Politique

Maroc : les conseillers 2.0 qui murmurent à l’oreille des leaders politiques

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Aziz Akhannouch, patron du RNI, et son conseiller en communication, Youssef Ait-Akdim

Aziz Akhannouch, patron du RNI, et son conseiller en communication, Youssef Ait-Akdim © DR

Aziz Akhannouch, Moulay Hafid Elalamy, El Othmani… Confinés à un an des élections, les hommes politiques marocains n’ont eu d’autre choix que d’investir les réseaux sociaux. À leurs côtés, leurs conseillers en communication digitale ont joué un rôle stratégique. Zoom sur ces spin doctors 2.0.

Tous les politiques y pensent, mais personne n’en parle. À moins d’un an de la fin du mandat du chef du gouvernement marocain, Saâdeddine El Othmani, les élections législatives sont pour ainsi dire un sujet tabou. Tout comme la traditionnelle précampagne électorale, rendue impossible à cause de l’état d’urgence sanitaire et le nécessaire effort collectif en vue de la remise en marche du pays.

Exit alors les meetings politiques dans les quatre coins du royaume, les passages sur les plateaux de télévision avec leur lot de petites phrases et de diatribes enflammées… Mais les formations politiques et leurs figures n’abandonnent pas pour autant la partie : c’est désormais sur les réseaux sociaux que le combat se joue.

« Comme les médias publics ne remplissent pas leur rôle et que nous ne pouvons pas organiser des rencontres sur le terrain, nous avons pris le maquis sur les réseaux sociaux, relate un vieux briscard de l’Istiqlal. Cela s’avère efficace, comme le prouve une visioconférence qui a réuni les partis d’opposition tels que l’Istiqlal, le PPS (Parti du progrès et du socialisme) et le PAM (Parti Authenticité et Modernité) et qui a enregistré pas moins de 1 million de vues. Ce qui est exceptionnel ! »

Voilà qui constitue un terrain de chasse pour les partis visant une cible de jeunes, réputée méfiante envers la politique. Mais aussi une fenêtre de tir pour contrer les voix qui appellent d’ores et déjà à l’annulation des élections et à la nomination d’un gouvernement « de compétences ». Mais seuls quelques grands partis – l’Istiqlal, le RNI (Rassemblement national des indépendants), le PJD (Parti de la justice et du développement)… – ont pu saisir cette chance, en grand partie grâce à leurs conseillers 2.0. Mais qui sont ces spin doctors digitaux ?

  • Abdeljabbar Rachidi, l’homme qui rajeunit l’Istiqlal

On le disait vieux, poussiéreux et hermétique au changement, le parti de l’Istiqlal fait pourtant peu à peu peau neuve depuis l’élection de Nizar Baraka au poste de secrétaire général, en 2017. Une nouvelle stratégie de communication digitale se dessine petit à petit, portée par un vieux militant du parti : Abdeljabbar Rachidi.

« L’idée est de remonter la pente après le passage de Hamid Chabat (l’ancien secrétaire général), affirme celui qui a gravi tous les échelons du parti jusqu’à en devenir membre exécutif. Nous avons intensifié le rythme durant les trois derniers mois pour toucher surtout les jeunes : rupture avec le discours populiste, présence quotidienne sur les réseaux sociaux avec des formats adaptés au public ciblé (vidéos, live Facebook,  infographies…), interactions… »

Abdeljabbar Rachidi, responsable de la communication du parti de l'Istiqlal

Abdeljabbar Rachidi, responsable de la communication du parti de l'Istiqlal © DR

Titulaire d’un doctorat en droit public et d’un DES en journalisme, Abdeljabbar Rachidi a été le spin doctor de plusieurs ministres istiqlaliens : Larbi Messari, chargé de la Communication sous Abderrahmane El Youssoufi, Nizar Baraka, M’hamed El Khalifa, lorsqu’il était ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative, ou encore Saad Alami au cours de son mandat de ministre chargé des relations avec le Parlement sous Driss Jettou.

