Santé

Du pangolin à la chauve-souris, la viande de brousse sur liste noire

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Sur cette photo prise le vendredi 15 février 2019, un pangolin cherche de la nourriture sur une propriété privée à Johannesburg, en Afrique du Sud.

Sur cette photo prise le vendredi 15 février 2019, un pangolin cherche de la nourriture sur une propriété privée à Johannesburg, en Afrique du Sud. © Themba Hadebe/AP/SIPA

La consommation d’animaux sauvages est pointée du doigt dans le contexte du coronavirus. Malgré un impact sanitaire et environnemental négatif qui n’est plus à démontrer, peu d’États africains songent toutefois à l’interdire.

Depuis l’apparition de la pandémie de Covid-19, qui aurait été transmise à l’homme par un pangolin sur un marché de Wuhan, en Chine, la viande de brousse est plus que jamais décriée. Les grandes ONG conservationnistes comme Traffic, Global Wildlife Conservation et Wildlife Conservation Society ont appelé, le 21 avril, à une interdiction totale du commerce d’animaux sauvages terrestres pour leur consommation afin de prévenir la propagation des zoonoses, ces maladies infectieuses transmissibles de l’animal à l’homme. Elles ont également demandé à renforcer les contrôles. 

Trafic intense

Actuellement, 60 % des maladies infectieuses émergentes sont des zoonoses, et plus de 70 % d’entre elles sont issues de la faune sauvage, rappellent les chercheurs. Selon l’ONG française Robin des Bois, malgré le Covid-19, le pangolin a continué de faire l’objet d’un trafic intense en Afrique et en Asie.

Ce petit mammifère est recherché pour ses écailles dans la pharmacopée traditionnelle chinoise, ainsi que pour sa chair. À la fin de janvier, 9,5 tonnes d’écailles ont été saisies à Isheri, au Nigeria. En décembre 2019, ce sont 600 kilos qui étaient confisqués dans le port de Douala. Sur le marché noir, un pangolin est vendu autour de 3 000 dollars en Namibie et au Zimbabwe, et 8 000 dollars en Ouganda, indique l’ONG française. Un kilo d’écailles de pangolin est estimé, lui, à près de 3 000 dollars au Nigeria et jusqu’à 8 000 dollars dans la province de Yunnan, en Chine. C’est dire si le commerce de pangolin et, plus largement, de la viande sauvage est lucratif.

La viande de brousse se retrouve sur les marchés informels des grandes villes africaines, les flux traversent les frontières, le commerce est transnational et international. « Dans le nord du Congo-Brazzaville, où les filières de viande de brousse sont très actives malgré les barrières de contrôle, une grande partie de la viande prélevée dans le parc forestier d’Odzala-Kokoua va à Ouesso, chez les fonctionnaires et dans les familles de la classe moyenne, qui ont de l’argent. Une autre partie passe au Cameroun, où il y a une grande demande, et va jusqu’à Yaoundé. Mais il y a des trafics encore plus organisés : des vols intérieurs évacuent la viande de brousse en grandes quantités jusqu’à Kinshasa ! Et il y a des plateformes encore plus sophistiquées qui desservent par avion Paris, Bruxelles, Zurich, à destination de la diaspora africaine, et jusqu’en Chine », indique Cédric Vermeulen, professeur spécialiste de la gestion des ressources forestières à l’Université de Liège, au sein de la faculté de Gembloux.

Transmission de parasites

En Afrique centrale, où la viande de brousse est prisée et la chasse autorisée, le Gabon est le seul pays à avoir pris, le 31 mars dernier, un arrêté interdisant la chasse et la commercialisation des pangolins et des chauves-souris. Le Cameroun, lui, a recommandé de bien cuire la viande. Le Congo-Brazzaville et la RDC n’ont pour l’heure pris aucune mesure spécifique.

Le risque de zoonose lié à la viande de brousse n’est pas tant dans sa consommation que dans sa manipulation

« À travers la consommation de viande mal cuite, il peut y avoir des transmissions de parasites, de bactéries, de certains virus parfois. Mais dire que la consommation de viande de brousse, en tant que telle, est responsable d’épidémies, c’est plus discutable. Pour l’instant, aucun fait, aucune étude scientifique ne vient le démontrer. Pour qu’une maladie se déclenche, il faut une densité souvent importante de particules virales dans l’un des organes mal cuits de l’animal. Le risque de zoonose lié à la viande de brousse n’est pas tant dans la consommation que dans la manipulation, le commerce et la chasse elle-même », pointe Jean-François Guégan, parasitologue, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae).

