Justice

[Tribune] Si George Floyd ne peut pas respirer, personne ne pourra

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Mis à jour le 12 juin 2020 à 10h59

Par  Hemley Boum

Romancière camerounaise, Grand prix littéraire d'Afrique noire

Des manifestants se sont réunis à Las Vegas, le 30 mai, après la mort de George Floyd.

Des manifestants se sont réunis à Las Vegas, le 30 mai, après la mort de George Floyd. © John Locher/AP/Sipa

Si le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd suscite une émotion et des interrogations dans le monde entier, chacun doit aussi réaliser qu’il peut être à son tour bourreau et victime. Et en tirer les conséquences pour l’inévitable « après ».

Il arrive que les mots soient trop inconsistants pour dire le choc. Non que l’on ne devine pas la déflagration terrible dont le souffle pourrait tout emporter. C’est loin, c’est d’autres, c’est ailleurs, même alors, on prend conscience que les répliques sismiques, le souffle, pourraient nous broyer tous.

L’assassinat de George Floyd s’est déroulé sous nos yeux épouvantés. Pendant presque neuf longues minutes, un homme, les mains dans les poches, imbu de ses certitudes délétères, a maintenu son genou sur le cou d’un autre, interdit de se défendre. George Floyd a gémi, supplié, il a dit qu’il ne pouvait pas respirer, à bout de désespoir, il a invoqué sa mère morte, comme un enfant perdu.

Cet homme, à aucun moment, ne s’est révolté contre son sort, n’a résisté. Espérait-il que s’il invoquait la fameuse fibre d’humanité prétendument enfouie en chacun de nous son grand corps malade et meurtri de Noir paraîtrait moins menaçant ?

Derek Chauvin ne l’a pas entendu. Pendant ces minutes infinies, avec détachement, le visage impassible, il l’a tué. Un holocauste, celui avec un « h » minuscule, quand c’est une bête que l’on immole. George Floyd, dans son inconscient d’Afro-Américain bercé par le Strange Fruit sublimé par Nina Simone, a-t-il eu conscience que son nom allait s’inscrire dans une longue liste de meurtres haineux ? A-t-il pensé « c’est mon tour », comme si les choses étaient depuis toujours écrites ?

Un frisson de peur et de rage

Mon esprit, de cette suite d’événements sans liens immédiats, a fait le rapprochement avec le virus qui pendant de longues semaines nous a imposé le silence. Peut-être pas au monde entier, car c’est l’Occident qui s’est tu, choqué, presque indigné que, pour une fois, dans notre histoire contemporaine, le mal ne s’arrête pas à sa frontière. Que ce soit lui qui tremble et se cloître quand les autres, habitués aux crises en tout genre, semblaient, contre toute attente, capable de faire face à celle-ci.

Quelque chose en nous de vulnérable, qui ne peut être protégé que par la justice, la fraternité, a été étouffé.

Un Noir qui se fait tuer dans la rue pour avoir fait les mauvais choix et rencontré les mauvaises personnes, c’est presque banal. L’embrasement et l’indignation qui ont suivi ne le sont pas : le souffle, les répliques inattendues du séisme. Quelque chose en nous, de fragile et de vulnérable, quelque chose qui ne peut être protégé que par la justice, la solidarité, la fraternité, a été étouffé sur ce trottoir.

Derek Chauvin, dans la sérénité même de son acte, a éteint la promesse d’un monde arc-en ciel, sans plus d’états d’âme que lorsque l’on souffle sur une bougie avant de quitter la pièce. Et alors que les Derek Chauvin de tous pays et de toutes races tuent impunément les George Floyd qui croisent leur route, cette fois, le monde a vu et il a tremblé. Un long frisson de peur, de dégoût et de rage, aggravé par l’idée que, depuis des mois, nous sentons l’haleine fétide de la mort dans notre cou avec ce virus dont on nous rebat les oreilles.

Dans ce contexte insolite, les George Floyd qui ne veulent plus être des victimes sans défense, les Derek Chauvin qui s’effraient que l’opprobre ne distingue pas les puissants des faibles, sont chacun sorti de leur rôle attendu. Nous avons été précipités dans une réalité où tous, tirés au hasard, pourraient alternativement devenir des proies et des prédateurs.

Le luxe de l’aveuglement

La citation qui a donné son titre au livre de James Baldwin, La Prochaine fois, le feu, que tous mentionnent depuis le début de ce drame, est tirée de la Bible. Le Dieu vengeur de l’Ancien Testament, après avoir noyé hommes, animaux, végétaux, tout ce qui était vivant à l’exception des élus dans l’arche, promet que cela ne se reproduira plus. Il renouvelle l’alliance avec les hommes, la prochaine fois ce ne sera pas l’eau, mais le feu. Cela sonne comme une menace, mais peut-être est-ce une promesse.

Le privilège blanc ne concerne pas la position du Blanc dans sa société et les injustices sociales qu’il peut y subir, mais le luxe de surdité, d’aveuglement et d’ignorance qu’il peut se permettre quand il est confronté à ceux qui ne sont pas blancs. Lorsque votre couleur de peau vous oblige à une vigilance permanente, vous pouvez en détail décrire les avantages dont ceux qui en jouissent ne voient plus. De même que le Black Lives Matter signifie que, afin que toutes les vies comptent, celles des Noirs ne sauraient être minimisées.

Ce n’est pas tant par amour pour eux que des milliers de personnes protestent partout dans le monde, et c’est heureux, car les Noirs ne demandent pas à être aimés plus que de raison. Ils expliquent simplement que, tant que leur vie ne sera pas respectée et protégée comme celle de n’importe qui n’importe où, aucun de nous ne sera en sécurité.

Une partie de nous se reconnaît dans les gémissements de George Floyd. Et l’autre est le meurtrier impassible.

Si George Floyd ne peut pas respirer, personne ne le pourra parce que les assassins impavides ne s’arrêteront jamais. La prochaine fois, le feu : la promesse d’une lumière qui éclairerait les bas-fonds de nos âmes avant le grand flamboiement. Peut-être. Les prophéties ne prennent sens qu’après coup.

Le couteau et la plaie

Sommes-nous déjà dans l’après ? Gardons-nous de hâter les échéances. Une chose est sûre, et peut-être est-ce cela qui nous bouleverse tant : une partie de nous se reconnaît dans les gémissements de George Floyd, dans la misère du monde et notre impuissance collective. Et l’autre est Derek Chauvin, le meurtrier impassible.

Nous sommes la gifle et la joue, le couteau et la plaie, dirait Baudelaire. Notre humanité désarçonnée au fond d’elle sait à quel point ces deux extrêmes contradictoires coexistent en chacun de nous. C’est une longue et terrible histoire de violence raciste que l’on ne sait plus guérir.

C’est aussi le récit du souffle coupé, de l’impossibilité collective de respirer tant que certains seront privés d’air. N’est-ce pas à cela que nous a contraints ce confinement dû au Covid-19 ? Une longue apnée en attendant que l’air redevienne respirable pour tous ?

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