Politique économique

Quand les statistiques de la Banque mondiale expliquent le Hirak algérien et la résurrection ivoirienne

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Mis à jour le 16 juin 2020 à 15h52

Par  Alain Faujas

Alain Faujas est spécialisé en macro-économie.

Manifestation à Alger, le 24 janvier 2020.

Manifestation à Alger, le 24 janvier 2020. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Qui sont les riches, qui sont les pauvres ? En prenant en compte la réalité du coût de la vie, les calculs à parité de pouvoir d’achat offrent un nouveau regard sur le monde.

Les manifestations algériennes et la résurrection ivoirienne ont un fondement économique et les statistiques le prouvent. Certes, les colonnes de chiffres sont fastidieuses, mais elles éclairent les phénomènes politiques et donnent du sens aux évolutions économiques, comme le confirme le rapport « Parités de pouvoir d’achat et la taille des économies mondiales » (Purchasing Power Parities and the Size of World Economies) que vient de publier la Banque mondiale pour comparer l’évolution des pouvoirs d’achats entre 2011 et 2017.

Créé il y a 52 ans pour ausculter 13 économies, ce rapport est devenu une mine de renseignements pour comparer aujourd’hui 176 pays, dont il analyse la taille et le pouvoir d’achat en recalculant le classique produit intérieur brut (PIB) en parités de pouvoir d’achat (PPA) et non aux taux du marché. « Si vous partez de Paris avec 10 euros en poche et que vous les changez en francs CFA à Abidjan ou en birrs à Addis-Abeba, vous achèterez plus en Afrique qu’en France avec la même somme et vous bénéficierez d’un pouvoir d’achat plus élevé », explique François Bourguignon, ancien chef économiste de la Banque mondiale et professeur à l’École d’économie de Paris.

Un calcul qui conditionne l’action de la Banque mondiale

Mais comment mesurer le coût de la vie dans un pays et le comparer avec d’autres ? « Dans tous les pays, existe un indice des prix à la consommation qui permet de suivre l’évolution des prix d’un panier de produits consommés, poursuit-il. La difficulté est que les paniers varient d’un pays à l’autre, par exemple, celui de la France comporte du vin, mais pas celui de l’Algérie. Si l’on prend des produits importés-exportés (autos, médicaments), la comparaison est possible. Pour les services (coiffeur, restauration…), les écarts de prix sont très importants ».

Après avoir soigneusement pondéré ces produits et formulé leur prix en une monnaie commune exprimée en dollars, les experts doivent s’assurer que les prix qu’ils collectent sont valables aussi bien dans les villes que dans les zones rurales et que les statistiques collectés par les différents pays sont de qualité. C’est ainsi que quatre des 54 États d’Afrique n’ont pu être étudiés en raison des troubles qui y sévissent : l’Érythrée, la Libye, la Somalie et le Soudan du Sud.

Comment l’Algérie aurait-elle pu éviter le mouvement de protestation Hirak quand son PIB en PPA a chuté en six ans de 14 % par habitant ?

Malgré les imperfections de ces calculs statistiques et grâce au travail colossal qu’il suppose, « le PIB en parité de pouvoir d’achat est le bon indice pour analyser et comparer les économies, conclut François Bourguignon. Les think tanks et les universitaires le préfèrent au PIB traditionnel calculé au taux du marché. C’est lui qui permet à la Banque mondiale de calculer les seuils de pauvreté qui conditionnent son action ». En effet, le rapport calcule systématiquement ce pouvoir d’achat par habitant.

Si l’on entre dans la forêt des chiffres, on tombe sur des confirmations. L’Afrique subsaharienne est la zone la plus défavorisée du monde puisque sa part dans la richesse mondiale est de 3,1 % alors que sa population pèse 14,2 % de la population du globe. Sa forte croissance démographique pénalise l’amélioration de son niveau de vie, puisque son PIB en PPA a progressé de 24,8 % entre 2011 et 2017, mais rapporté au nombre de ses habitants, ce progrès a été limité à 5,9 % par tête.

L’Égypte, économie africaine la plus importante

Comment l’Algérie aurait-elle pu éviter le mouvement de protestation Hirak, dont l’origine est politique, quand son PIB en PPA a chuté en six ans de 3,1 % et, pire encore, de 14 % par habitant ? Ce qui n’empêche pas l’Algérien d’être le plus riche consommateur d’Afrique du Nord avec un pouvoir d’achat de 13 500 dollars en 2017, devant l’Égyptien (11 245 dollars), le Tunisien (10 069 dollars) et le Marocain (6 855 dollars).

Dans son match avec son jumeau ghanéen, la Côte d’Ivoire affiche quant à elle une croissance de son PIB un peu supérieure avec +70,8 % en six ans contre 69 % pour celui-là…mais le Ghanéen demeure plus riche (4 997 dollars) que son voisin (3 572 dollars).

Le Rwanda et l’Éthiopie, très dynamiques selon les calculs classiques de PIB, arrivent en parité de pouvoir d’achat loin derrière le Kenya ou la Côte d’Ivoire

Il est possible d’établir une foule de classements. Surprise, celui des économies les plus importantes place en tête l’Égypte (1 263 milliards de dollars de PIB 2017) et non le Nigeria (884,6 milliards) ou l’Afrique du Sud (733,7 milliards). Par habitant, l’Égypte (13 327 dollars par habitant et par an) surclasse l’Afrique du Sud (12 870 dollars) et le Nigeria (4 634 dollars).

Le classement par pouvoir d’achat par habitant est différent. Les plus riches sont les Seychelles (27 794 dollars), Maurice (25 051 dollars) et la Guinée équatoriale (22 771 dollars). Autre surprise, ce n’est plus le Nigérien (847 dollars par an) qui est le plus pauvre du monde, mais le Burundais (784 dollars), le Centrafricain arrivant en troisième position (937 dollars) dans ce classement sinistre.

Le palmarès du dynamisme entre 2011 et 2017 est lui aussi surprenant. Le Rwanda et l’Éthiopie, qui affichent des taux de croissance annuels record de 8 % à 10 % calculés en PIB classique, sont avec une croissance en six ans respectivement de +55 % et +12,7 % relégués loin derrière le Kenya (+ 93 %), la Côte d’Ivoire (+ 70,8 %), le Ghana (+ 69 %) et même la RDC et le Zimbabwe (+56 %) !

Comparaison n’est pas raison, dira-t-on, pour souligner les imperfections de ce gigantesque système de calcul. Les plus critiques, qui se souviennent des bouleversements des modes de calculs des PIB du Nigeria ou du Ghana, reprendront le mot attribué au Premier ministre britannique Benjamin Disraeli (1804-1881) qui ironisait sur les statistiques, « représentation mathématique de l’erreur ».

Il n’empêche que le travail de la Banque mondiale permet de comparer aussi les consommations par ménage ou la formation de capital et de croiser ainsi une multitude de données pour mieux connaître les forces et les faiblesses des économies étudiées. Un outil précieux pour les responsables des politiques du développement comme pour les directions commerciales et les investisseurs.

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