Politique

Algérie : à quoi jouent les islamistes ?

Réservé aux abonnés | | Par
L'islamiste algérien Abderrazak Makri lors d'un meeting de l'opposition à Alger, le 20 février 2019

L'islamiste algérien Abderrazak Makri lors d'un meeting de l'opposition à Alger, le 20 février 2019 © Louiza Ammi/ABC/Andia.fr

Dans la perspective des élections législatives et locales, les islamistes tentent de redorer leur image et misent sur les fondamentaux identitaires. Mais quel est le vrai poids politique de leurs chefs de file et des micro-partis qui se revendiquent de cette famille ?

Abderrazak Makri, président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), laisse rarement indifférent. Quand il s’éclipse des réseaux sociaux où il est très actif, son silence intrigue autant qu’il étonne. Et quand il s’exprime à nouveau sur Twitter ou Facebook, où il compte des milliers d’abonnés, ses propos enflamment la toile.

Sa réaction à la première mouture de la nouvelle Constitution, promise par le président Abdelmadjid Tebboune, et dont l’écriture a été confiée à un groupe d’experts, a provoqué un tollé.

Au nom du MSP, Abderrazak Makri invite à faire de la charia (la loi islamique) une des sources de la législation, à généraliser l’usage de l’arabe, langue nationale et officielle, dans l’administration et les documents officiels — ce qui est déjà le cas –, et surtout, à criminaliser l’utilisation du français dans les institutions. Cette dernière proposition enflamme le débat public, tant elle vient rappeler les excès d’une triste décennie.

Vivement critiqué pour ses propositions déjà clivantes et extrêmement sensibles tant elles touchent à l’identité nationale, Makri se défend en remettant de l’huile sur le feu. Tour à tour, le chef de parti évoque hizb frança — le lobby français, dans le jargon politique algérien –, les suppôts du colonialisme et plus globalement, la main étrangère.

Les plus taquins notent que le médecin de formation n’est pas opposé, par principe, aux ingérences étrangères. Le 6 juin, sur sa page Facebook, le même volait au secours de son allié tunisien Rached Ghannouchi, critiqué pour ses liens avec la Turquie et le Qatar.

En quête d’une nouvelle légitimité

L’islamiste en alpaga, père de huit enfants, ne fait pas mystère de son admiration pour Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis plus de dix-sept ans en Turquie avec son parti islamo-conservateur, l’AKP. Makri y voit un modèle à suivre pour espérer un jour arriver aux commandes de l’État. Aussi, ceux qui ont critiqué la visite du président turc à Alger, en février 2018, sont qualifiés de traîtres, de rancuniers, voire de collaborateurs qui renient leur culture et leur civilisation.

Abderrazak Makri est coutumier de la sulfateuse pour dézinguer adversaires et contempteurs. Depuis qu’il a pris les rênes du MSP en mai 2013 à la place de Bouguerra Soltani, le quinquagénaire a à cœur d’en refaire un parti d’opposition. Une mission compliquée, pour de multiples raisons.

Et notamment parce que du temps de son charismatique leader, Mahfoud Nahnah, le MSP n’a pas marqué les esprits par un franc antagonisme à l’égard du régime. Au moment de l’élection d’Abdelaziz Bouteflika, en 1999, le parti devient même partenaire et allié du pouvoir. Membre de l’alliance présidentielle aux côtés du FLN et du RND, le MSP soutient pendant treize ans la politique de l’ancien président et de ses hommes de main… Dont la plupart sont aujourd’hui en prison.

Abderrezak Makri traîne comme un boulet sa tentative, en 2018, de se rapprocher de Saïd Bouteflika

A l’heure où s’ouvre l’inventaire des années Bouteflika, le MSP se sait comptable d’une partie de ce passif, du temps de Soltani. Des cadres et des ministres MSP, de même que des hommes d’affaires proches de la formation islamiste, ont été cités dans des affaires de corruption, à l’instar de l’ex-ministre Amar Ghoul. Avant de rompre avec le MSP pour créer sa propre boutique (TAJ), ce dernierma était déjà impliqué dans le scandale de l’autoroute Est-Ouest, pour lequel il devra s’expliquer devant un tribunal.

Abderrezak Makri traîne lui comme un boulet sa tentative, à l’automne 2018, de se rapprocher de Saïd Bouteflika. Le frère du président a depuis été condamné à quinze ans de réclusion à la prison militaire de Blida. Et Makri fait feu de tout bois pour gommer, effacer ou faire oublier cet épisode, se défendant de toute idée de compromission avec le clan voué aux gémonies.

L’homme répète à l’envi que le rôle d’un responsable consiste à chercher des solutions avec des partenaires politiques agréés et reconnus. Mais le simple fait que son nom soit associé à celui du frère de Bouteflika suffit à le décrédibiliser aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique. Raison de plus, aujourd’hui, pour mettre en avant sa stature d’opposant, surjouer le divorce d’avec le pouvoir, en espérant se refaire une nouvelle légitimité.

