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Lucci déshabille Ouaki

C’est un peu l’âme du nord de Paris qui a bien failli disparaître avec elle. La célèbre enseigne de vêtements pas chers, fondée par le Tunisien Jules Ouaki en 1948 et devenue l’emblème de Barbès, le quartier « immigré » de la capitale, a obtenu un sursis : le tribunal de commerce de Paris a en effet choisi, le 5 août, de confier l’avenir des 29 magasins et 997 employés Tati au groupe Vetura-Fabio Lucci. Il a suffi de 14,5 millions d’euros, payables comptant, pour que l’autre fleuron français du hard discount mette la main sur la marque « vichy rose et blanc ». L’offre soumise par Fabio Lucci, détenu à 50-50 par son président fondateur Lucien Urano et par le chausseur Eram, prévoit toutefois de supprimer 330 emplois et de liquider cinq boutiques. Grincements de dents côté salariés, même si le nouveau patron promet de s’investir « pour faire revivre Tati » et « recréer 1 000, voire 2 000 emplois ».

Les employés n’en sont pas à leur première (mauvaise) surprise. Il y a un an, quand leur entreprise avait déposé le bilan, ils l’avaient appris par la presse. Et étaient descendus dans le rue pour tenter de sauver leur emploi. Aujourd’hui, les vendeuses des boutiques parisiennes de Réaumur, de Saint-Denis ainsi que celles de Strasbourg, Bordeaux et Creil savent qu’une page sera définitivement tournée quand le rideau de fer tombera sur la devanture colorée.
Le succès de la famille Ouaki avait pourtant été fulgurant. Quand le père, Jules, débarque dans le Paris d’après-guerre, il installe un premier « bazar » dans le quartier populaire du 18e arrondissement. Fringues et linge de maison à prix défiant toute concurrence, casseroles, bonbons, services de thé à la menthe à « très bas prix » : les rêves du Français moyen du début des années 1950 sont désormais accessibles aux citadins désargentés. Les immigrés sont également nombreux à chiner dans les bacs pour en sortir la garde-robe dans laquelle ils pourront se pavaner à Paris, Alger, Tunis et ailleurs. Tati devient ainsi une véritable institution, y compris de l’autre côté de la Méditerranée.
Quelques années après sa création, non seulement la boutique du 22, boulevard Rochechouart passe à 2 800 m2, mais Tati s’installe aussi place de la République et dans la très chic rue de Rennes. En 1975, le cheap devient chic, et les Ouaki en profitent.

En 1982, Jules, marié à « Madame Éléonore », père de cinq enfants et naturalisé français, décède. La succession, compliquée, finit par prendre un caractère collégial, autour de la mère. C’est l’époque de la conquête provinciale : l’enseigne « popu » a pignon sur rue à Nancy, Lille, Rouen, Montpellier… En 1992, « Madame » nomme un décideur unique : son fils cadet, Fabien Ouaki. Après tout, les affaires tournent tellement bien que Fabien n’aura pas à abandonner son groupe de rock, ni son écurie de pur-sang, et pourra continuer à s’entretenir avec le dalaï-lama – en 1996, il publie des extraits de leurs conversations dans La Vie est à nous (Albin Michel). Mais c’était sans compter avec la concurrence. Ni avec l’emprunt de 30,5 millions d’euros contracté par la fratrie pour racheter les parts de leur mère, et qu’il faut rembourser d’ici à 2006.
Fabien Ouaki ne prend pas la mesure de cette nouvelle situation. Sans doute est-il trop occupé à inaugurer l’ouverture des boutiques Tati sur la 5th Avenue de New York, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Gabon… Peut-être est-il trop absorbé par les diversifications qu’il lance tous azimuts, au risque de perdre un peu l’esprit Tati. Tati Or, Tati Optique, Tati Bonbons, Tati Phone : le vichy rose griffé des célèbres lettres bleues ne cesse de se décliner… et de décliner.

Jusqu’à ce mois de septembre 2003 où l’empire Ouaki est placé en redressement judiciaire, avec 60 millions d’euros à son passif. Sur douze offres reçues au 31 juillet 2004 par le tribunal de commerce de Paris, seules deux entreprises promettent une reprise globale : le lyonnais Asiatex et Fabio Lucci. Le premier a proposé 13,8 millions d’euros et s’est engagé à sauver 717 emplois. Mais le second jouit d’un savoir-faire dans le secteur du « pas cher » avec 130 « bazars » en France et à l’étranger. Un atout qui s’est révélé déterminant. Coco Chanel aimait à répéter « la mode passe, le style reste » ; il faut espérer que l’esprit Tati demeure, même sans les Ouaki.

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