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Bourguiba, apostat ?

Rationaliste avant tout, l'ancien président tunisien ne cessa de combattre l'emprise de la religion sur la société. Ce qui ne signifie pas qu'il avait perdu la foi.

L’homme qui fut le premier artisan de l’indépendance de la Tunisie et en fit un pays moderne va-t-il passer à l’Histoire comme Bourguiba l’Apostat, partageant seul ce privilège historique avec l’empereur romain Julien (361-363) ? Cela ne déplairait peut-être pas à celui qui, enjambant quatorze siècles d’histoire musulmane, s’identifiait au Berbère Jugurtha (v. 160 – v. 104 av. J.-C.), ne trouvant dans l’islam aucune chaussure à son pied.
Bourguiba ne connaissait de l’islam que ce que lui en avaient enseigné ses professeurs du collège Sadiki, tous de formation traditionnelle zitounienne. Comme la plupart des intellectuels de sa génération, il n’en avait pas gardé un excellent souvenir. De même qu’il n’avait conservé qu’une opinion très médiocre de l’histoire de l’islam, enseignée d’une manière naïvement apologétique et superficielle. Enfant et adolescent, il avait dû avoir une certaine expérience de l’exercice du culte. Plongé ensuite dans l’ambiance parisienne de l’après-Première Guerre mondiale, il avait sûrement, comme beaucoup d’autres jeunes Tunisiens de même milieu et de même formation, très vite décroché. À coup sûr, la piété n’était pas son fort. Il n’avait pas l’âme mystique, loin de là. Il faut aussi avoir en mémoire la dépréciation générale et systématique dont faisait alors l’objet la culture musulmane, ce qui, d’une façon ou d’une autre, ne pouvait pas ne pas l’avoir marqué.
En tout cas, le Combattant suprême qu’il était devenu ne prit jamais la défense de la culture et de la civilisation musulmanes, et ce n’est pas au nom de ces valeurs qu’il mena son combat. Il puisa plutôt dans les valeurs de la Révolution française, et son admiration allait plus à la Carthage punique qu’à Kairouan. Dans sa conversation, il parlait d’avantage d’Antiquité que d’Islam, et il évoquait toujours les réformistes avec le plus profond mépris. Marié à une Française de quelques années son aînée, il choisit pour son fils unique le nom de Jean. Pour le moins que l’on puisse dire, l’islam n’avait jamais occupé une place centrale dans sa formation et sa vie.
Le militant Bourguiba devenu le premier président de la République tunisienne, comme le Turc Mustapha Kemal, pour lequel il avait la plus grande admiration, était un moderniste positiviste fortement influencé par le rationalisme d’Auguste Comte (1798-1857), auquel il se référait souvent. II était nettement hostile à l’esprit zitounien, au réformisme et aux réformistes, qu’il détestait franchement. Dès son arrivée au pouvoir, il commença par régler son compte à la vieille université de théologie Al-Zitouna. Elle ne s’en releva plus. Il était aux antipodes de son rival, le cheikh Abdelaziz Thaalbi (1874-1944), le fondateur du Destour, le Parti constitutionnel (1920), dont il hérita et auquel il voua sa vie durant une aversion féroce. Tout opposait les deux hommes : l’un était d’origine algérienne, l’autre d’origine libyenne ; l’un était unilingue en arabe de formation zitounienne, l’autre bilingue de formation sadikienne ; l’un réformiste, disciple de Abdou (m. 1905), qu’il avait souvent rencontré en Orient ; l’autre moderniste de sympathie kémaliste. Le clash entre les deux hommes se produisit en 1937, au retour du cheikh Thaalbi d’Orient, après un long exil qui avait commencé en 1923. Il fut accueilli avec des tomates, ce qui lui valut le sobriquet de « Shaykh Tomates ». Si la Tunisie prit la voie moderniste, c’est parce que le zitounien réformiste avait été éclipsé par la forte personnalité de son bouillonnant et jeune rival qui, devenu président, fut immédiatement aux prises avec l’islam.
À peine au pouvoir, Bourguiba entreprit, avec la classe dirigeante qui l’entourait, de même formation dans son ensemble et acquise aux mêmes idées, la sécularisation de la société. Il ne rencontra absolument aucune résistance, il faut le souligner. Les oulémas se prosternèrent, fermèrent pieusement les yeux et, avec ce courage qui leur est coutumier dans les situations difficiles, observèrent un religieux silence. La scission provoquée après le retour du Leader (1er juin 1956) par Salah Ben Youssef, le secrétaire général du parti, au lendemain des accords d’autonomie jugés « comme un pas en arrière », était pro-orientale mais non réformiste. Dès la proclamation de la République (25 juillet 1957), Bourguiba prit tout le monde de court et promulgua, presque par surprise, dans l’euphorie provoquée par l’indépendance fraîchement acquise, le code du statut personnel moderniste et laïque (1957). Cette audace, encore unique dans tout le monde arabo-musulman, restera sans doute dans l’Histoire sa plus grande réalisation.
