Justice

Affaire Kamerhe : le « procès des 100 jours » met en lumière une véritable guerre des clans

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Mis à jour le 11 juin 2020 à 07h16
Le président Félix Tshisekedi aux côtés de Vital Kamerhe, le 23 novembre 2018.

Le président Félix Tshisekedi aux côtés de Vital Kamerhe, le 23 novembre 2018. © Ben Curtis/AP/SIPA

Entre les petites phrases sibyllines lâchées au détour d’une réponse aux questions des juges et les joutes frontales qui opposent accusés et témoins, le « procès des 100 jours » est devenu le théâtre de règlements de comptes entre membres du cabinet de Félix Tshisekedi.

Chaque jour un peu plus, le procès de Vital Kamerhe, soupçonné avec ses co-accusés d’avoir détourné plus de 50 millions de dollars de fonds destinés au Programme des 100 jours, révèle les tiraillements à l’œuvre au sein même du cabinet du chef de l’État.

Les audiences – qui reprennent ce jeudi 11 juin à la prison de Makala – dont les Congolais suivent avec avidité les moindres échanges retransmis en direct sur la RTNC sont devenues le théâtre d’un combat à ciel ouvert entre deux clans : celui constitué par les hommes du président Félix Tshisekedi d’un côté et, de l’autre, celui conduit par son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, désormais sur le banc des accusés.

Marcelin Bilomba, le conseiller principal du chef de l’État chargé de l’économie et des finances, a été particulièrement virulent à l’encontre de Kamerhe, s’attaquant directement à sa ligne de défense. « Il y a eu détournement intellectuel dans le programme des 100 jours. On utilise abusivement le nom du chef de l’État, et je ne suis pas d’accord avec cela », a-t-il affirmé lors de son audition, le 4 juin.

Dysfonctionnements

Le président congolais, Félix Tshisekedi, et son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, lors d'une visite officielle le 2 septembre 2019.

Le président congolais, Félix Tshisekedi, et son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, lors d'une visite officielle le 2 septembre 2019. © DR / présidence de la République, RDC

En juillet 2019, c’est lui qui avait été à l’origine d’une enquête de l’Inspection générale des finances sur la disparition de 15 millions de dollars – dans le cadre de la compensation des sociétés pétrolières consécutif au gel des prix à la pompe en 2017. Une affaire au centre de laquelle, déjà, apparaissait le nom de Vital Kamerhe.

Cette fois, Marcelin Bilomba, qui a ôté son masque de protection le temps de lancer ses piques, n’a pas hésité à pointer de profonds dysfonctionnements au sein du cabinet présidentiel.

Le comité de coordination du Programme des 100 jours ? « Il n’y a jamais eu de coordination, c’est une coordination de façade », a assuré Bilomba, avant d’ajouter que « le président a donné la vision, la voie, mais il ne donne pas quitus au tripatouillage ».

« Je ne peux pas prendre des responsabilités à l’insu du président de la République », s’était défendu Vital Kamerhe, quelques heures plus tôt, arguant que « le marché a été accordé sur instruction expresse du chef de l’État ».

Faux, lui a rétorqué Bilomba, dans un face-à-face tendu entre les deux hommes au cours duquel le conseiller principal a reproché à Kamerhe son manque de « transparence ».

Aux juges, qui cherchaient à savoir si les prestataires intervenant dans le cadre du Programme de 100 jours – en particulier les sociétés Samibo et Husmal SARL de l’homme d’affaires libanais Jammal Samih – avaient été désignés ou non par le comité de suivi, la quasi-totalité des témoins appelés à la barre à répondu par la négative. Et pour cause.

« Le comité de suivi n’avait pas le mandat d’identifier les prestataires. Le programme a été conçu en février, lancé en mars, et le comité a été mis en place formellement en juin. Mais les travaux ont commencé environ deux mois avant, au travers d’une réunion convoquée par le directeur de cabinet du chef de l’État », explique Nicolas Kazadi, ambassadeur itinérant du président de la République et ancien coordinateur de ce projet présidentiel.

Guerres de clans

Deogratias Mutombo, le directeur de la Banque centrale du Congo, a lui aussi affirmé ne pas avoir été consulté sur la passation des marchés, pas plus que sur la conception du programme, n’ayant été consulté que sur les modalités de mise à disposition des fonds.

Quant à Justin Bitakwira, ancien ministre du Développement rural, il a démenti avoir signé le contrat de 57 millions avec la société Samibo, affirmant que la gestion de ce projet lui avait été retirée dès mars, « à la demande de Vital Kamerhe ».

Au fil des audiences et des dépositions de membres du cabinet du président de la République, se dessinent les guerres de clans qui se jouent dans les couloirs du pouvoir. L’une des batailles oppose des membres de factions adverses au sein de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti de Félix Tshisekedi.

Une autre, dont les soubassements sont politiques autant que régionalistes, met aux prises les deux principaux membres de Cap pour le changement (Cach), la coalition qui a conduit Félix Tshisekedi au pouvoir, entre une UDPS principalement ancrée dans le centre du pays à l’Union pour la nation congolaise (UNC), de Vital Kamerhe, dont les bastions se situent dans l’Est.

Pour en comprendre les ressorts, il faut remonter au 2 mars 2019, lorsque Félix Tshisekedi a tracé les contours de son « Programme des 100 jours ». Alors que le chef de l’État esquisse la feuille de route des mois à venir, seules trois personnalités composent alors le cabinet présidentiel : Vital Kamerhe, le directeur de cabinet,  Eberande Kolongele, directeur de cabinet adjoint chargé des questions politiques, administratives et juridiques, et François Beya, conseiller spécial en matière de sécurité nationale.

Il faudra attendre le 7 mars, soit cinq jours plus tard, pour que la composition complète du cabinet soit formellement rendue publique par ordonnance présidentielle. Lorsque la liste est connue, elle déclenche les rancoeurs parmi ceux, nombreux, qui, se réclamant sociologiquement ou politiquement proches du nouveau chef de l’État, se pressaient dans les couloirs et les bureaux du Palais de la Nation, espérant intégrer le Saint des saints.

Ligne de conduite

Les critiques se concentrent alors, notamment, sur la surreprésentation de ressortissants de deux provinces : celles du Kasaï Oriental et du Sud Kivu, respectivement province d’origine de Félix Tshisekedi et de Vital Kamerhe. Ce qui ne manque pas de renforcer un antagonisme déjà latent entre les deux clans.

En outre, concède un membre du cabinet de Félix Tshisekedi, « il y a eu une absence de ligne de conduite clairement définie pour le cabinet ». Depuis qu’il a été formé, « le nombre de fois où Félix Tshisekedi a réuni son cabinet dans son intégralité se compte sur les doigts d’une main, et chaque fois, c’était pour les tancer sur les accusations d’affairisme », souligne notre source, qui juge que « l’absence de ligne de conduite clairement définie pour le cabinet a été la cause de ce à quoi nous assistons aujourd’hui ».

Les audiences doivent reprendre ce jeudi 11 juin, avec les plaidoiries des avocats. Les premiers à prendre la parole seront ceux de l’État de la RDC, qui s’est porté partie civile dans le dossier.

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