Politique économique

[Tribune] Coronavirus : la question de la dette est aussi politique

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Mis à jour le 15 juin 2020 à 12h20

Par  Amadou Sadjo Barry

Professeur de philosophie, Cégep de St-Hyacinthe, Québec

Des étudiants gabonais dans une classe d'entrepreneurs, en novembre 2018.

Des étudiants gabonais dans une classe d'entrepreneurs, en novembre 2018. © Lou Jones/ZUMA Press/REA

Alors que le continent s’interroge sur les mesures à prendre pour l’« après-Covid-19 », il est dommage que le débat se focalise sur les questions de finance et de dette. Plus largement, ce sont les fondements mêmes de la vie commune qui doivent être repensés.

Si l’Afrique ne veut pas sortir grande perdante du monde de l’après-Covid-19, la question de l’annulation de la dette ne devrait pas cristalliser les débats sur la relance du développement du continent. Car, ce dont témoigne la problématique de la dette africaine, c’est l’absence d’une organisation politique capable de soutenir la création de richesse et de répondre aux besoins en dépenses publiques.

Au-delà donc des querelles sur la dette, ce sont les représentations du vivre-ensemble et ce qu’elles impliquent en matière d’organisation de la vie commune des hommes qu’il faudrait interroger. L’espoir étant que la crise du Covid-19 soit l’occasion, pour l’Afrique, de penser et de rendre effectives les conditions de sa souveraineté, et non de reconduire les dispositifs de sa sujétion au monde.

Des États amputés de leur dimension effective

Tout d’abord, il faut regretter le fait que l’Union africaine et les gouvernements des pays africains aient donné prééminence aux considérations économiques dans leur stratégie de relance. Si les situations d’urgence sanitaire peuvent justifier le privilège accordé aux réponses de nature économique, il faut dire que l’annulation de la dette et la mobilisation de l’aide financière internationale n’auront aucun impact significatif sur la vie des populations si les États sont amputés de leur dimension effective.

Il est à craindre que l’aide internationale ou l’annulation de la dette ne viennent au secours des gouvernements autoritaires et injustes

De même, la possibilité que l’exploitation des ressources financières se traduise dans une justice sociale ou une relance économique dépend de la nature de l’État et du rapport que celui-ci entretient avec la société. Or, dans la grande majorité des pays africains, l’État demeure néo-patrimonial, tandis que la prédation et la criminalité continuent de définir la relation entre l’État et la société.

Dans ces conditions où l’État africain contemporain ne cesse de peaufiner son héritage colonial, il est même à craindre que l’aide internationale ou l’annulation de la dette ne viennent – encore une fois ! – au secours des gouvernements autoritaires et injustes. D’autant plus que l’expérience de l’épidémie d’Ebola nous montre jusqu’où les situations de crise sont, pour certains régimes africains, un champ d’expérimentation de nouvelles formes d’autoritarisme et d’instrumentalisation du désordre.

Il importe donc que les stratégies de relance ne soient pas captives d’une logique économique visant à répondre aux besoins à court terme : il faudra aussi et avant tout en appeler à une transformation des sociétés africaines, laquelle opérera le passage à la condition politique, seule capable d’instituer l’État africain en véritable agent de développement social et économique.

Avènement d’une société politique

Cette condition politique renvoie à l’existence effective d’un cadre normatif commun qui soustrait les relations humaines à l’arbitraire de la volonté individuelle et les organise sous l’autorité contraignante d’une loi acceptée par tous.

Il s’agit en effet de s’entendre sur les principes moraux censés arbitrer efficacement les relations entre les hommes et à partir desquels pourront se formuler les problèmes de la vie sociale ; de rendre possible une forme d’association humaine favorable à l’émergence d’institutions destinées à être des agents du développement ; de rendre effectif, pour garantir et faire respecter les exigences morales de la vie commune, un ensemble de mécanismes d’imputabilité, de contrôle et de surveillance du pouvoir.

Politiquement, un peuple ne peut avoir recours qu’à son imagination, ses traditions, sa culture et son sens de la justice

C’est cette fondation morale de la vie commune et son incarnation dans un système de contraintes institutionnalisé qui consacrent l’avènement d’une société politique, où, concrètement, les questions de la justice sociale et de l’égalité politique peuvent être des préoccupations collectives. En dehors de cette réflexion sur la condition politique, l’Afrique ne peut se donner les capacités institutionnelles pour amortir l’impact économique lié à la crise du Covid-19.

Peut-être le temps est-il venu pour le continent d’envisager ouvertement et sans compromis la question de son devenir politique, après soixante années d’extraversion et d’espoir démocratique trahi ? Une tâche pour la réalisation de laquelle une aide extérieure ne serait d’aucune utilité parce que, justement, en ce qui concerne l’organisation politique, un peuple ne peut avoir recours qu’à son imagination, ses traditions, sa culture et son sens de la justice.

Ce sont ces ressources endogènes qui devront être mobilisées afin de susciter l’avènement d’un État effectif et représentatif. Pour que, enfin, l’Afrique puisse disposer d’une marge de manœuvre budgétaire et d’une recette fiscale indispensable aux besoins du développement humain, économique et social.

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