Sécurité

Comment le chef d’Aqmi Abdelmalek Droukdel a été tué au Mali

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Mis à jour le 06 juin 2020 à 17h14
Un soldat français au Mali, en 2017. Photo d'illustration.

Un soldat français au Mali, en 2017. Photo d'illustration. © Christophe Petit Tesson/AP/SIPA

Longtemps demeuré insaisissable, le chef historique d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), l’Algérien Abdelmalek Droukdel, a été abattu par les forces spéciales françaises dans le nord du Mali. Retour sur la traque d’un vétéran du jihadisme.

À de nombreuses reprises, au cours des dix dernières années, des rumeurs l’avaient donné pour mort. À tort. Mais cette fois, le parcours d’Abdelmalek Droukdel, 50 ans, a trouvé son épilogue dans le nord-est du Mali, à Talhandak, à environ 80 kilomètres à l’est de Tessalit et à quelques encablures de la frontière avec l’Algérie.

Chef historique d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), Abdelmalek Droukdel a été tué le 3 juin lors d’une opération menée par l’armée française. Récemment arrivé d’Algérie, le chef jihadiste était accompagné par plusieurs de ses proches, des cadres de l’organisation qu’il avait fondée en janvier 2007.

L’opération contre le chef d’Aqmi et de ses lieutenants a été menée par les forces spéciales françaises, qui sont arrivées sur zone en hélicoptère avant de passer à l’action au sol. Plusieurs autres individus ont été tués en même temps que Droukdel, mais leur identité – certains pourraient être d’autres hauts responsables d’Aqmi – est toujours en cours de vérification.

Identification formelle

Plusieurs indices ont concouru à l’identification formelle du corps d’Abdelmalek Droukdel, même si les militaires français n’ont pas eu recours à des tests ADN. « Tout un faisceau d’indications permet d’affirmer avec certitude qu’il s’agit bien de lui », confie un haut responsable français. Parmi celles-ci, l’arrestation, durant l’opération, d’un jihadiste qui a formellement confirmé son identité aux forces spéciales françaises.

Abdelmalek Droukdel, tué le 3 juin 2020.

Abdelmalek Droukdel, tué le 3 juin 2020. © AP/SIPA

L’élimination du chef historique d’Aqmi a été rendue possible grâce à une combinaison de renseignements humains et techniques collectés par les services français et américains au cours des derniers jours. « Cela faisait quelques semaines que l’état-major d’Aqmi avait été repéré en train de faire route du territoire algérien vers le nord du Mali », confie à JA une source proche du dossier. Une fois que ce groupe, surveillé de près, est entré en territoire malien, ordre a été donné de monter une opération des forces spéciales pour le neutraliser.

Le président français Emmanuel Macron a été tenu informé en direct du déclenchement de l’opération ainsi que de ses résultats. Les autorités algériennes, quant à elles, ont été prévenues par Paris une fois le raid terminé et l’identification de Droukdel certifiée. En revanche, il n’a pas été question du chef jihadiste lors du récent entretien téléphonique entre le président français et son homologue algérien, Abdelmadjid Tebboune.

Sanctuaire

Alors qu’on le disait caché quelque part dans l’est de l’Algérie, terré avec sa garde rapprochée dans les maquis denses proches de la frontière tunisienne, ou encore à l’abri en Libye, Droukdel a été abattu alors qu’il venait de franchir le vaste désert algérien pour trouver refuge au Mali, devenu un sanctuaire de l’activisme islamiste.

Pourquoi cet homme jusque-là insaisissable, évaporé dans la nature depuis au moins cinq ans, a-t-il ainsi pris le risque de quitter son bastion algérien pour rallier le Mali en compagnie de plusieurs cadres de son organisation ?

Lui et ses hommes entendaient-ils se mettre à l’abri dans les étendues désertiques du Sahel pour fuir un pays où les activités des groupes terroristes ont été littéralement anéanties ? S’agissait-il plutôt d’un mouvement stratégique pour se redéployer et réorganiser Aqmi, alors même que plus de 5 000 militaires français sont déployés dans la région dans le cadre de l’opération Barkhane ?

Rivalités entre groupes jihadistes

Au Mali, plusieurs sources expliquent la venue de Droukdel sur leur sol par les affrontements qui opposent les groupes jihadistes liés à Al-Qaïda à ceux ayant fait allégeance à l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Depuis le début de l’année, ces groupes s’affrontent dans le centre du Mali ainsi qu’à la frontière avec le Burkina Faso, chacun tentant de renforcer son influence dans cette région.

