Electricité

Polémique Senelec/Akilee au Sénégal : que s’est-il vraiment passé ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Dakar
Mis à jour le 08 juin 2020 à 13h36
Les compteurs à prépaiement Wolofal.

Les compteurs à prépaiement Wolofal. © Film promotionnel Senelec

Accusations de « délit d’initié » par l’opposition, démissions en série au Club des investisseurs… Depuis quelques semaines, la société de services énergétiques est au cœur d’une vive polémique au Sénégal. Décryptage.

Le contrat décennal signé en février 2019  entre la Société nationale d’électricité du Sénégal (Senelec) et son partenaire Akilee pour l’installation de compteurs intelligents a fait couler beaucoup d’encre ces deux derniers mois dans le pays.

Le 14 avril dernier, Pape Demba Bitéye, ancien cadre de la Senelec qui en été nommé directeur général un an plus tôt, a rendu publique l’existence de ce contrat, dont il demande la renégociation des termes avec Akilee. Bitéye était pourtant déjà membre du conseil d’administration qui a unanimement validé la signature de ce contrat.

Parmi les points qui cristallisent la grogne du pôle d’opposition CRD (Convergence républicaine démocratique) regroupant les partis de l’ex-Premier ministre Abdoul Mbaye, de l’ancien ministre de l’Énergie Thierno Alassane Sall et du député Mamadou Lamine Diallo, le fait que ce contrat ait été attribué sans appel d’offres, alors même que la Senelec est actionnaire à 34 % d’Akilee, ce qui constitue selon les opposants un « délit d’initié ». D’autre part, ces derniers dénoncent un « conflit d’intérêt », car Amadou Ly, directeur général d’Akilee, a été le consultant qui a préconisé à la Senelec la mise en place de compteurs intelligents.

Autre reproche mis en avant « la distinction opérée entre la propriété des compteurs et la plateforme de leur gestion, qui empêche la Senelec de changer de fournisseur et de prestataire au terme des dix années de contrat, sauf à devoir changer tous ses compteurs et à acquérir une autre plateforme » – « Léonin et inadmissible », pour les pourfendeurs du contrat .

Dernier point de clivage, le montant du contrat 187 milliards de F CFA (285 millions d’euros) jugé trop important par ses détracteurs, là où Akilee rétorque que le juste prix « aurait dû être 300 milliards de FCFA, si le ratio réel était rapporté à la taille du parc de compteurs à changer (…) et en prenant en compte les 500 milliards de F CFA supplémentaires que les nouveaux compteurs permettront à la Senelec d’engranger  ».

  • D’où vient Akilee ?

La « société technologique de service énergétique » Akilee SA (dont le nom signifie « intelligence » en peulh et en dioula), a été créée en 2017, par Madou Ly, avec un capital de 882,400 millions de F CFA. La Senelec y prend dès sa création une participation stratégique de 34 %, pour un montant de 300 millions de F CFA dans le cadre de son plan stratégique 2016 – 2020 dénommé Yeesaal (« Renouveler », en wolof), élaboré avec les services de consultant d’Amadou Ly, actuel directeur général d’Akilee SA, qui prévoit la diversification de ses revenus. Outre Akilee, la société nationale prendra dans la même période des participations dans Simelec (pour la fourniture exclusive de compteurs électro-mécaniques entre 2003 et 2013), ou encore Excellec.

  • Dans quelles conditions a été signé le contrat ?

Dès 2010, le plan Takkal mis en œuvre par le ministre en charge de l’Énergie Karim Wade prévoyait l’installation de solutions de compteurs intelligents pour améliorer le rendement de la société nationale d’électricité, actuellement de l’ordre de 82 % – soit des pertes d’énergie de 18 %, estimées à 800 milliards de francs CFA (1,22 milliard d’euros) sur les dix dernières années.

Le 22 novembre 2018, se tient donc un atelier de validation des termes contractuels entre Akilee et la Senelec, en vue d’un accord qui doit permettre à la Senelec de réduire ces pertes de 27 %, augmentant ainsi son chiffre d’affaires de 500 milliards de F CFA, sur la durée décennale du contrat.

Mais il faudra attendre le 11 février 2019, à quelques jours de l’élection présidentielle et un an et demi après le début des négociations, pour que soit signé un contrat par convention réglementée (« tel que rendu possible par les texte de l’Ohada », souligne Akilee). Contrat sans appel d’offre donc, pour un montant de 187 milliards de F CFA, sur dix ans. Par habilitation unanime de son conseil d’administration, le contrat est paraphé par Mouhamadou Makhtar Cissé, alors directeur général de la Senelec, qui est devenu depuis lors le ministre du Pétrole et des Énergies.

  • En quoi consiste le contrat ?

Le contrat porte sur le remplacement des 1,5 million de compteurs existants et la pose de 1,2 million de nouveaux compteurs. Parmi ces derniers, des compteurs à prépaiement (« Woyofal Plus »), rendant possibles le chargement d’électricité à distance, la consultation du solde d’énergie sur une application mobile et par code USSD, grâce à un système GPRS, ainsi que l’information sur le solde d’électricité donnée en jours et non en KW/h, comme c’est le cas jusqu’ici. Akilee a déjà installé 5 000 de ces compteurs intelligents.

La Senelec s’occupe en revanche elle-même de ses « grands comptes » et « comptes spéciaux », soit 15 000 compteurs (1% du parc), pour lesquels ce sont ses propres agents qui installent des compteurs intelligents.

  • Comment l’affaire a-t-elle rebondi jusqu’au Club des investisseurs ?

Le Club des investisseurs sénégalais (CIS) a connu plusieurs démissions suite à cette faire, dont celles du promoteur immobilier Khadim Kébé (Focus SA), du magnat des médias Mandiambal Diagne ou encore de l’ancien ministre des Finances de Macky Sall Amadou Kane. Ceci, après que l’industriel Babacar Ngom, président du CIS, a signé, sans consultation de ses membres, une motion de soutien à Akilee.  « La motion de soutien publiée dans la presse (était) substantiellement différente du projet qui avait réuni le consensus lors de la séance du 17 mai 2020 (…) dont Babacar Ngom n’a pas tenu compte dans l’affaire Senelec-Akilee. Les règles relatives à la bonne gouvernance et aux conflits d’intérêts ne sont pas respectées au sein du Club des investisseurs sénégalais », a précisé Amadou Kane.


>>> À lire sur Jeune Afrique Business+ : Babacar Ngom (Sedima) lance le Club des investisseurs sénégalais


Babacar Ngom a fini par s’excuser dans une lettre publique, le 23 mai.

  • Quelle(s) suite(s) pour l’affaire ?

Le 31 mai, Amadou Ly a accepté de renégocier. « Nous sommes forcément d’accord [pour renégocier]. Le contrat prévoit la possibilité de rediscuter. C’est normal pour un contrat de dix ans », a indiqué le directeur général d’Akilee.

De son côté, le CRD demande toujours la nationalisation d’Akilee et enjoint la Senelec d’engager des poursuites contre Akilee pour dénoncer le montant abusif du contrat.

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