’au moins ici on ne tue pas. Que ce sont des paroles prononcées avec amour et sans mauvaises intentions », s’insurge-t-elle dans une vidéo devenue virale, qui compte plus de 2 millions de vue sur Instagram.

« Vous vous rendez compte que ce que vous dites avec amour peut ruiner la psychologie d’une personne et briser sa confiance en elle ? » Et de décrire ce moment où elle a entendu une maman dire à son enfant de ne pas rester au soleil « pour ne pas brûler et ressembler à Maryam », ou ce père de famille expliquer à son fils que « si certaines personnes sont noires, c’est parce que leurs familles les ont laissées dans le four ». Elle conjure les personnes qui tiennent de tels propos d’arrêter. « Il n’est pas trop tard. Nous pouvons enseigner à la nouvelle génération ce qui est juste et injuste. »

Coup de gueule

Le coup de gueule de Maryam montre que dans les pays arabes comme ailleurs, la mort abjecte de George Floyd a libéré la parole sur le racisme anti-Noirs. Le débat se déroule surtout sur les réseaux sociaux avec, parfois, des maladresses qui témoignent d’une ignorance profonde. En signe de solidarité avec le mouvement Black Lives Matter, l’influenceuse algérienne Souhila Ben Lachhab s’est ainsi affichée sur Instagram avec la moitié du visage peint en noir. Tania Saleh, une chanteuse libanaise, a posté une photo de son visage noirci et auréolé de cheveux crépus. Malgré de multiples protestations, toutes deux ont refusé d’enlever ces photos qui prolongent la tradition raciste du « blackface ».

Plus inspirée, Ascia, une influenceuse koweïtienne, a proposé à des créateurs afro-arabes de prendre le contrôle de son compte Instagram (2,7 millions de followers) du 11 au 18 juin. « Le mouvement #BlackLivesMatter a peut-être commencé en Amérique, mais il nous a appris à regarder nos pays et régions avec un nouveau regard », affirme-t-elle en disant « avoir ouvert les yeux sur la profondeur du racisme ». Zainad Elhaji, sa première invitée, a publié une vidéo consacrée au blackface.

Le racisme sournois dont témoigne Maryam, Nihal Abdellatif, une jeune graphiste de 25 ans qui a grandi à Dubaï et dont la famille est originaire du Soudan, en a fait aussi l’expérience. « Le racisme n’est pas aussi direct qu’aux États-Unis mais il est présent. Je n’ai jamais subi de brutalité, mais plutôt du harcèlement, des insultes, une invalidation de mes expériences, surtout à l’école. Et pourtant, c’est comme si cela n’existait pas. Le racisme est nié ou souvent réduit à une simple plaisanterie. » Elle regrette qu’il n’existe [à Dubaï] aucun équivalent des cours d’histoire africaine-américaine donnés aux États-Unis, pour mieux comprendre les fondements de cette oppression.

Dans un récit publié en 2018, Hoda Salem, une jeune Égyptienne d’origine soudanaise, racontait toute la complexité d’être noire dans un pays arabe. Grâce à son statut social privilégié, qui lui permet de prendre des précautions vestimentaires et de parler un excellent arabe, elle parvient la plupart du temps à contenir les assauts racistes. Mais ce traitement disparaît sitôt qu’elle se promène en compagnie de réfugiés d’Afrique subsaharienne : on la prend alors immédiatement pour une bonne ou une prostituée.

Phénomène multidimensionnel

Son histoire montre combien le racisme dans le monde arabe est un phénomène multidimensionnel. « Il n’est pas lié seulement à la couleur de peau, mais aussi à la classe sociale ou à la nationalité », souligne l’écrivaine palestinienne Susan Abulhawa, auteure d’une tribune appelant à ouvrir les yeux sur le racisme anti-Noirs dans le monde arabe et sur son passé esclavagiste.

Être Noir et occuper une position au bas de l’échelle sociale expose ainsi davantage à la violence. Comme le résume une ressortissante ouest-africaine installée au Moyen-Orient : « Je n’ai que rarement des problèmes, mais allez demander à une domestique africaine au service d’une famille arabe quelle est sa situation… »

En raison de la « kafala », un système de tutelle très répandu dans les pays arabes, tous les domestiques sont à la merci de leur employeur et potentiellement exposés aux abus. Mais pour les travailleuses africaines, cette vulnérabilité se double d’une sous-hiérarchisation implicite. Comme le révélait une enquête du site internet Slate intitulée « Les domestiques au Liban, un esclavage qui ne dit pas son nom » parue en septembre 2018, le personnel africain est souvent moins bien payé que les employées philippines par exemple, ces dernières étant considérées comme plus éduquées et plus « blanches ».

