Politique

Tunisie – Nabil Karoui : « Les autres partis ont un passif, nous avons un projet »

Réservé aux abonnés | | Par - correspondante à Tunis
Mis à jour le 08 juin 2020 à 18h49
Nabil Karoui, le 10 octobre 2019.

Nabil Karoui, le 10 octobre 2019. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Covid-19, relations avec Ennahdha, code électoral… Neuf mois après sa défaite à l’élection présidentielle, le président de Qalb Tounes appelle les responsables politiques tunisiens à revoir la gouvernance de fond en comble.

Candidat à la présidentielle d’octobre 2019, et arrêté par la police à quelques semaines du premier tour, Nabil Karoui est aujourd’hui déterminé à faire siéger des représentants de son parti, Qalb Tounes, autour de la table du Conseil des ministres.

Car l’homme politique juge sévèrement les premiers pas de l’exécutif tunisien. Et impute la situation catastrophique du pays à l’incurie des gouvernants, notamment lors de la précédente mandature, qu’il accuse d’avoir maquillé les comptes des entreprises publiques. Fort de 27 députés, Karoui prévient qu’il faudra compter avec lui dans les semaines à venir. Rencontre.

Jeune Afrique : Quels enseignements tirez-vous de la crise du Covid-19 ?

Nabil Karoui : Que des secteurs entiers s’écroulent mais que des opportunités se créent. Les effets de la crise se feront sentir sur plusieurs années. Je crois que ce pourrait être une chance pour la Tunisie. Par exemple, les entreprises et les multinationales qui avaient un fort tropisme chinois souhaitent relocaliser, être dans la proximité. La Tunisie allie de fortes compétences à une position géographique idoine pour offrir les meilleurs services.

Concrètement, comment attirer ces opportunités ?

J’appelle à la création d’une task force commerciale pour démarcher les partenaires internationaux. Nous pourrions créer les conditions du rebond de notre secteur textile. Malheureusement, je n’en vois pas les prémices. Nous nous perdons en enfantillages, avec une lieu d’une loi de Finances complémentaire passée en catimini.

Si j’avais été chef du gouvernement, j’aurais profité de mes pouvoirs spéciaux pour proposer des avantages aux investisseurs, et créer les conditions de l’attractivité. Nous devons capitaliser sur nos excellents résultats sanitaires pour promouvoir notre secteur technologique, notre industrie pharmaceutique et évidemment notre tourisme. Nos plages sont belles, le pays est sûr : qui ne viendrait pas ? Il nous faut aussi impliquer davantage notre communauté à l’étranger, notre premier ambassadeur, trop souvent négligée.

En tant que président de Qalb Tounes, quel bilan faites-vous des premiers mois de législature ?

D’abord, nous sommes dans l’affirmation de la démocratie. Ce qui se passe depuis les élections nous permet de tester tous les rouages de la Constitution, avec une loi électorale ne permet pas de victoire franche pour aucun parti. C’est ce qui explique qu’Ennahdha ait pu s’imposer, devenir incontournable dans la majorité, et au final rester au pouvoir en composant avec l’une ou l’autre des forces en présence. D’une certaine façon, nous sommes contraints à la cohabitation. C’est le problème essentiel de ce régime semi-parlementaire qui devrait être définit comme semi-parlementaire de cohabitation.

Est-ce un problème dans la conduite des affaires publiques ?

Disons que la cohabitation serait sereine si le premier parti travaillait avec le second. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Ennahdha, qui avait la prérogative de former un gouvernement, a opté pour un exécutif étriqué et issu de ses rangs, plutôt que de s’allier avec Qalb Tounes et d’autres partis.

Cette occasion ratée a eu une conséquence, celle de passer la main au président de la République qui a fait une lecture toute personnelle de la Constitution en écartant ceux qui ont été ses adversaires durant la campagne électorale. Et en faisant le choix, du coup, d’une personnalité [Elyes Fakhfakh, ndlr] qui n’avait pas reçu la confiance des électeurs. Les résultats des législatives n’ont pas été pris en compte. Les antagonismes d’aujourd’hui partent de là.

D’une certaine façon, diriez-vous que le gouvernement fait du mieux qu’il peut avec ce qu’il a ?

La coalition gouvernementale est trop hétéroclite, avec d’un côté une gauche très proche des syndicats qui s’oppose à toute réforme des entreprises publiques, et de l’autre Ennahdha, qui n’a quasiment rien de commun avec le chef du gouvernement… qui lui doit engager des réformes nécessaires au pays.

