Diplomatie

[Tribune] La crise du coronavirus, nouveau coup dur pour les Émirats

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Par  Sébastien Boussois

Docteur en sciences politiques, chercheur en relations euro-arabes associé au CECID (Université Libre de Bruxelles), Sébastien Boussois est auteur de plusieurs ouvrages, dont « Ali Benflis. Un destin algérien » (éd. Riveneuve).

Maquette de l'exposition universelle Dubai 2020, reportée d'un an.

Maquette de l'exposition universelle Dubai 2020, reportée d'un an. © Ashraf Mohammad Alamra/Reuters

Le report de l’exposition universelle « Dubaï 2020 » dû au coronavirus est une mauvaise nouvelle pour les Émirats arabes unis. Alors que leur modèle économique est plus que jamais fragilisé, ils peinent à redorer leur image à l’international et à consolider leur statut de puissance régionale.

Ce devait être, selon ses promoteurs, la plus grande exposition universelle de l’Histoire. « Dubaï 2020 » devait s’ouvrir en octobre, et s’étaler jusqu’en mars 2021. Son report d’un an est un coup dur pour les Émirats arabes unis. Tant du point de vue financier – le coût du report est déjà estimé à 12 milliards de dollars – qu’en terme d’image pour le pays. Attribuée en 2013 au moment des printemps arabes, l’exposition devait avant tout être l’occasion pour les Émirats de présenter une vitrine plus acceptable, après des années de politique agressive dans la région.

Depuis, le pays s’est fait le chantre des records culturels chargés de valeurs positives et colorées : le plus grand tapis tissé main, le plus grand nombre de personnes déguisées en momies en trois minutes, la plus grande boule de Noël au monde, la plus grande image de cafetière humaine couvrant un stade de football, le plus grand parasol de la planète, la plus grande tasse de thé chaud du globe, la plus grande image humaine d’un drapeau, la plus grande épée, la plus grande course en fauteuil roulant, la police la plus rapide du monde…

« L’année de la tolérance » – la bannière sous laquelle les Émirats ont entamé 2019 – a aussi permis d’inscrire une nouvelle entrée au Guinness : celle des « Fleurs de la tolérance », considérées comme le plus grand tapis de fleurs naturelles au monde. Au même moment, la tragique guerre menée avec les Saoudiens au Yémen avait déjà fait plus de 100 000 morts. Face à l’enlisement du conflit, Abu Dhabi a fini par annoncer le retrait partiel de ses troupes de la coalition anti-Houthis.

Alors oui, le pays se serait bien passé du report de  « Dubaï 2020 », qui aurait dû permettre de poursuivre l’opération séduction à l’international. Et de consolider son statut de puissance régionale.

Ambitions contrariées

D’autant que sur le plan intérieur, les déconvenues s’accumulent aussi. Le modèle économique de Dubaï ville-monde montre des signes d’essoufflement. La capitale de l’argent et du luxe, qui avait eu toutes les peines à se relever de la crise mondiale de 2008, doit faire face à une nouvelle dépression bien plus violente encore. Et cette fois, il lui faut l’affronter en préservant la réputation que tente de reconstruire pour son pays le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohamed Ben Zayed (MBZ).

Difficile d’utiliser les recettes du passé, qui avait fait de Dubaï un paradis fiscal aux pratiques peu transparentes. Le marché immobilier s’était retrouvé paralysé en 2008, avec la crise des prêts immobiliers, car les banques arabes avaient perdu des milliards dans de mauvais placements aux États-Unis. La pierre dubaïote s’était progressivement transformé en lessiveuse d’argent sale. Et l’oasis avait dû fermer les yeux sur la provenance douteuse de certains fonds.

Le choc économique provoqué par le Covid-19 risque de contraindre Mohamed Ben Zayed à mettre la main à la poche

Symbole de cette crise : la difficulté à achever la construction de Burj Dubaï et Burj Khalifa, ces deux tours qui incarnent aujourd’hui la démesure de Dubaï. Il avait alors fallu alors emprunter auprès d’Abu Dhabi.  Brocardés pour leur manque de transparence et les dérives en matière de législation financière, les Émirats avaient intégré la liste noire des paradis fiscaux établie par l’Union Européenne. Ils sont parvenus à sortir en octobre dernier, à force de lobbying, et ne comptent pas y retourner de sitôt.

Le choc économique et financier provoqué par le Covid-19 risque de contraindre MBZ, une fois de plus, à mettre la main à la poche pour sauver la perle de la confédération. L’homme dispose d’un confortable matelas de cash, avec un fonds souverain de près d’un milliard de dollars.

Le prince héritier des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed, le 24 août 2019 à Abou Dhabi (image d'illustration).

Le prince héritier des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed, le 24 août 2019 à Abou Dhabi (image d'illustration). © Ryan Carter/AP/SIPA

Mais il doit composer avec la chute du cours du baril, qui n’arrange pas Abu Dhabi, où gisent 90 % des ressources pétrolières des Émirats, les 10 % restants se partageant entre Dubaï et Sharjah. MBZ ne pourra pas non plus compter sur les recettes touristiques, qui se sont logiquement effondrés avec la suspension des liaisons aériennes.

Mauvais choix géo-stratégiques ?

D’autres problématiques compliquent l’équation, liées celles-là aux choix géo-stratégiques de MBZ. Après la mise au ban de Téhéran, Dubaï, que l’on appelait la capitale iranienne, a perdu ses meilleurs commerçants. Et a fait fuir la plus importante communauté étrangère de la ville : de 400 000 en 2011, les Iraniens ne seraient plus que 70 000 aujourd’hui. Une inflexion notable à l’égard du régime des mollahs est notée depuis l’été dernier, avec une rencontre, sur le sol iranien, entre le chef des gardes-côtes émiratis et son homologue de la République islamique.

Le déclenchement du blocus contre le Qatar en 2017 fait aussi partie de ces choix géopolitiques qui ont coûté aux Émirats. La rupture de leurs relations, qui visait à isoler Doha à l’international, a fragilisé en réalité l’ensemble de l’écosystème régional, et notamment le Conseil de coopération du Golfe (CCG), dont la vocation est d’assurer la stabilité économique et politique de la région.

L’implication directe sur de nombreux terrains de guerre – Libye, Syrie, Yémen – coûte cher

Mais le problème majeur de l’économie émiratie reste le tempérament fiévreux et belliqueux de son chef. L’implication directe sur de nombreux terrains de guerre, de la Libye à la Syrie en passant par le Yémen, coûte cher. Tout comme les tentatives d’ingérence dans un certain nombre de pays — Algérie, Tunisie, Soudan, par exemple — pour freiner les élans démocratiques au nom d’une « stabilité autoritaire » chère à MBZ.

Pour marquer de son empreinte la région, en la redessinant à sa guise, le prince héritier ne regardait pas à la dépense jusque-là. La nouvelle crise mondiale pourrait bien finir par freiner ses ambitions de grandeur. Il lui faudra alors faire preuve d’imagination, pour concevoir de nouveau projet et une stratégie plus efficace, pour redorer le blason émiratie.

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