Politique

Décès de Pierre Nkurunziza, l’ex-rebelle devenu président du Burundi

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Mis à jour le 14 juin 2020 à 18h42
Pierre Nkurunziza, lors des festivités de l'Indépendance du Burundi, le 1er juillet 2017.

Pierre Nkurunziza, lors des festivités de l'Indépendance du Burundi, le 1er juillet 2017. © REUTERS/Evrard Ngendakumana

Isolé tout au long de son troisième et dernier mandat, Pierre Nkurunziza est décédé trois semaines après l’élection de son successeur. Il était venu à la politique par le maquis, pendant la guerre civile qui a déchiré le pays.

Pendant près de 25 ans, il aura marqué la vie politique du Burundi, des maquis de la rébellion hutu dans les années 1990 au palais présidentiel de Gitega. De la guerre à la paix, puis à la tension liée à sa troisième candidature à la magistrature suprême en 2015, Pierre Nkurunziza aura décliné des facettes multiples : ancien maquisard condamné à mort, fervent évangélique, passionné de football, accroché au pouvoir au risque de plonger son pays dans le chaos, « Muhuzu » – « le réconciliateur » – s’est éteint à l’hôpital du Cinquantenaire de Karuzi, dans le centre-est du pays, à l’âge de 55 ans.

La rumeur de son décès ne cessait d’enfler depuis le 8 juin, reprise par des médias en ligne burundais et par la presse belge ; elle circulait jusque dans les cercles proches de certains présidents de la région. L’information a finalement été confirmée, ce mardi, par le gouvernement burundais, qui a annoncé « le décès inopiné » du président sortant à la suite d’un « arrêt cardiaque ».

Quelques heures plus tôt, plusieurs de ses proches continuaient pourtant d’évoquer des « rumeurs ». Willy Nyamitwe, fidèle conseiller de Pierre Nkurunziza, appelait ainsi en début de journée à faire « très attention à ce que la rue raconte sur le Burundi car la manipulation de l’information est devenue modus operandi ».

Dans la nuit du 6 au 7 juin, le président burundais « a senti un malaise et s’est vite rendu à l’hôpital de Karuzi pour se faire soigner », détaille le communiqué du gouvernement burundais. Si « son état de santé s’est amélioré » le dimanche, il a été victime d’un arrêt cardiaque dans la matinée du 8. « Une réanimation immédiate a été entreprise par une équipe multidisciplinaire de médecins pendant plusieurs heures avec une assistance cardio-respiratoire », précise encore le gouvernement. Mais, « malgré une prise en charge intense, continue et adaptée, l’équipe médicale n’a pas pu récupérer le patient ».

Quinze années d’un règne mitigé

Pierre Nkurunziza, lors de sa prestation de serment, le 30 juillet 2015.
Riccardo Gangale/AP/SIPA

Pierre Nkurunziza dirigeait le pays depuis 2005. Son successeur et héritier désigné, Évariste Ndayishimiye, jusqu’à présent secrétaire général du Conseil national pour la défense de la démocratie – Force de défense de la démocratie (CNDD-FDD, au pouvoir), a été déclaré vainqueur de la présidentielle contestée du 20 mai dernier avec plus de 68 % des voix. Il doit être investi le 20 août prochain. D’ici là, c’est le président de l’Assemblée nationale, Pascal Nyabenda qui, selon la Constitution, va assurer l’intérim.

L’élection de Ndayishimiye a mis un terme à quinze années d’un règne au bilan mitigé, marqué par plusieurs années de tensions internes au sein du parti. Son dernier mandat, Pierre Nkurunziza l’aura arraché au prix d’une crise postélectorale dont les effets se font encore ressentir aujourd’hui.

Nkurunziza est né en 1964 à Ngozi, dans le nord du Burundi. Fils d’Eustache Ngabisha, un des rares députés hutu de l’époque, et d’une aide soignante tutsi, Domitille Minani, il a à peine huit ans lorsqu’il est pour la première fois confronté à la violence ethnique qui ensanglante alors le Burundi. C’est en 1972, avec le massacre d’une partie de l’élite hutu par l’armée majoritairement tutsi.

Vingt-et-un ans plus tard, Nkurunziza, désormais diplômé, est professeur auxiliaire de sport à l’université lorsque son pays s’embrase de nouveau : Melchior Ndadaye, premier président hutu démocratiquement élu, est assassiné le 21 octobre 1993 et le Burundi replonge dans la guerre.

Nkurunziza rejoint le maquis en 1995, après avoir échappé à une embuscade tendue par plusieurs de ses étudiants. Son frère sera touché par une balle, mais lui parviendra à rejoindre les rangs d’une rébellion formée un an plus tôt, le CNDD-FDD. Arpentant les collines aux côtés d’autres jeunes rebelles de sa génération pour mener des actions armées contre les forces gouvernementales et d’autres factions hutu rivales (dont les Forces nationales de libération (FNL) que dirigeait à l’époque Agathon Rwasa), Nkurunziza fait rapidement preuve de dynamisme et de qualités organisationnelles qui séduisent l’état-major du mouvement.

Sens tactique et politique

Le président Pierre Nkurunziza, après avoir voté lors du référendum constitutionnel le 17 mai 2018.

Le président Pierre Nkurunziza, après avoir voté lors du référendum constitutionnel le 17 mai 2018. © Berthier Mugiraneza/AP/SIPA

Jusque-là peu concerné par la politique, il développe un certain sens tactique dans un mouvement rompu aux règlements de comptes – tumultes dont il sortira presque toujours indemne. C’est ainsi qu’il saura s’associer en temps voulu au groupe qui choisira de mettre à l’écart Léonard Nyangoma, le fondateur du CNDD-FDD. Sans pourtant être l’un des généraux les plus puissants, il sera porté à la tête du mouvement à la fin des années 1990.