En quoi cet attelage gouvernemental est-il productif pour résoudre le problème des Tunisiens ?

La majorité parlementaire qui a soutenu cet exécutif en février est incapable depuis de voter les projets de lois de manière homogène. À l’Assemblée, des élus de la majorité se prononcent parfois contre les propositions du gouvernement. Et ce sont souvent les voix de Qalb Tounes qui font pencher la balance en faveur des textes. Nous sommes décisifs, alors que nous siégeons dans l’opposition. D’où la question que je pose : en quoi cet attelage gouvernemental est-il productif pour résoudre le problème des Tunisiens ? En quoi cela les aide à payer leurs courses et leurs factures ? Jusqu’ici, nous n’avons été témoins que de chamailleries et de dissonances.

Le code électoral est seul à blâmer ?

Le clivage entre les deux courants parlementaires est ancien : islamistes et destouriens s’affrontent depuis plus de vingt ans. Et à l’extrémité du spectre politique, El Karama et la gauche sont en conflit ouvert. À mon sens, trop de temps est consacré à des diatribes idéologiques stériles : savoir si Rached Ghannouchi est légitime, ou pas, ou si Abir Moussi est l’héritière de Ben Ali… Nous assistons désormais à une scission lente au sein de ce que j’appelle « les partis à bilan ».

Abir Moussi est liée à l’ancien régime, le chef de gouvernement actuel est issu de la troïka gouvernementale de 2012, idem pour son ministre d’Etat Mohamed Abbou de Attayar (centriste). Tous ont un passif, nous avons un projet.

Quels sont vos rapports avec Ennahdha ? On vous en dit extrêmement proche…

Ma réponse va être très claire : eux, c’est eux ; nous, c’est nous. Il est reproché à Qalb Tounes d’avoir porté Rached Ghannouchi, [président d’Ennahdha] au perchoir. Il l’aurait décroché, avec ou sans nous. Notre calcul a été simple : voter pour lui nous permettait d’obtenir, en tant que second parti, la vice-présidence de l’Assemblée. Cela nous permet de peser dans l’instance la plus importante  du Bardo, à savoir le bureau du parlement. Et bien souvent, il nous arrive d’avoir des positions opposées à celles d’Ennahdha. À titre personnel, j’ai démontré depuis 2011 que j’étais l’un des adversaires les plus coriaces d’Ennahdha. L’un des plus résilients, aussi.

Qalb Tounes aurait-il dû être consulté ?

Le parti est jeune et a vu le jour dans des conditions difficiles puisque la campagne électorale s’est focalisée sur ma personne et sur mon arrestation, et non pas sur le programme de Qalb Tounes. Malgré cela, nous sommes arrivés seconds aux législatives. Et puis nous avons connu une vague de départ de députés…

Nabil Karoui répondant aux médias après avoir voté au second tour de l'élection présidentielle, dimanche 13 octobre 2019 à Tunis.

Nabil Karoui répondant aux médias après avoir voté au second tour de l'élection présidentielle, dimanche 13 octobre 2019 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Cela étant, Qalb Tounes reste structuré, et dispose de compétences et d’une compréhension du terrain qu’aucune autre formation n’a. La situation actuelle nous conforte sur le bien fondé de notre programme, qui prévoit d’éradiquer les inégalités et la pauvreté. Je conçois que certains trouvent peu glamour de parler de pauvreté, mais l’appauvrissement et le déclin de la classe moyenne sont alarmants, et accélèrent la crise socio-économique. Les événements nous ont malheureusement donné raison, d’où l’impératif des réformes.

Quelles doivent être les priorités désormais ?

Revoir la gouvernance de fond en comble. Nous le réclamions déjà sous le gouvernement de Youssef Chahed, mais Ennahdha objectait que la stabilité gouvernementale nous protégeait du désordre social. Cela a mené à un désastre économique et aggravé la situation.

Estimez-vous qu’Ennahdha a mené la Tunisie à la ruine ?

C’est le bilan de Youssef Chahed qui est édifiant ! Je ne m’exprime pas par dépit mais au vu d’éléments concrets, notamment sur les entreprises publiques dont la moitié ne peut plus être sauvée. Pour mon pays, j’aurais tellement voulu ne pas avoir raison. Jeune, extrêmement ambitieux et miraculeusement choisi par le président défunt Béji Caïd Essebsi, Chahed s’est révélé dénué de compétences, de technicité et de vision.