Revenir aux fondamentaux identitaires

La stratégie a-t-elle des chances de fonctionner ? Dans ses multiples réponses à ses détracteurs, Abderrezak Makri glisse cette phrase qui résume on ne peut mieux le fond de sa pensée : « Le dernier communiqué du parti a remis la bataille dans le bon sens et bon endroit. » Autrement dit : le MSP compte revenir aux fondamentaux tels qu’imaginés par son fondateur Nahnah en 1989, à savoir l’identité nationale, la langue arabe, l’islam ou encore le passé colonial.

Makri le sait d’autant mieux que depuis ses débuts en politique, ce bon bilingue rechigne à s’exprimer dans une autre langue que l’arabe en public, alors même que ceux qui le côtoient en privé témoignent de son excellente maîtrise de la langue française.

Makri et Djaballah veulent profiter des interrogations soulevées par le hirak sur ce qu’est la nation algérienne

Le chef du MSP n’est pas le seul à surfer sur ces thématiques identitaires. L’autre leader islamiste, Abdallah Djaballah, en fait un usage peu modéré, mais reste bien moins visible sur la scène politique et médiatique.

L’un comme l’autre, toutefois, partagent le même dessein. Profiter d’abord des interrogations soulevées par le hirak sur ce qu’est la nation algérienne. Quand une partie des révolutionnaires du 22 février 2019 a fait référence à la libération de 1962, la frange la plus conservatrice du pays a préféré se référer aux valeurs de novembre 1954, et aux enseignements d’Ibn Badis, fondateur de l’Association des oulémas musulmans algériens, et penseur de l’islam.

Makri comme Djaballah comptent bien surfer sur cette vague « novembria badissia », et cueillir les fruits semés par d’autres. D’autant que la charia, la défense de la langue sacrée et la diabolisation du français et des francophones font partie de l’ADN des partis islamistes dits réformistes.

Le président du Front de la Justice et du développement (El-Adala), Abdallah Djaballah, le 20 février 2019.

Le président du Front de la Justice et du développement (El-Adala), Abdallah Djaballah, le 20 février 2019. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Se les réapproprier permet, au passage aussi, de ne pas en laisser le monopole aux salafistes. Car maintenant que la crise politique a été tranchée par une présidentielle, la réponse institutionnelle à venir promet des semaines de débats enflammés autour d’enjeux idéologiques, réservés aux seuls acteurs politiques puisqu’il semblerait que l’idée de référendum populaire soit abandonnée.

Remettre la bataille dans le bon sens, dit Makri, loin donc du discours économique qu’il avait un temps tenté de développer. Dans la perspective des batailles électorales à venir, avec les prochaines législatives et locales, le MSP se devait de revenir à ses marqueurs idéologiques et retrouver l’essence de la mouvance islamiste.

Mais que pèse réellement ce mouvement ? Quel est le vrai poids politique de Makri, de Djaballah et de la nébuleuse de micro-partis qui se revendiquent de cette famille ? Difficile de répondre. La présence dans les médias ou sur les réseaux sociaux, devenus des contre-pouvoirs en Algérie, ne permet pas de jauger réellement le poids des formations politiques toutes tendances confondues.

Vers des élections libres ?

Le seul véritable paramètre de la représentativité aussi bien des islamistes que des démocrates ou des nationalistes reste les assemblées élues, qu’elles soient au niveau local (mairies et assemblées départementales) ou nationales (assemblée et Conseil de la Nation).

La présidentielle de décembre 2019 a vu Abdelkader Bengrina rassembler 1,4 millions de voix. Arrivé deuxième derrière Abdelmadjid Tebboune, l’homme était soutenu par la coalition islamiste El Bina-Nahda-Adala… mais ni par Djaballah, ni par Makri.

Seul un scrutin loyal, propre et transparent est à même de révéler le poids de chaque formation

Sept ans après s’être emparé du parti, ce dernier peut lui se targuer d’avoir fait élire 33 députés à l’Assemblée. Mais quel crédit accorder à ces scores ? Toutes les élections organisées depuis les législatives de décembre 1991 – dont le premier tour a été largement remporté par le Front Islamique du Salut (FIS, dissous depuis) – ont été entachées d’irrégularités massives. La fraude, le bourrage des urnes et le tripatouillage des résultats au profit des formations alliées au pouvoir ont donné une fausse image de la représentation politique en Algérie.

La présidentielle de décembre 2019 en offre un parfait exemple. Le FLN et le RND, qui comptent 261 députés dans l’actuelle l’assemblée, et qui ont constitué l’ossature des vingt ans de présidence de Bouteflika, ont décidé de soutenir la candidature de Azzedine Mihoubi. Ce dernier a fini quatrième, avec 619 225 voix. Soit deux millions de voix de moins que le score obtenu par les deux partis aux législatives de 2017.

Seul un scrutin loyal, propre et transparent est à même de révéler le poids de chaque formation, et par là-même l’importance de la mouvance islamiste. Si Abdelmadjid Tebboune tient sa promesse de faire de son mandat celui de la transition démocratique, les législatives à venir seront la première occasion de dessiner la vraie carte politique du pays. D’ici là, il reste les réseaux sociaux.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte