Politique

Une société tunisienne accusée d’avoir influencé des élections africaines via internet

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Mis à jour le 11 juin 2020 à 11h35
La nouvelle cryptomonnaie de Facebook devrait être mise en service en 2020.

La nouvelle cryptomonnaie de Facebook devrait être mise en service en 2020. © Jeff Chiu/AP/SIPA/2019.

Fake news, usine à trolls… Une société tunisienne aurait tenté d’influencer les campagnes présidentielles au Togo, en Côte d’Ivoire et en Tunisie.

Qu’ont en commun la page Facebook de soutien au président togolais Faure Essozimna Gnassingbé « Allons-y », créée quelques mois avant sa réélection le 22 février 2020, la page personnelle de l’homme d’affaires tunisien Lofti Bel Hadj et « Fake news checking », une autre page Facebook lancée en août 2019, qui se présente comme un organe de fact-checking indépendant ? Toutes ont été supprimées fin mai par Facebook, qui leur reproche leur « comportement mensonger coordonné ». Autre point commun : elles ont toutes un lien avec la société UReputation, appartenant à Lofti Bel Hadj.

Au total, Facebook a supprimé 446 pages, 182 comptes, 96 groupes et 60 événements, ainsi que 209 comptes Instagram, tous administrés en Tunisie et focalisés sur les pays francophones de l’Afrique subsaharienne. « Ces faux comptes se faisaient passer pour des personnes résidant dans les pays ciblés, ils postaient et « likaient » leur propre contenu, redirigeaient les internautes sur des sites tiers et géraient des groupes et des pages qui se présentaient comme des médias en ligne indépendants. Certaines pages ont adopté une tactique trompeuse afin de bâtir leur audience, en passant de la diffusion d’informations apolitiques (le tourisme, la diaspora, etc.) à des thèmes politiques », fait savoir dans un communiqué le groupe fondé par Mark Zuckerberg.

Campagne d’influence

En Tunisie, l’affaire a déjà connu ses premiers développements judiciaires. L’ancien Premier ministre et candidat malheureux à la présidentielle de 2019 Youssef Chahed a engagé lundi des poursuites contre UReputation et Lofti Bel Hadj, estimant avoir été pénalisé par une campagne d’influence l’ayant pris pour cible. Basée à Tunis, l’entreprise se présente comme une société d’ »intelligence digitale », spécialisée dans l’analyse de données collectées sur les réseaux, et de cyber-influence, via l’envoi de messages ciblés. À en croire son site, l’agence aurait déjà pris en charge 40 campagnes électorales et suivi les dossiers de plus de 50 dirigeants politiques.

Patron d’UReputation, Lofti Bel Hadj mène la majeure partie de ses activités via LBH Foundation, son cabinet. L’homme d’affaires tunisien, économiste de formation, est aussi présent sur le continent africain dans le secteur de la compensation carbone, tout en étant par ailleurs l’instigateur de « Tunis Process », une initiative organisant des débats sur les relations entre l’islam et l’Europe. Proche de Lotfi Zitoun, l’ancien bras droit du président d’Ennahdha Rached Ghannouchi, il fut également l’un des soutiens de Tariq Ramadan en France.

Alors que ses détracteurs lui reprochent aujourd’hui d’avoir fait campagne pour l’ancien candidat Nabil Karoui, en mars 2019, Lofti Bel Hadj était engagé dans des négociations en vue d’animer la campagne et de conseiller… Youssef Chahed. Il avait à l’époque organisé une rencontre avec des communicants français (Louis Silvestre, Thierry Saussez, Emmanuel Dupuy…), pour sensibiliser les politiques aux questions de stratégie digitale, dans une campagne très fortement marquée par l’usage des réseaux sociaux. L’actuel président de la République Kaïs Saied doit d’ailleurs sa victoire, en grande partie, à sa puissance de frappe sur ces derniers.

Dans son rapport, le DFRLab (Digital Forensic Research Lab, un think thank américain appartenant à Atlantic Council) précise qu’il a pu analyser, au total, plus de 500 pages et comptes différents issus d’une dizaine de pays, dont plusieurs dizaines de comptes directement liés à UReputation. Certains d’entre eux, regroupant « tous les indicateurs laissant penser à une campagne d’influence », ont alerté les analystes.

Le Togo et la Côte d’Ivoire

Outre la Tunisie, sont également concernés le Tchad, les Comores, le Congo-Brazzaville, la Côte d’Ivoire, la Gambie, la Guinée, le Mali, le Niger ainsi que le Sénégal. Le rapport met l’accent sur deux campagnes présidentielles : celle qui s’est déroulée au Togo en février dernier et celle concernant le scrutin à venir en Côte d’Ivoire, en octobre prochain.

Capture d'écran du DFRLab représentant la chaîne Leloo TV, caricaturant l'opposant togolais Agbéyomé Kdojo?

Au Togo, l’organisation établit qu’au moins onze nouvelles pages de soutien à Faure Gnassingbé ont été créées en janvier 2020, la plupart administrées en Tunisie, mais ciblant la diaspora togolaise ou les résidents du pays. L’une d’entre d’elle, la page « Allons-y », qui se décrivait comme un « mouvement citoyen togolais », était suivie par près de 30 000 abonnés dès le premier mois de sa création. Par ailleurs, des pages se présentant comme des médias togolais pro-Faure Gnassingbé (« L’Observateur Togolais», « Actu Salade » ou encore « Leloo TV») ont été créées au même moment.

Capture d'cran du rapport du DFRLab représentant une des pages de soutien à Henri Konan Bédié

En Côte d’Ivoire, le même type de stratégie semble avoir été déployé, mais cette fois au service de l’ancien président Henri Konan Bédié. Elle incluait des pages, « Je Suis Pdci-Rda » et « PDCI RDA » ayant été lancées dès 2016 qui diffusaient des communiqués de son parti, le PDCI, ou des citations du Sphinx de Daoukro. Une autre page, intitulée « Tempête PDCI-RDA », était pour sa part spécialisée dans le « trolling » de concurrents d’Henri Konan Bédié, selon le DFRLab.

D’autres comptes ont été fondés en 2019, promouvant directement la candidature de Bédié. L’un d’entre eux, « Henri Konan Bédié », suivi par plus de 60 000 personnes, redirigeait ses visiteurs vers le site hkb2020.com, dont le domaine, indique le rapport, serait également lié, de manière indirecte, à Lofti Bel Hadj.

Au total, selon Facebook, ce réseau géré depuis la Tunisie aurait cumulé 3,8 millions d’abonnements sur l’ensemble de ces pages et dépensé près de 331 000 dollars en publicités. Et le rapport du DFRLab de conclure : « Bien que les entreprises engagées dans des manœuvres de désinformation à visées financières s’engagent potentiellement à d’énormes risques pour leur réputation, les revenus qui peuvent être réalisés à travers des campagnes secrètes et des opérations d’influence semblent suffisants pour conduire certaines agences de communication digitales à intégrer cette pratique. »

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