En 2012, une vidéo de l’agression en pleine rue d’Alem Dechasa, une domestique éthiopienne, par son recruteur, avait suscité une vague d’indignation. La jeune femme, désespérée, s’était ensuite suicidée. Susan Abulhawa s’en émeut encore. « Cet homme n’aurait jamais traité de cette façon une femme portant le hijab. Il a commis cette agression sous le regard de tous parce qu’il estimait normal de se comporter ainsi. Un corps noir ne méritait pas sa compassion. » Malgré le scandale, ce genre d’histoires sordides continuent à se répéter au Liban et ailleurs.

Faire avancer le débat

Alors, par où commencer ?  Depuis quelques jours, Nihal et une dizaine d’autres activistes arabes et afro-arabes basées en Jordanie, à Oman, en Égypte, en Angleterre et aux États-Unis se réunissent virtuellement sur Zoom pour chercher à faire avancer le débat. Elles ont décidé de se concentrer sur le problème du vocabulaire, car en arabe, les mots utilisés pour désigner les personnes noires sont souvent chargés de lourdes connotations. « Abd », par exemple, peut à la fois signifier « noir » et « esclave ».

Pour nous, c’est important de travailler sur le langage car il est le premier instrument de domination

« Nous voulons établir une liste de mots dans tous les dialectes, pour connaître leur étymologie, et voir ce que nous pouvons en faire », explique Chama Mechtaly, une jeune Marocaine qui revendique fièrement ses origines berbères. « Pour nous, c’est important de travailler sur le langage car il est le premier instrument de domination. » Les jeunes femmes prévoient également de plancher sur la représentation des Afro-Arabes dans les médias.

A Palestinian Rides A Bicycle Past A Graffiti Mural Of George Floyd In Bethlehem, West Bank Floyd, 46, an unarmed African American, died on May 25, in Minneapolis, Minnesota, after a white police officer Derek Charvin forcefully knelt on his neck for nearly nine minutes while Floyd pleaded that he couldn't breathe.<br />

A Palestinian Rides A Bicycle Past A Graffiti Mural Of George Floyd In Bethlehem, West Bank © Un garçon palestinien devant un graffiti représentant George Floyd sur un mur de séparation israélien, Bethléem, juin 2020. © Debbie Hill/UPI/ABACA

Pour Nihal, le mouvement Black Lives Matter a sans conteste un effet positif dans la région. « Avant, le sujet n’était jamais évoqué sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, je vois de plus en plus de gens s’en emparer. De nombreux Arabes, qui ne sont pas noirs, cherchent à sensibiliser, à expliquer les concepts, à éduquer les gens. C’est bon signe, même s’il va falloir beaucoup de travail pour voir un vrai changement. »

La Tunisie est le seul pays arabe où le soutien au soulèvement afro-américain s’est manifesté dans la rue de la capitale

La Tunisie est le seul pays arabe où le soutien au soulèvement afro-américain s’est manifesté dans la rue de la capitale, le 6 juin dernier. Le pays se distingue par des avancées législatives (dont le vote d’une loi condamnant le racisme en 2018) et une scène militante particulièrement dynamique, emmenée notamment par des pionnières de la lutte contre les discriminations envers les Noirs telles que Maha Abdelhamid et Huda Mzioudet.

Fondatrices, aux côtés de quatre autres femmes, du mouvement Voix des femmes tunisiennes noires, ces intellectuelles luttent contre leur invisibilisation dans la société, attirent l’attention sur les fondements historiques du racisme, et dénoncent des crimes encore trop nombreux (celui, par exemple, de Falikou Koulibaly, président de l’Association des Ivoiriens en Tunisie, en 2018). Pour elles, le combat se prolonge à l’intérieur même de la sphère militante.

Maha Abdelhamid a ainsi regretté publiquement que la manifestation du 6 juin ait été récupérée et « instrumentalisée » par des associations venues défendre d’autres causes, de la lutte palestinienne à la révolution queer, alors que « les activistes noirs cherchaient à se faire une place dans la société civile tunisienne ». « Indirectement, des manifestants voulaient dire : “Nous, les Arabes, avons des causes plus importantes que le combat du racisme contre les Noirs” », a-t-elle dénoncé, en estimant qu’il s’agissait d’une nouvelle expression d’un racisme insidieux, « pire que le racisme direct ou ostentatoire ».

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