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© Jeune Afrique

Le processus infectieux se fait plus généralement au contact d’animaux vivants ou tout juste tués, lors d’une blessure de chasse – coupure ou morsure – ou en touchant les fluides de l’animal stressé : sang, urine, fèces, etc.

Avec l’augmentation des zoonoses, la consommation mais surtout le commerce de viande de brousse sont aujourd’hui un enjeu de santé publique et de développement. Pour les pays d’Afrique centrale, pas question d’en interdire la consommation ou la chasse. « On n’en parle pas, et une interdiction de la chasse n’aurait pas d’impact en zone rurale, elle serait impossible à mettre en application », souligne Richard Eba’a Atyi, responsable de l’Afrique centrale au Centre de recherche forestière internationale (Cifor).

La viande sauvage, principale source de protéines

Car la viande de brousse est la principale source de protéines pour les populations, et elle contribue largement à la sécurité alimentaire dans les zones rurales et forestières enclavées, où la chasse reste le moyen le plus rapide et le plus sûr de se nourrir. Dans le bassin du Congo, la consommation de viande sauvage représenterait 4 à 5 millions de tonnes par an, soit la moitié de la production bovine de l’Union européenne, indique la FAO.

Les espèces chassées pour l’autoconsommation sont les petits céphalophes (catégories d’antilopes), les porcs-épics, les rongeurs, les chauves-souris ; les autres espèces, potamochères (sorte de sanglier), pangolins, singes, sont généralement vendues sur les marchés et représentent des sources de monétisation pour l’achat de biens courants et les dépenses dans la santé et l’éducation.

Un mets considéré comme luxueux dans les zones urbaines

« Dans les zones urbaines, la consommation de viande de brousse est une tendance minoritaire, on considère que c’est un mets luxueux, et les jeunes tiennent de moins en moins à cette alimentation-là. Ils préfèrent aller dans un fast-food. En revanche, dans les zones forestières, la viande de brousse constitue un apport protéique très important, parce que l’élevage reste anecdotique. Pour l’instant, il n’y a pas d’autres solutions efficaces et durables », souligne Richard Eba’a Atyi.

Renforcer les contrôles sanitaires et vétérinaires

Pour éviter la transmission des zoonoses, les contrôles sanitaires et vétérinaires – qui font largement défaut sur les marchés informels – doivent être renforcés, tout comme la sensibilisation des populations à la manipulation des carcasses d’animaux sauvages.

Pour aller dans ce sens, le Gabon envisage la légalisation partielle du commerce de viande de brousse dans les zones rurales et expérimente l’approvisionnement durable du marché de Lastourville avec des espèces abondantes, des petits céphalophes notamment, sur la base de quotas et de bracelets pour en assurer la traçabilité.

Un agent des douanes montre des écailles de pangolin saisies à Kampala, en Ouganda, le 1er février 2019.

Un agent des douanes montre des écailles de pangolin saisies à Kampala, en Ouganda, le 1er février 2019. © Ronald Kabuubi/AP/SIPA

Raser les forêts donne aux pathogènes l’opportunité d’entrer en contact avec l’homme

Mais il faudra aussi s’interroger sur l’exposition croissante des hommes à la faune sauvage. « Les animaux sauvages ont toujours été là, et avec eux les virus. Ce qui a changé, depuis le début du 20e siècle, c’est le contact accru entre l’homme et les animaux. Les hommes s’avancent plus profondément dans la forêt, pour construire des routes, couper du bois, exploiter les mines… Ils rasent les forêts pour l’agriculture et l’élevage, ce qui donne aux pathogènes une opportunité plus grande d’entrer en contact avec l’homme et de franchir les barrières entre espèces », indique Ahidjo Ayouba, virologue, chercheur à l’Institut pour la recherche et le développement (IRD).

De plus en plus exposé à de véritables monstres

« Il y a une destruction massive des grands biomes forestiers intertropicaux, en Afrique notamment, qui abritent des millions voire des milliards d’agents microbiens, car la diversité y est plus riche. On détruit des habitats. Certaines espèces, comme les chauves-souris, sont dérangées et viennent pour la première fois à proximité des populations humaines et des animaux domestiques, les exposant à des virus qu’elles portent depuis la nuit des temps. Si on continue ainsi à déstabiliser et à détruire les écosystèmes, on sera exposé de plus en plus à de véritables monstres, avec des taux de mortalité bien supérieurs à ce que l’on voit aujourd’hui avec le virus responsable du Covid-19 », avertit Jean-François Guégan.

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