Politique économique

OMC : pourquoi la candidature de Ngozi Okonjo-Iweala chamboule tous les pronostics en Afrique

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Mis à jour le 11 juin 2020 à 18h41
Ngozi Okonjo-Iweala, alors ministre de l'Économie et des Finances. Au Forum sur le partenariat entre l'Afrique et la France à Bercy le 06 février 2015.

Ngozi Okonjo-Iweala, alors ministre de l'Économie et des Finances. Au Forum sur le partenariat entre l'Afrique et la France à Bercy le 06 février 2015. © Bruno Levy pour JA

L’ancienne ministre des Finances a été proposée par le Nigeria pour prendre la tête de l’OMC. Cinq choses à savoir autour de cette arrivée qui rebat les cartes.

L’économiste du développement et ancienne ministre des Finances du Nigeria, Ngozi Okonjo-Iweala, a été désignée candidate au poste de directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), après la démission brutale de Roberto Azevêdo. Ce choix intervient alors que le président Muhammadu Buhari avait déjà nommé Yonov Frederick Agah. Pourquoi ce changement soudain?

Le rôle de directeur général de l’OMC n’a jamais été occupé par un Africain, et bien que d’autres, comme Amina Mohamed du Kenya, soient considérés comme des options viables, plusieurs éléments contribuent à présenter Ngozi Okonjo-Iweala comme étant la candidate africaine la plus solide.

  • 1/ Un curriculum vitae convaincant

Ngozi Okonjo-Iweala a plus de 30 ans d’expertise dans le développement et la finance à son actif. Sa carrière de 25 ans au sein du groupe de la Banque mondiale, a atteint son point d’orgue lors de son ascension au poste de directrice générale de l’organisation de 2007 à 2011.

Elle est entrée dans l’histoire au Nigeria en étant la première femme à occuper les fonctions de ministre des Affaires étrangères et ministre des Finances (à deux reprises) au Nigeria. Dans ce dernier poste, elle a dirigé les négociations avec le Club de Paris qui ont abouti à l’annulation de 30 milliards de dollars de la dette du Nigeria.

Au cours de son second mandat, elle a été responsable de la réforme qui a amélioré la transparence du gouvernement et renforcé les institutions dans la lutte contre la corruption, notamment avec la mise en œuvre du GIFMIS (Système intégré de gestion financière du gouvernement).

Sa capacité de lobbying international, et ses références en matière de réforme, en font une candidate convaincante.

  • 2/ « Nouvelle » candidate du Nigeria

Malgré son CV impressionnant, la nomination d’Okonjo-Iweala reste une surprise pour tous, car le président Muhammadu Buhari avait déjà proposé un autre candidat pour le poste. En l’occurrence Yonov Frederick Agah, représentant permanent du pays au sein de l’OMC et l’un des directeurs généraux adjoints de l’organisation.

Cette décision a été abrogée avec la déclaration suivante publiée par le gouvernement fédéral : « son Excellence, le président Muhammadu Buhari, a approuvé la nomination du Dr Ngozi Okonjo-Iweala pour remplacer l’ambassadeur Agah, en tant que candidature du Nigeria pour le poste de directeur général…»

Ngozi Okonjo-Iweala et Muhammadu Buhari ont été des ennemis politiques dans le passé. Sa désignation en tant que candidate pose donc la question de ce qui a changé pour le président. Certains soupçonnent que le chef de cabinet récemment nommé de Buhari, Ibrahim Gambari, soit à l’origine de cette proposition.

Gambari est familier du fonctionnement du système des Nations unies et du gouvernement américain. La nomination d’Okonjo-Iweala est la meilleure chance pour un autre Nigérian d’atteindre les échelons supérieurs d’une institution internationale de premier plan.

  • 3/ L’Afrique pas conquise

Un défi plus important que celui de convaincre Buhari de la soutenir reste à Okonjo-Iweala de convaincre les autres candidats africains.

À la suite de la décision du Nigeria de remplacer sa candidature initiale par celle de Ngozi Okonjo-Iweala, le gouvernement égyptien a adressé un communiqué le 5 juin dernier au Comité ministériel sur les candidatures à l’OMC indiquant que la décision d’Abuja de retirer la candidature Yonov Frederick Agah signifiait que le Nigeria avait perdu sa chance de participer à la course.

Conformément aux règles de nomination d’un candidat au poste le plus élevé à l’OMC, les pays doivent officiellement présenter leur choix dans le délai imparti et selon la réglementation décrite dans le document WT / L / 509. Le 20 mai dernier, le Néo-zélandais David Walker, le président du Conseil général de l’organisation, a informé les membres que le processus de nomination du prochain directeur général commencerait le 8 juin et ce jusqu’au 8 juillet.

Avec le Kenya qui promeut Amina Mohamed – une candidate très sérieuse étant donné qu’elle a failli décrocher le poste la dernière fois -, et l’Égypte avec ses chances de décrocher la première place pour son propre candidat Abdel Hamid Mamdou, les choses sont encore plus difficile avec Ngozi Okonjo-Iweala à présent dans la course.

Autre ombre au tableau pour Okonjo-Iweala : la crise de gouvernance actuellement en cours à la Banque africaine de développement. La Nigériane est en effet partisane de longue date d’Akinwumi Adesina, le président de la BAD au coeur de la crise, et l’a publiquement soutenu lors de ses récentes difficultés.

  • 4/ Trouver l’unité pour soutenir un candidat

Le caucus africain à Genève aura une décision difficile à prendre : ses membres doivent se rallier derrière un seul candidat puis voter séparément.

En privé, un membre des du caucus a déclaré à The Africa Report qu’ils étaient déjà épuisés après la lutte contre l’OMS et les tentatives des États-Unis de s’en prendre à sa direction. « Si peu de temps après l’affaire Tedros ! »

La structure de l’OMC est similaire à celle de l’OMS, dans laquelle chaque pays obtient un vote égal au sein de l’assemblée générale. Une structure qui n’a pas la faveur des États-Unis, qui préfèrent une situation dans laquelle ils peuvent avoir un avis plus important que d’autres. Mais si le caucus africain se rassemble et arrive à parler d’une seule voix, cela pourrait très bien augmenter la probabilité qu’un Africain obtienne le premier rôle à l’OMC.

Les États-Unis se sont déjà tiré une balle dans le pied pour avoir une réelle chance d’être sérieusement considérés, après leurs efforts lors de l’assemblée générale de l’OMS pour s’assurer qu’aucun vaccin contre le Covid-19 ne soit pas financé comme un bien public. Par ailleurs, la guerre commerciale en cours entre la Chine et les États-Unis signifie également que les deux pays ne seront pas en mesure d’offrir des conseils aux autres s’ils ne peuvent pas régler leurs propres problèmes.

  • 5/ Quel rôle pour l’OMC dans le nouvel ordre mondial ?

Les tendances à un nationalisme économique accru et à l’autosuffisance étaient visibles bien avant que le coronavirus ne frappe. La décision du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne par exemple, n’étant qu’une manifestation de tensions au sein de l’architecture politique internationale telle qu’elle est.

La pandémie a accéléré ces courants nationalistes, la guerre commerciale américano-chinoise devenant chaque jour de plus en plus volatile.

Quel avenir pour l’Organisation mondiale du commerce dans un pareil climat ? Elle pourrait pourtant assumer de plus grandes responsabilités et devenir un véritable forum de médiation des profonds bouleversements occasionnés par l’ascension de la Chine.

Avoir un Africain à la barre pourrait également être une véritable aubaine pour le continent dans ce scénario – et le poste en lui-même serait prestigieux et influent.

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