« Pendant le confinement, nous avons remarqué une grande réactivité de la part du public, qui est sensible à cette nouvelle communication sur les réseaux sociaux. Les anciens articles à la Pravda qu’on postait sur Facebook n’étaient pas du tout adaptés au public d’aujourd’hui. Et nous sommes en train d’opérer une refonte du site francophone du parti », sourit Rachidi, comme pour nous dire que son parti, grand défenseur de l’arabisation, est désormais tourné vers l’avenir.

Dans cette mission stratégique, ce cinquantenaire est épaulé par Adnane Benchekroun, vice-président de l’Alliance des économistes istiqlaliens, think tank du parti au sein duquel évoluent plusieurs anciens grands commis de l’État, comme l’ex-PDG de Royal Air Maroc, Driss Benhima, et Samir Sahraoui, ancien patron de l’Office national marocain du tourisme (ONMT).

Ingénieur informaticien, passé lui aussi par plusieurs cabinets ministériels, Benchekroun « fait un travail précieux pour sortir les caciques du parti du confort de l’ancien monde », témoigne l’un de ses camarades. Objectif : gagner la bataille des urnes. Un proche de Nizar Baraka ne s’en cache pas : « Les idées qu’on présente sur les réseaux sociaux feront partie de notre programme. L’idée est d’en débattre dès maintenant. »

  • Youssef Aït Akdim, le Monsieur Com’ de Aziz Akhannouch

Du haut de ses 36 ans, Youssef Aït Akdim est le conseiller de Aziz Akhannouch, président du RNI, et le directeur de la communication du parti. Il a pour missions de « conseiller le parti et son président dans leurs relations avec les médias, de superviser la veille et les contenus produits, de préparer les prises de parole et d’animer les idées en vue de la campagne », nous explique-t-il. Il avait d’abord été recruté par Akhannouch comme responsable des relations publiques, en 2018.

Porté à la tête du RNI en 2016, Akhannouch, par ailleurs ministre de l’Agriculture et de la Pêche maritime, tente depuis de faire du parti une machine électorale à même de damer le pion au PJD aux législatives de 2021. La crise sanitaire a-t-elle freiné les ambitions de l’homme fort du gouvernement El Othmani ?

« La crise du Covid-19 a accentué le virage digital entamé depuis dix-huit mois », estime Youssef Aït Akdim

Youssef Aït Akdimancien journaliste, diplômé de Sciences Po Paris en droit économique, passé par TelQuel, Jeune Afrique et Le Monde, estime, lui, que « la crise sanitaire du Covid-19 a accentué le virage digital entamé depuis dix-huit mois. » Il donne l’exemple du programme « 100 jours, 100 villes », conçu en 2019 par le RNI pour tâter le pouls des différentes villes et ainsi mieux définir leurs priorités, qui s’est poursuivi malgré le confinement grâce à des rencontres en visioconférence.

« Pour moi, utiliser Zoom ou une application de jeux en ligne, c’est une question triviale. L’essentiel est de mobiliser les Marocaines et les Marocains dans la durée, et de les convaincre », argue Aït Akdim. 

Le conseiller 2.0 dirige une équipe dont les fonctions couvrent les relations avec la presse, la vidéo, la photo, le community management… À la tête de l’une des plus grosses fortunes du royaume, Akhannouch ne lésine pas sur les moyens pour remporter les prochaines législatives. « La campagne électorale, quel que soit son calendrier, est dans toutes les têtes. Certains politiques prétendent qu’ils n’y pensent pas : il ne faut pas nécessairement les croire », conclut Youssef Aït Akdim.

  • Mohsine Benkhaldoun, l’ange gardien digital d’El Othmani

En matière de communication digitale, le PJD fait figure de précurseur depuis plusieurs années. La machine est d’ailleurs si bien rodée qu’elle n’a nécessité aucun effort particulier d’adaptation. Du moins selon Mohamed Yatim, ancien ministre de l’Emploi aujourd’hui chargé de la communication du parti : « Il n’y a d’ailleurs pas d’équipe spécifique pour la communication digitale. Il y a plusieurs pages gérées de manière indépendante, mais nous n’avons pas un « Monsieur Réseaux sociaux ».»

C’est surtout du côté du Saâdeddine El Othmani que le changement est visible. « Avec deux comptes, un au titre de chef de gouvernement et un autre au titre de secrétaire général du PJD, [ce fut] la personnalité la plus influente sur Twitter durant la période du 13 mars au 12 avril 2020 », révèle une étude du cabinet Equity, d’Abdelkhalek Zyne.

