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Cet article est issu du dossier «Finance - Les sentinelles du Trésor des Africains»

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Politique économique

Banquiers centraux : Abdellatif Jouahri, protecteur du dirham

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Abdellatif Jouahri

Abdellatif Jouahri © Youssef Boudlal/Reuters

Le gouverneur de Bank al-Maghrib a connu les difficiles années 1980 au Maroc. Une expérience et une longévité qui sont des atouts face à la crise du Covid-19.

Avant le début de la crise, les spéculations allaient bon train sur un probable remaniement à la tête de Bank al-Maghrib (BAM) et un remplacement de Abdellatif Jouahri, son inébranlable gouverneur depuis 2003. Il avait lui-même, en décembre dernier, laissé planer le doute sur son avenir. « La liste des membres sera soumise au roi avant le prochain conseil de mars 2020. […] Je ne peux dire si je suis pour ou contre un nouveau mandat de gouverneur. Cela ne dépend pas de moi », avait-il expliqué.

Finalement, le 14 mars (douze jours après l’apparition du premier cas de Covid-19 au Maroc), il est confirmé à son poste, à presque 81 ans. D’ailleurs, les nouveaux statuts de la banque centrale en vigueur depuis juillet 2019 lui accordent une indépendance financière et administrative. Le gouverneur reste seul maître de sa politique, le gouvernement ne peut rien lui imposer. S’ils sont nombreux à sembler ravis de cette nouvelle révision, d’autres espéraient davantage, singulièrement avec la crise actuelle.

Choix assumés et franc-parler

« Les missions dévolues à la banque centrale sont très réduites et se limitent au maintien de la stabilité des prix », regrette Tarik El Malki, enseignant-chercheur en économie, directeur de l’ISCAE Rabat et analyste au Centre marocain de conjoncture (CMC), qui explique que ni le financement du développement économique du pays, ni le plein-emploi, ni la croissance économique ne sont des prérogatives accordées à la banque centrale. Ce dernier voudrait que la monnaie soit un levier, avec d’autres outils, au service du développement économique des pays.

Quoi qu’il en soit, le 17 mars, Abdellatif Jouahri a présidé un nouveau – et l’un des plus attendus – conseil de la banque centrale, étant donné la crise qui guettait l’économie chérifienne. En temps normal, se tient dans la foulée un passage devant la presse, annulé cette fois-ci à cause de la pandémie. Un « grand oral » attendu par les milieux économiques face à ce gouverneur rétif à la langue de bois.

Il est réputé pour  sa quête incessante du respect des équilibres macroéconomiques et financiers

Ce jour-là, l’unique décision prise par le conseil réside dans la baisse du taux directeur de 25 points de base et le fixe à 2 %, quatre ans après la dernière baisse, dans l’objectif de soutenir l’activité économique. Abdellatif Jouahri, réputé pour son « conservatisme » lorsqu’il s’agit des équilibres macroéconomiques et financiers du pays, refusait jusqu’en décembre 2019 de revoir ce taux d’intérêt. Il estimait que rien ne le justifiait et que les banques devaient elles aussi jouer le jeu. Sauf qu’en prenant en considération l’impact dévastateur de la crise sanitaire en cours, et les mauvaises conditions climatiques qui auront assurément, également, un impact négatif sur la croissance, la baisse du taux directeur est saluée dans ce sens par Tarik El Malki.

« Néanmoins, aussi importante soit-elle, en particulier en cette période de crise, je pense que ces mesures sont d’ordre conjoncturel, c’est-à-dire qu’elles répondent à l’urgence du moment ; mais elles ne doivent pas occulter la nécessité de revoir de manière structurelle d’autres leviers de la politique économique, notamment la politique monétaire du pays », analyse l’économiste.

Fidèles à ses principes

L’action de la BAM depuis le début de la crise est scrutée de toutes parts. Malgré les critiques, de nombreux observateurs reconnaissent que la banque centrale et son gouverneur sont restés fidèles à leurs principes. Le 30 mars, l’institution  financière a « ouvert le robinet » au profit des banques. Les établissements de crédit ont vu leur capacité de refinancement tripler afin de soutenir l’accès au crédit au profit des ménages et des entreprises. Une décision de Bank al-Maghrib que Nabil Adel, un enseignant-chercheur marocain en géoéconomie parfois réservé sur certaines décisions de BAM, a jugé plus efficace qu’une injection massive de liquidité dans l’économie.

 

La dernière recommandation – et non directive – adressée par Jouahri aux établissements de crédit leur demandant de suspendre la distribution des dividendes au titre de l’exercice 2019 vise à la préservation de leurs fonds propres.
« Cela permettra d’accompagner le tissu économique en ces temps difficiles sans avoir l’épée de Damoclès de la conformité au-dessus de leurs têtes », explique Nabil Adel.

Le wali de la banque centrale a connu l’époque où le Maroc était en cessation de paiements.

Au cœur du système depuis près de soixante ans, Jouahri connaît les arcanes du pouvoir et agit avec beaucoup de prudence. Récemment, il a été critiqué par le haut-commissaire au Plan, Ahmed Lahlimi Alami pour son insistance à maintenir l’inflation à des niveaux bas. Le gouverneur de la banque centrale s’est aussitôt défendu en mettant en avant la complexité de l’équation et la nécessité de veiller aux autres équilibres.


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Le dos large

« C’est Jouahri [ministre des Finances entre 1981 et 1986] qui a géré le plan d’ajustement structurel que nous avaient imposé le FMI et la Banque mondiale en 1983, quand il était argentier du royaume. C’était une période très difficile pour tous, mais il a eu le dos large », rappelle un ex-dirigeant de banque préférant garder l’anonymat. La fermeté du wali de la banque centrale remonterait à cette époque où le Maroc était en cessation de paiements. Un souvenir douloureux pour le royaume chérifien que, sans doute, le gouverneur ne souhaite voir la réédition.

Au long de sa carrière, Abdellatif Jouahri a pu faire le tour de l’ensemble du secteur financier marocain. Après avoir, à 23 ans, intégré la banque centrale au sein de laquelle il reste seize ans, il rejoint le gouvernement formé par Ahmed Osman qui le prend sous son aile et lui confie la réforme des entreprises publiques. Il est nommé ensuite ministre des Finances pendant cinq ans au sein des gouvernements de Maati Bouabid et de Mohamed Karim Lamrani. À sa sortie, on lui confie les clés de la BMCE qu’il remet en ordre de marche avant sa privatisation en 1995. Après un passage éclair à la tête de la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite, il est choisi par le Mohammed VI en 2003 pour diriger la banque centrale.

Depuis son arrivée à la tête de Bank al-Maghrib, il a entre autres accompagné l’expansion des banques marocaines au sud du Sahara. Autre réussite à son actif : la mise en place réussie de la flexibilité du dirham en janvier 2018 et dont l’élargissement de la bande de fluctuation de ±2,5% à ±5% a été acté le 6 mars dernier.

Si certains économistes ont estimé excessivement lente la libéralisation de la politique de change, de son côté le régulateur la juge suffisamment flexible et adaptée. « Cela permettra non seulement de contribuer au développement du marché des changes marocain mais aussi de renforcer la résilience de l’économie et sa capacité à absorber les chocs externes inhérents à la crise actuelle induite par la pandémie de Covid-19 », a résumé Jouahri.

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