Il encouragea vivement l’abandon du voile, qu’il avait défendu durant la période coloniale, mais ne le fit pas interdire par une loi. Toujours dans son effort de sécularisation de la société, il se fit mufti et théologien, appliquant le qiyâs, le raisonnement par syllogisme ou analogie. Il est permis, fit-il remarquer, de ne pas observer le jeûne du mois de ramadan en situation de guerre (majeure). Or nous sommes aujourd’hui en état de guerre (mineure) contre le sous-développement. Il est donc permis de ne plus observer le jeûne… jusqu’à la victoire sur le sous-développement (conclusion), c’est-à-dire jusqu’aux calendes grecques. Ordre fut donné aux cafés, aux restaurants, à tous les débits de boisson de rester ouverts toute la journée. Bourguiba et toute la classe dirigeante donnèrent l’exemple et multiplièrent les provocations. Le peuple fit le dos rond et se contenta de ne pas suivre son élite qui était déjà largement désislamisée et sécularisée, ce qui, avec la peur, explique le manque de réaction des foules.
La tempête éclata, non à Tunis, mais à Médine, en avril 1974. Un colloque international s’était tenu à Tunis (19-20 mars 1974) sur le thème « Culture identitaire et conscience nationale ». À l’occasion de ce colloque, Bourguiba prononça un retentissant discours qui est resté dans toutes les mémoires et qu’il faudrait reproduire un jour dans son intégralité. Il y développa certaines idées qui lui étaient chères, tout à fait conformes à ses options positivistes et connues des Tunisiens, habitués à la fougue et aux sorties spectaculaires de leur leader-président-Combattant suprême. Dans ce discours, Bourguiba relevait les contradictions du Coran (9:51 ; et 13:11) et son caractère légendaire (légendes du bâton de Moïse et des gens de la caverne) ; il expliquait que ces légendes avaient été collectées par Mohammed, un être de culture assez primitive, au cours de ses pérégrinations dans le désert ; il invitait les musulmans à cesser de le diviniser en invoquant sur lui sans cesse les bénédictions divines ; et les exhortait à exercer leur effort d’ijtihâd, comme il l’avait fait pour abolir la polygamie, afin d’établir l’égalité entre les hommes et les femmes en matière d’héritage.
Le discours de Bourguiba ne provoqua pas d’émois particulier à Tunis. Il fut reproduit, sous une forme amendée, entre autres par le quotidien de Tunis, Al-Sabâh (numéro du 20 et 21 mars). Le hic est qu’il fut repris par Al-Shihâb, à Beyrouth, et de là il parvint à Médine. Le Shaykh Abd al-Aziz b. Abd Allâh b. Bâz, président de l’Université islamique de Médine, envoya à Bourguiba, le 23 Rabî 1394 (1er avril 1974), un télégramme le sommant de démentir ou de se repentir et de se rétracter publiquement. Bourguiba ne pouvait naturellement pas démentir, et il n’était pas homme à se repentir ou à se rétracter. Chedli Klibi, alors ministre directeur du cabinet présidentiel, fit remettre à Médine, par l’intermédiaire de l’ambassadeur de Tunisie, cette lettre à Ibn Bâz :
« J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que Son Excellence le glorieux président avait pris connaissance de votre télégramme du 23 Rabî 1394 H. Tout en vous remerciant de votre bienveillante sollicitude, et de votre acquittement de l’obligation du bon conseil envers Dieu, envers Son Messager, ainsi que les gouvernants et les musulmans dans leur ensemble, il espère que tous nos frères musulmans ne perdent pas de vue qu’Habib Bourguiba avait mené contre la France un saint combat (jâhada) pour que la Parole de Dieu soit haute (li-‘i’lâ î kalimat-Allâh), pour la patrie, pour restaurer la Tunisie comme un État indépendant, ayant l’islam comme religion et l’arabe comme langue, et tel est le premier article de sa Constitution. Il ne pouvait effleurer l’esprit de Son Excellence ni de porter atteinte au Livre de Dieu, dont le faux ne l’affecte ni de devant ni de derrière(1), ni à l’éminence du plus noble des Messagers – que soit sur lui la meilleure des bénédictions et le Salut ! -, lui qui avait fait triompher la Vérité par la Vérité, et avait guidé vers le Droit Chemin.
Je vous envoie ci-joint le texte du discours de Son Excellence le Président à l’occasion de la commémoration de la naissance (mawlid) du noble Prophète, pour que vous soyez bien informé de ce qui en est. […] »
Chedli Klibi
Ministre directeur du cabinet présidentiel(2)

Rien n’y fit. Ibn Bâz émit et maintint une fatwa déclarant Bourguiba apostat, passible de la peine capitale, et appela tous les pays islamiques à rompre leurs relations avec la Tunisie. Bourguiba s’abstint dès lors de pousser plus loin la sécularisation de la société tunisienne, et il renonça en particulier à son projet d’assurer l’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage.
Bourguiba apostat ? Qui saurait jamais le dire avec certitude ? L’homme, jusqu’à la fin de sa vie, ne changea rien à son comportement. Mais il donna à son mausolée une conception musulmane, et il pria toute sa vie sur les tombes des siens, particulièrement sa mère, avec un recueillement qui ne peut être feint. L’historien fait son travail. Le musulman ne peut oublier cette recommandation du Prophète : « De vos morts, n’en parlez qu’en termes de bien. » Aujourd’hui, Bourguiba le voilà enfin tel que la mort en lui-même le fit. Puisse Dieu l’avoir en Sa Miséricorde ! n

1. Citation coranique, 41:42.
2. Nous renvoyons au DEA de Emel Grami, Le Problème de l’apostasie dans la pensée musulmane (en arabe), faculté des lettres, La Manouba, Tunis, 1993, appendice, p. 7.

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