C’est la consécration pour l’équipe com’ du chef de l’exécutif, pilotée par Mohsine Benkhaldoun, coordinateur du pôle communication dans le cabinet du chef du gouvernement, selon le titre officiel du poste. « Le compte Twitter a gagné en moyenne 60 000 followers par mois depuis mars. Au-delà de la bonne politique de communication, il y avait cette profusion d’informations qui venaient de toutes parts sur les réseaux sociaux et qui mettaient les internautes dans l’embarras », estime Benkhaldoun.

Sur les réseaux sociaux, la frontière entre chef du gouvernement et chef du PJD est ténue

Avant de rejoindre le cabinet d’El Othmani, à la fin de 2017, ce très discret ingénieur d’État, diplômé en informatique industrielle et instrumentation de l’université Joseph-Fourier de Grenoble, dans le sud-est de la France, a roulé sa bosse pendant vingt ans dans le secteur privé. Il a ainsi évolué au sein de l’enseigne de grande distribution Aswak Assalam (de Ynna Holding, appartenant à la famille Chaâbi), du cabinet IT Consulting, de la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite et de l’opérateur de logistique La Voie Express.

Mohsine Benkhaldoun, coordinateur du pôle communication dans le cabinet de Saâdeddine El Othmani

Mohsine Benkhaldoun, coordinateur du pôle communication dans le cabinet de Saâdeddine El Othmani © DR

« Au sein du département de communication, il y a sept personnes, dont trois journalistes expérimentés et une personne chargée des réseaux sociaux », explique le conseiller d’El Othmani, qui tient à préciser que sa mission consiste à contrôler l’image du chef du gouvernement et non celle du chef du PJD.

C’est que, sur les réseaux sociaux, la frontière est ténue et tend à s’amincir à mesure qu’approchent les échéances électorales. « Nous avons récemment établi une règle : une info officielle doit être publiée d’abord sur son compte officiel. Puis il peut la reprendre sur son compte personnel », confie Benkhaldoun.

  • Taoufik Moucharraf, le joker en ligne de MHE

Pendant que de grandes puissances mondiales étaient sous le feu des critiques à cause de la pénurie des masques, le Maroc est arrivé, en peu de temps, non seulement à garantir son autosuffisance mais à en exporter. L’architecte de cette opération n’est autre que le ministre de l’Industrie, Moulay Hafid Elalamy, qui a vu sa cote grimper.

Sur les réseaux sociaux, chacune de ses interventions sont largement suivies, comme en témoigne un live publié il y a deux semaines sur Facebook qui a totalisé quelque 1,2 million de vues. Une prouesse pour ce ministre et homme d’affaires longtemps affublé de l’étiquette de technocrate ou de loup de la finance.

 

« Il n’y a pas de calcul là-dedans. La stratégie digitale du ministère étant bien rodée, il fallait rassurer les citoyens et les opérateurs, et montrer que le Maroc est capable de gérer la crise. La politique de production des masques en est l’exemple », nous dit un proche de MHE.

Une rumeur tenace veut que cette communication efficace soit l’œuvre d’Abdelmalek Alaoui, patron de l’Institut marocain d’intelligence stratégique (Imis) et du cabinet d’influence Guépard, ce que plusieurs sources proches des deux hommes ont démenti à Jeune Afrique.

C’est en effet Taoufik Moucharraf qui a la mission de lustrer l’image du ministre sur les réseaux sociaux. Directeur de la communication et de la coopération au département de l’Industrie, ce diplômé de l’Institut supérieur de commerce et d’administration des entreprises (ISCAE) a gravi les échelons du ministère depuis 1995.

À la tête d’une équipe consacrée à la communication, Moucharraf, 47 ans, « dispose de tous les moyens pour marketer l’image du ministre », explique une source au département de MHE. « Elalamy maîtrise parfaitement le monde du numérique de par sa carrière et sa formation. Il était d’ailleurs l’un des premiers au gouvernement à utiliser Digimind [logiciel de veille stratégique d’analyse des réseaux sociaux] », confie un expert en communication.

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