Le CNDD-FDD finira par rendre les armes en 2003. Pierre Nkurunziza, lui, sera élu à la magistrature suprême par les parlementaires en 2005, dans un Burundi tout juste sorti de plus de dix années de guerre civile. Il sera réélu en 2010, à l’issue, cette fois, d’une élection au suffrage universel.

Pendant ses années au pouvoir, Nkurunziza se montre prompt à se mêler à la population, notamment lors des travaux communautaires qu’il instaure au début de ce second mandat. Conscient du poids de l’électorat rural au Burundi, il privilégie volontiers le survêtement au costume-cravate et se montre aussi à l’aise lors de ces sorties en public que sur les terrains de foot, qu’il foule avec le maillot de son club, le Hallelujah FC. Au cœur du système, les choses sont moins simples.

Le CNDD-FDD n’est en effet pas épargné par les crises internes. Mais Nkurunziza, entouré d’une clique de généraux soudés par les années passées dans la clandestinité, y fait toujours face avec la même assurance. C’est le cas en 2008, lorsqu’il écarte puis fait emprisonner l’influent Hussein Radjabu, au risque de perdre sa majorité parlementaire.

C’est avec la même assurance qu’il soutiendra, tout au long de son deuxième mandat, l’idée d’une troisième candidature en 2015, et ce malgré les nombreuses crispations que cette perspective génère au sein même du parti.

« Choisi » pour diriger le pays

Heurts entre manifestants et policiers, le 10 juin 2015 à Buyenzi, dans la banlieue de Bujumbura.
Gildas Ngingo/AP/SIPA

Qu’importe l’échec de son projet de révision constitutionnelle en 2014. Qu’importe aussi la fronde qui gronde contre deux de ses plus fidèles collaborateurs : Adolphe Nshimirimana, alors patron des renseignements, et Alain-Guillaume Bunyoni, ex-chef de la police.  Nkurunziza n’est pas homme à reculer devant l’obstacle. Très croyant, évangélique born-again membre de l’église dont sa femme, Denise Bucumi, a été ordonnée révérende en 2011, il a la conviction d’avoir été « choisi » pour diriger le pays. Toujours centrale dans sa manière de gouverner, la religion prendra au fil des années une importance colossale.

Le 26 avril 2015, il est désigné candidat à sa propre succession par le CNDD-FDD et se trouve confronté à une fronde inédite. Trois semaines de manifestations sous le regard inquiet de la communauté internationale et des partenaires régionaux qui déboucheront, le 13 mai, sur une tentative de coup d’État menée par le respecté général Niyombare, un ancien du maquis tout juste débarqué de la tête des renseignements. Le putsch échouera, mais l’avertissement ne sera pas sans conséquences. Plus fracturé et militarisé que jamais, à l’issue d’une élection contestée dont Nkurunziza sort une nouvelle fois vainqueur, le CNDD-FDD se lance dans une répression tous azimuts qui fera au moins 1200 morts entre 2015 et 2017.

Ni l’enquête de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, ouverte en septembre 2016, ni les trois ans de dialogue menés sous l’égide de l’East African Community (EAC) n’infléchiront les positions du régime,  qui radicalise progressivement son discours et se trouve profondément isolé. Nkurunziza aura boudé tous les sommets internationaux organisés lors de son ultime mandat, n’effectuant qu’un déplacement éclair en juillet 2017 en Tanzanie, son principal soutien dans une région où les tensions avec les voisins, en particulier le Rwanda, s’accumulent.

Culte du secret

Pierre Nkurunziza, président du Burundi, le 20 août 2016 à Bujumbura.
Gildas Ngingo/AP/SIPA

Mais cet isolement ne semble atténuer en rien sa détermination. Il paraît même envisager un quatrième mandat, lorsqu’il annonce son référendum constitutionnel de mai 2018. Mais, alors que la nouvelle loi fondamentale l’autorise à briguer deux septennats supplémentaires, Nkurunziza prend tout le monde de court et annonce, le jour de sa promulgation, qu’il passera la main en 2020.

La pression de l’influent groupe de généraux qui l’accompagnent depuis le maquis aura-t-elle eu raison de ses ambitions ? Difficile à dire, dans un parti où règne un culte du secret, hérité de la guerre civile. Evariste Ndayishimiye, fidèle de la première heure, était-il son choix ? Là encore, difficile d’être affirmatif. Selon plusieurs anciens cadres régime, la préférence de Nkurunziza se portait sur le président de l’Assemblée nationale, Pascal Nyabenda.

Qu’il ait choisi ou qu’il ait été contraint de lâcher le pouvoir, le président sortant avait en tout cas pris soin de se ménager une confortable porte de sortie. En janvier, quelques jours avant la nomination de son dauphin par le parti, l’Assemblée nationale avait adopté un projet de loi lui garantissant une retraite dorée – à commencer par une villa « de standing », une allocation de 500 000 euros et, pour le reste de sa vie, une indemnité égale aux émoluments d’un député.

Élevé au rang de « Guide suprême du patriotisme », l’ancien maquisard s’assurait par la même occasion un contrôle sur le « Conseil des sages », l’organe décisionnel du CNDD-FDD, un parti où la voix des anciens généraux reste prépondérante.

Pour autant, l’ampleur de son emprise sur la future administration restait incertaine. Sous la pression de la communauté internationale, avec la menace de la Cour pénale internationale (CPI) et face à la détérioration de la situation économique du pays, Évariste Ndayishimiye pouvait-il assouplir le régime ? Le décès « inopiné » de Pierre Nkurunziza, en changeant la donne au sein d’un parti déjà divisé, ajoute encore à l’incertitude des prochains mois.

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