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Arabie saoudite : les ambitions nucléaires de MBS

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Mis à jour le 12 juin 2020 à 13h07
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Le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman à Riyadh, le 25 avril 2016. © FAYEZ NURELDINE/AFP

La pandémie de Covid-19 a freiné les ambitions nucléaires de Riyadh. Mais le royaume saoudien tient toujours à diversifier son mix énergétique. Et les craintes d’un usage militaire de cette technologie, elles, s’affichent déjà.

Diversification de l’économie, souveraineté énergétique, technophilie… Le nucléaire symbolise toutes les orientations développées par Mohamed Ben Salmane (MBS) dans sa « Vision 2030 ».

Le prince héritier a pour ambition d’équiper le pays de seize centrales nucléaires. Enveloppe allouée au projet : 80 milliards de dollars environ. En outre, 2020 se profilait comme l’année des grandes annonces.

En 2019, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA, l’agence mondiale du nucléaire), rendait un rapport sur l’état du secteur en Arabie saoudite, notant « les progrès significatifs dans le développement de son infrastructure et l’établissement d’un cadre législatif ».

La pandémie a bousculé l’agenda des réformes stratégiques, notamment en matière d’énergies

Las, « la pandémie du nouveau coronavirus a bousculé l’agenda des réformes stratégiques, notamment en matière d’énergies, qui requièrent de mobiliser d’importants fonds », explique Olivier Appert, conseiller au Centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Plan d’austérité

La chute des cours du pétrole pourrait coûter au gouvernement jusqu’à la moitié de ses recettes fiscales. Mi-mai, Riyadh a annoncé un plan d’austérité sans précédent, se traduisant notamment par le triplement de la TVA mise en place en 2018 pour contrebalancer la chute du prix du baril. La consommation intérieure en électricité est satisfaite en brûlant une part de l’or noir du royaume : un quart de la production totale de pétrole est aujourd’hui utilisée à des fins domestiques.

Mais ce sont autant de pertes de recettes d’exportations potentielles… Ce qui pourrait renforcer la volonté des dirigeants saoudiens de diversifier leur « mix électrique », même si le nucléaire n’est pas le seul plan de Riyadh pour se sortir de cette situation.

« Plusieurs pistes sont explorées, mais des déconvenues sont parfois apparues, continue Appert. Des soucis d’ensablement des panneaux ont freiné l’entrain premier pour l’énergie solaire, une piste pourtant prometteuse. »

Réacteur de recherche

En 2019, l’agence Bloomberg publiait des clichés d’un petit réacteur « de recherche » en phase finale de construction sur le terrain de l’université scientifique du roi Abdulaziz. C’est la King Abdullah City for Atomic and Renewable Energy (K.A. Care) qui est chargée de traduire les ambitions du royaume en la matière.

« Ces ambitions ont été renforcés ces dernières années par l’arrivée de cadres d’Aramco », explique Appert. Khaled Al Faleh, grand ordonnateur de la diversification économique voulue par MBS – mais aujourd’hui déchu de son poste au sein de la compagnie pétrolière et de ses fonctions de ministre de l’Énergie –, s’était assuré de pourvoir la structure en savoir-faire.

Dépendante du ministère de l’Énergie, la K.A. Care est maintenant sous la tutelle d’un fils du roi, Abdulaziz Ben Salman, un personnage puissant qui n’hésite pas à communiquer auprès de chaînes de télévision américaines comme CNBC ou lors d’événements tels que le Forum économique mondial.

En 2019, l’agence Reuters assurait que les Saoudiens organisaient des workshops avec des professionnels étrangers pour mieux s’orienter

Peu de temps après sa nomination, en 2019, à la tête du ministère, il déclarait : « Nous avons la chance d’avoir beaucoup de ressources en uranium […]. Nous voulons opter pour le cycle complet : production, enrichissement, utilisation de l’uranium, et jusqu’à l’acquisition de nouvelles technologies. »

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JAD20200611-MMO-ArabieSaoudite-Nucléaire-Photo1 © Vue aérienne, par Google Earth, de la Cité du roi Abdulaziz pour la science et la technologie. © Google earth

Les discussions avec des puissances nucléaires existent déjà. Un article du think tank King Abdullah Petroleum Studies and Research Center (KAPSARC), paru en janvier 2020, détaille : quatre entreprises ont été approchées par Riyadh. On retrouve ainsi l’américain Westinghouse, le français EDF, la China National Nuclear Corporation (CNNC), ainsi que deux autres groupes, un russe et un sud-coréen. En 2019, l’agence Reuters assurait que les Saoudiens organisaient des workshops avec des professionnels étrangers pour mieux s’orienter entre les différentes offres.

Mais ce processus censé mener le royaume vers l’énergie nucléaire a été ralenti par la pandémie. Et ce n’est pas là son seul obstacle.

Intentions militaires ?

L’autre épine dans le pied du programme saoudien, c’est sa réputation politique sur fond de questions d’équilibre géopolitique. La question qui se pose est simple : les intentions de Riyadh sont-elles seulement civiles ? Selon l’article du KAPSARC, l’achat de réacteurs obéira à une logique diplomatique.

Si vous ne pouvez pas faire confiance à un régime avec une scie de boucher, vous ne devriez pas lui faire confiance avec des armes nucléaires

« Si vous ne pouvez pas faire confiance à un régime avec une scie de boucher, vous ne devriez pas lui faire confiance avec des armes nucléaires », assénait en 2019 un député américain au patron de la diplomatie, Mike Pompeo, à propos du programme saoudien, faisant allusion à la disparition du journaliste Jamal Khashoggi un an plus tôt.

La question de l’usage de la technologie nucléaire par Riyadh, engagé dans une folle course à l’armement, est déjà sur la table. Et ce d’autant plus que le royaume possède de l’uranium, un matériau utile dans ce domaine, en quantité abondante.

Un risque sur la sécurité mondiale

« L’Arabie saoudite ne veut pas acquérir l’arme nucléaire, mais si l’Iran développait une bombe, nous suivrions sans aucun doute », déclarait en 2018 le prince MBS sur la chaîne américaine CBS. Comme beaucoup d’autres pays, l’Arabie saoudite est signataire d’accords internationaux dont elle essaie de limiter la portée grâce à des protocoles établis pour les pays à petit équipement.

Mais les craintes s’expriment déjà. Un rapport de cinquante pages d’une commission du Congrès américain s’alarmait en 2019 : l’administration de Donald Trump s’affranchirait des règles habituelles pensées pour éviter la propagation des armes nucléaires et se laisserait guider par des « parties privées » qui espèreraient contourner les clauses classiques pour le transfert de technologie nucléaire, faisant peser un risque sur la sécurité mondiale.

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