Il ne savait ni prendre des décisions impopulaires, ni même juger de ce qu’il était nécessaire de faire. Pour durer, pendant trois ans, il a jonglé avec les finances publiques, rêvant d’être élu, même sur un champ de ruines. Aujourd’hui, il nous faut, avant de plonger dans les finances publiques, revoir la situation de toutes les entreprises étatiques. Elles sont un gouffre au lieu d’être des centres de profit.

Avez-vous des exemples pour étayer vos propos ?

À la présidence de la Commission des finances de l’Assemblée, Qalb Tounes a constaté que les entreprises publiques, dont Tunisair, n’ont pas produit de bilan depuis 2017. N’importe quel privé qui en aurait fait de même serait poursuivi, notamment pour blanchiment d’argent.

Ce n’est pas anecdotique : si les entreprises publiques ne produisent pas de bilan, cela veut dire que la loi de finances n’intègre pas d’éventuels déficits, et donc qu’elle est basée sur des données tronquées. Nul ne sait dire quels sont les chiffres réels du pays. On sait qu’en 2016 encore, certaines entreprises publiques gagnaient de l’argent : que s’est-il passé depuis ? Comment certaines peuvent-elles être déficitaires quand elles sont en situation de monopole ? Savez-vous que le déficit de Tunisie Autoroutes prive l’entreprise de 7 000 bus neufs ? Que celui de la Transtu permettrait de construire 4 à 5 hôpitaux ? Que Tunisair pourrait doubler sa flotte ? Et que le trou abyssal de la Steg permettrait de financer la construction de 500 écoles publiques ou 250 lycées ?

La Tunisie devrait agir comme tous les États dans le monde, qui apportent leur soutien au secteur privé

On a jeté de l’argent par les fenêtres, tout est à l’avenant… Le comble, c’est que les banques publiques prêtent à fond perdu à des entreprises qui bénéficient de la garantie d’État sans que le gouvernement Chahed ne leur ait réclamé le moindre bilan.

C’est un appel que vous lancez à Elyes Fakhfakh ?

Ce gouvernement n’a pas présenté de programme chiffré et détaillé, qu’il nous dise au moins quel est son plan de relance économique. Je m’interroge tout de même : comment l’exécutif pourra-t-il imposer une réforme des entreprises publiques quand le syndicat principal, l’UGTT, considère que c’est une ligne rouge, et que dans le même temps le parti Echaab, qui est une émanation du syndicat, siège au sein du gouvernement ? C’est à n’y rien comprendre. Au Parlement, les élus Echaab votent même contre ceux d’Ennahdha, pourtant membres de la même majorité.

Quid du privé ?

La Tunisie devrait agir comme tous les États dans le monde, qui apportent leur soutien au secteur privé. À ce jour, les sommes récoltées pour la lutte contre le Covid-19 ont essentiellement couvert les salaires du public. Les mesures à venir vont encore plus taxer le privé et immobiliser les initiatives qui créent de la valeur. Dans quel but ? Combler le déficit des entreprises publiques, véritable tonneau des Danaïdes ?

Il faut l’admettre, certaines de nos entreprises vont inéluctablement mettre la clé sous la porte. Ce qui me chagrine le plus, c’est que le Chef du gouvernement ait perdu du temps et de l’énergie en utilisant les pouvoirs spéciaux, délégués par l’ARP pour gérer plus rapidement la pandémie, pour imposer par décret-loi une loi de Finances complémentaire que les députés peuvent désormais abrogé.

Que comptez-vous faire désormais ?

Qalb Tounes n’incarne pas une opposition de principe. Nous sommes pragmatiques et nous en faisons la démonstration à la présidence de la Commission des finances. Aussi, nous invitons le gouvernement à nous consulter pour préparer un programme qui tienne la route. Elyes Fakhfakh, issu du monde de l’entreprise, a l’opportunité de s’émanciper, d’endosser le costume de leader, de prendre les bonnes décisions, même douloureuses, et de donner plus d’homogénéité à son équipe. Il le peut d’autant plus qu’il a la confiance du chef de l’État.

Il ne faut pas se méprendre, Qalb Tounes n’est concerné par aucune bataille idéologique. Notre réel adversaire reste la pauvreté et les inégalités sociales, et non les partis ou les figures politiques. Qui est responsable de dix ans de gestion catastrophique, qui a creusé les déficits sans créer de croissance ? La question doit être posée et les responsables désignés. En tant qu’opposition responsable, nous allons ouvrir ces débats pour donner une chance au pays de rebondir.

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