Santé

[Tribune] Coronavirus : douze médecins appellent l’Afrique à mener la recherche

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 09 juin 2020 à 12h18
Laboratoire de l'Institut de recherche médicale du Kenya (KEMRI) à Busia, à la frontière avec l'Ouganda, le 14 mai.

Laboratoire de l'Institut de recherche médicale du Kenya (KEMRI) à Busia, à la frontière avec l'Ouganda, le 14 mai. © Brian ONGORO / AFP

La crise actuelle a mis en évidence la trop grande dépendance du continent, qui a dû attendre que certains matériels indispensables lui soient livrés de l’étranger. Douze chercheurs et médecins lancent ici un appel pour la mise en place d’un véritable système de recherche scientifique africain.

Avec l’émergence du virus, le monde de la recherche est défié. L’usage systématique de l’hydroxychloroquine pour le traitement du Covid-19 dans plusieurs pays africains est mise à mal à la suite des dernières publications scientifiques. En parallèle, des produits à base de plantes médicinales tels que le Covid-Organics et la composition de Mgr Kléda sont utilisés dans certains pays pour prévenir et guérir. Cependant, les standards internationaux de recherche devraient s’appliquer à tous les produits « expérimentaux », y compris ceux émanant de la pharmacopée traditionnelle africaine.

Le développement de médicaments répond à des normes très strictes incluant les essais cliniques. Ils permettent le plus souvent de tester l’innocuité et l’efficacité de nouveaux médicaments. Les essais cliniques randomisés, dans lesquels les groupes de patients reçoivent de manière aléatoire les interventions évaluées, constituent le plus haut niveau d’évidence scientifique.

La recherche clinique de qualité est une réalité en Afrique, même en situation d’urgence

En Afrique, des essais cliniques randomisés effectués durant l’épidémie de la maladie à virus Ebola (MVE) en RDC ont démontré l’efficacité du mAb114, issu de la recherche congolaise, et du Remdesivir pour le traitement de la MVE. De même, des vaccins contre la MVE ont été évalués en situation d’urgence en 2015 au Mali, en Guinée, puis en 2018-2020 en RDC. Cette évaluation a confirmé l’efficacité du vaccin rVSV-ZEBOV contre le virus Ebola-Zaïre, facilitant son utilisation dans la réponse à la MVE en RDC.

Un vaccin (Ad26.ZEBOV/MVA-BN-Filo) produit par Johnson & Johnson est également testé en Ouganda et en RDC et pourrait être complémentaire du vaccin rVSV-ZEBOV-GP. Ces exemples montrent que la recherche clinique de qualité est une réalité en Afrique, même en situation d’urgence.

La recherche, un processus dynamique et collaboratif

La mise en place d’essais cliniques s’appuie sur des centres d’excellence. Toutefois, les thématiques de recherche sont le plus souvent choisies par les organisations internationales qui la financent, même s’il est vrai que des chercheurs africains en sont membres. Les règles éthiques qui encadrent la recherche médicale africaine sont essentielles pour établir la confiance entre les communautés et les scientifiques.

En Afrique, la recherche clinique s’effectue selon les bonnes pratiques cliniques. Des efforts substantiels ont été réalisés sur le continent pour la mise en place d’un cadre réglementaire et de comités éthiques nationaux ou régionaux. Le rôle principal de ces comités éthiques consiste à s’assurer que les droits des participants sont respectés.

La recherche clinique est un processus itératif, dynamique et collaboratif. Une seule étude isolée ne donnera pas de données suffisantes pour fonder de manière fiable une décision pérenne en matière de soins de santé. La revue systématique de la littérature permet d’évaluer l’apport d’une nouvelle étude en replaçant ses résultats dans le contexte de toutes les études précédentes portant sur la même question.

La mise en place d’essais cliniques multicentriques se déroulant en même temps, dans plusieurs pays, par des équipes différentes et autour d’un même protocole est souvent indispensable pour intégrer de manière optimale les différences contextuelles. Une étude multicentrique, pour évaluer l’efficacité de l’hydroxychloroquine comparée à un antiviral, au Covid-Organics et à un médicament issu de la pharmacopée traditionnelle validé par les conseils scientifiques desdits pays serait pertinente. Une fois les essais cliniques conclus et les médicaments approuvés, ils devront être produits pour être mis à disposition des populations africaines ; ce qui pose un autre défi pour les systèmes de santé du continent.