L’exploitation des renseignements récoltés à l’issue du raid français pourrait en tout cas apporter des éléments de réponses sur l’objectif que poursuivait Abdelmalek Droukdel en émigrant clandestinement au Mali. Leur exploitation pourrait également fournir un état des lieux actualisé sur l’état de l’organisation jihadiste, qui semble avoir totalement perdu pied en Algérie et au Sahel.

Chef autoproclamé d’Al Qaïda au Maghreb islamique depuis janvier 2007, Abdelmalek Droukdel, 50 ans, était l’un des derniers vétérans du jihadisme algérien de la décennie noire. Son élimination signe la fin d’une triste lignée de chefs terroristes qui avaient pris les armes dans ce pays au début des années 1990. Sa mise hors d’état de nuire fait suite à la neutralisation ou à la disparition d’autres émirs ayant oeuvré sous la bannière de différentes organisations islamiques armées.

L’un de ses principaux lieutenants, l’algérien Abou Zeid, a ainsi été éliminé en février 2013, lors de l’opération Serval, dans l’Adrar des Ifoghas, ce massif montagneux de l’extrême nord-est du Mali. Autre figure emblématique d’Aqmi, Mokhtar Belmokhtar, qui fut derrière la prise d’otages sanglante du site gazier algérien d’In Amenas, en janvier 2013, est porté disparu depuis l’automne 2016 et aurait été éliminé par une frappe de l’armée française en Libye. Quant à Djamel Okacha, dit Abou Yahya El Hammam, un autre cadre algérien d’Aqmi proche de Droukdel, il a été tué en février 2019 dans le nord du Mali par l’armée française.

Une si longue traque

L’élimination ou l’effacement de ces barons d’Aqmi, dont le dénominateur commun est leur appartenance passée au Groupe islamique armé algérien (GIA), ont permis au Malien Iyad Ag Ghaly, le fondateur d’Ansar Eddine, sur qui Droukdel avait un temps misé pour s’implanter au Mali, de prendre progressivement de l’envergure. Adoubé par Al-Qaïda, ce Touareg de la tribu des Ifoghas, qui a fondé le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) en mars 2017, est aujourd’hui l’un des principaux chefs jihadistes au Sahel.

Ancien artificier du GIA, Droukdel avait pris du galon à l’été 2004, en devenant émir national du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). La politique de réconciliation nationale du président Abdelaziz Bouteflika, qui a permis de dégarnir les maquis terroristes, ainsi que les succès de l’armée algérienne en matière de lutte antiterroriste, l’ont obligé à changer de stratégie en optant, dès 2007 pour la bannière d’Al-Qaïda. Droukdel prônait alors les même méthodes que cette organisation, recourant en particulier aux attentats-suicides avec des kamikazes formés dans les maquis de Kabylie.

En Algérie, de telles attaques ont ainsi visé le cortège présidentiel, en 2007, des édifices publics ou encore des casernes de la police ou de l’armée. Comment Droukdel a-t-il pu échapper à la traque des services algériens pendant au moins une quinzaine d’années ? Sa longévité s’explique d’abord par la nature du terrain où il se déployait avec ses hommes : les maquis, grottes, casemates et ravins des massifs montagneux du Djurdjura, en Kabylie, offraient en effet des refuges quasi inexpugnables.

Mais le rapt puis la décapitation du touriste français Hervé Gourdel, en septembre 2013, sur les hauteurs de la Kabylie, a radicalement changé la donne. L’armée algérienne a dès lors déployé les grands moyens pour traquer et éliminer le groupe responsable de cet attentat avant de « nettoyer » ce maquis. Le déploiement permanent des militaires dans la zone contraint alors Abdelkader Droukdel à prendre la fuite. On soupçonne qu’il aurait trouvé refuge dans l’est du pays.

Sa survie s’explique aussi par son extrême prudence. Droukdel ne faisait confiance qu’à une poignée de fidèles : un cercle d’une vingtaine de personnes qui lui ont servi de boucliers et de gardes du corps. Une partie d’entre eux a probablement péri avec lui.

Pour éviter d’être repéré par les moyens d’écoutes et de surveillance mis en place par l’armée algérienne, Abdelmalek Droukdel avait quasiment banni l’usage du téléphone et d’internet. Les instructions passaient de bouche à oreille, par porteur. Le 3 juin pourtant, à la frontière du Sahara et du Sahel, la chance du chef jihadiste a tourné.

Farid Alilat et Benjamin Roger

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