Santé

[Tribune] Coronavirus : une réponse africaine, oui, mais une réponse sérieuse

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Mis à jour le 10 juin 2020 à 12h30

Par  Seni Kouanda

Médecin épidémiologiste, directeur de recherche à l'Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS, Ouagadougou)

L’Institut Pasteur d’Antananarivo teste des patients pour savoir s’ils sont atteints du Covid-19, avril 2020.

L’Institut Pasteur d’Antananarivo teste des patients pour savoir s’ils sont atteints du Covid-19, avril 2020. © RIJASOLO/AFP

La pandémie de coronavirus a démontré à quel point le continent devait développer ses structures de recherche scientifique et faire émerger ses propres solutions. Mais l’Afrique doit le faire avec rigueur, et, jusqu’à maintenant, cela n’a guère été le cas.

Le Covid-19 a révélé le besoin d’une réponse africaine fondée sur la science pour endiguer cette épidémie. Dans la présente tribune, nous revenons sur la situation sanitaire en Afrique subsaharienne, sur l’état de la recherche, le besoin de sciences et les pistes pour y parvenir.

L’épidémie de Covid-19 a entraîné une situation inédite. Pour la première fois de l’histoire moderne, une maladie a conduit la quasi-totalité des États à fermer leurs frontières et à mettre à l’arrêt des activités économiques dites non essentielles.
Face au virus, l’Occident s’est retrouvé nu.

Il a cependant les ressources financières nécessaires pour acheter des équipements et des traitements en Chine. Mais l’Afrique, elle, n’a pas les moyens financiers d’entrer en compétition avec l’Europe, les États-Unis ou la Chine. Jusque-là, elle n’a fait qu’espérer les dons de la Fondation Jack Ma et de l’État chinois pour les kits de dépistage ou les masques. La question d’une réponse africaine à la pandémie de Covid-19 s’impose. Mais qu’en est-il de l’état de sa recherche, qui peut aider à trouver des solutions ?

Financements quasi inexistants

Les financements destinés à la recherche sont quasi inexistants ou faibles dans la plupart des États subsahariens, en dehors de l’Afrique du Sud, depuis que la Banque mondiale et le FMI leur ont imposé des programmes d’ajustement structurel, dans les années 1990. Les centres de recherche ne disposent que de faibles moyens pour travailler. La plupart des chercheurs africains répondent à des appels d’offres des pays développés ou des bailleurs de fonds internationaux pour trouver les ressources financières nécessaires à leurs activités. Jusqu’à présent, les organismes africains et les États n’ont pas été capables de financer un programme de recherche sur le paludisme, maladie qui tue chaque année des millions d’enfants sur le continent.

Le Covid-19 n’a donc été qu’un élément révélateur d’une situation qui dure depuis des décennies. L’ANRS [Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales], en France, et l’EDCTP [le Partenariat des pays européens et en développement sur les essais cliniques] ont lancé des appels à la recherche sur le Covid-19 en Afrique. Nous attendons toujours celui des organismes africains.

L’apivirine et le Covid-Organics : des exemples à ne pas suivre

Oui, le continent doit s’émanciper pour mettre en avant sa propre recherche scientifique, comme le dit si brillamment l’anthropologue Alfred Babo dans le quotidien français Le Monde (édition du 10 mai 2020). Mais si on ne se pose pas les bonnes questions, cette voie deviendra une véritable impasse. Les exemples donnés par Alfred Bako dans sa tribune – l’apivirine, du Béninois Valentin Agon, et le Covid-Organics, du président de Madagascar, Andry Rajoelina – sont justement les exemples à ne pas suivre.

Quand M. Agon déclare que l’apivirine est un antirétroviral efficace contre le VIH depuis vingt ans, quelles preuves fournit-il ? Quand le président malgache clame haut et fort que le Covid-Organics est efficace contre le Covid-19, il ne produit aucune preuve issue d’aucune étude. Le chef de l’État est allé jusqu’à demander, lors d’une interview sur France 24, le 11 mai 2020 : « Si c’était un pays européen qui avait découvert ce remède, est-ce qu’il y aurait autant de doutes ? »

Un vrai malaise

Mais que lui coûtait le fait de fournir les résultats de ces études ? Si les grandes revues occidentales refusent de les publier, des revues africaines, malgaches, accepteront. Il y a un vrai malaise parce que les arguments avancés ne sont pas scientifiques, mais relèvent de la propagande. Il faut absolument que nous, Africains, maîtrisions la science, car celle-ci est universelle.

La lutte pour une recherche scientifique en Afrique est indissociable de la lutte pour l’émancipation nationale. Parce que le rôle dévolu au continent par le capitalisme est de fournir des matières premières (pétrole, bois, coton, minerais de toutes natures, etc.) à l’Occident et à la Chine et de consommer des produits manufacturés produits par cette dernière et vendus par des intermédiaires européens ou américains.

S’émanciper suppose donc pour l’Afrique de rompre avec l’ordre ancien, de prendre en main son destin et, d’une manière générale, de se battre pour l’indépendance véritable de ses États. Il lui faut mettre l’économie au service des besoins des populations.

Les populations africaines ne doivent pas être exposées aux risques sanitaires en utilisant des produits dont la toxicité n’a pas été mesurée. Cela n’est pas acceptable pour des produits venant de l’Europe, des États-Unis, de l’Asie, et encore moins quand ils viennent de l’Afrique.

Le Covid-19 marque assurément un tournant pour la recherche sur le continent. Il faut de la vision et de l’engagement de la part des dirigeants africains. Je ne crois pas que ceux qui nous gouvernent aujourd’hui puissent le faire.

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