Sortir de la dépendance

L’approvisionnement régulier en tests diagnostiques, médicaments et vaccins est un problème qui préoccupe tous les pays, riches et pauvres. La pandémie actuelle a mis en avant la dépendance de l’Afrique pour ses approvisionnements critiques. Les tests diagnostiques de Covid-19 étaient d’abord réservés aux nations occidentales.

Nombre d’États africains ont attendu que les tests diagnostiques soient offerts par des philanthropes chinois. Le trafic illicite de médicaments, dont la chloroquine, a d’ailleurs augmenté dans plusieurs pays. La réduction de la dépendance vis-à-vis des fournisseurs actuels constitue une priorité stratégique. Cependant, la morbidité spécifique à l’Afrique n’est pas attrayante pour les entreprises pharmaceutiques, en particulier lorsque le volume des produits pour y répondre est faible.

Revenir à la déclaration d’Abuja

La recherche adaptée aux priorités africaines est indispensable pour répondre aux besoins de santé croissants du continent. À ce jour, sur la douzaine de vaccins utilisés couramment en Afrique, seul celui contre la fièvre jaune est produit sur le continent, par l’Institut Pasteur de Dakar, qui s’est également investi dans la fabrication des tests de diagnostics rapides permettant de détecter en dix minutes la présence d’anticorps dirigés contre le coronavirus SARS-CoV2.

La pandémie de Covid-19 exige que l’Afrique participe à la recherche pour tester des outils diagnostiques, de nouvelles thérapies ou encore de nouveaux vaccins contre le virus du Covid-19. Nos capacités de recherche en seront renforcées, et des solutions adaptées aux situations africaines du Covid-19 s’appuieront aussi sur des évidences locales rigoureuses qui devront être acceptées par toute la communauté scientifique.

L’investissement des États, avec le soutien du secteur privé, est plus que jamais  indispensable

L’autonomie de la recherche tout comme la souveraineté en matière de production médicamenteuse auront un coût. Plusieurs pays africains ont signé, sans pour autant la respecter, la Déclaration d’Abuja, en 2001, les engageant à investir au minimum 15 % de leur budget dans la santé et au moins 2 % dans la recherche. La pandémie de Covid-19 est l’occasion de respecter cet engagement afin de fournir aux Africains des systèmes de santé de qualité.

L’investissement des États dans la durée, avec le soutien du secteur privé et des philanthropes africains, est plus que jamais indispensable pour permettre à l’Afrique de renforcer son réseau de centres de recherche et d’établir des capacités de production qui répondent véritablement aux problématiques africaines. À cette fin, il est essentiel que des fonds africains public-privé soient mis en œuvre pour financer la recherche biomédicale sur le continent.

Les signataires :

Selidji Todagbe AGNANDJI, directeur du Centre de recherches médicales de Lambaréné (Cermel), Gabon

Steve AHUKA-MUNDEKE, Institut national de recherche biomédicale (INRB), RD Congo

Yap BOUM, représentant pour l’Afrique d’Épicentre, Yaoundé, Cameroun

Mireille DOSSO, directrice de l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire, chef de service Laboratoire central CHU Yopougon, Abidjan, Côte d’Ivoire

Rose LEKE, professeur d’immunologie et de parasitologie, faculté de médecine et de sciences biomédicales de l’Université de Yaoundé, directrice du Centre de biotechnologie, Yaoundé, Cameroun.

Yvonne MBURU, directrice générale de Nexakili, Nairobi, Kenya

Jean-Jacques MUYEMBE-TAMFUM, directeur de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB), RD Congo

Francine NTOUMI, directrice générale de la Fondation congolaise pour la recherche médicale (FCRM), Brazzaville, République du Congo

Jean-Marie OKWO-BELE, ancien directeur du département des vaccins à l’OMS/Genève, retraité, Kinshasa, RD Congo

Amadou SALL, directeur général de l’Institut Pasteur de Dakar, Sénégal

Samba SOW, directeur général du Centre pour le développement des vaccins, Bamako, Mali

Charles SHEY WIYSONGE, directeur du Centre Cochrane d’Afrique du Sud et professeur d’épidémiologie et de vaccinologie aux universités de Cape Town et de Stellenbosch, Afrique du Sud

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