Santé

Coronavirus : comment le Sénégal évite la saturation de ses hôpitaux

Réservé aux abonnés | | Par - à Dakar
Mis à jour le 15 juin 2020 à 10h57
À l'hôpital militaire de campagne à Touba, le 1er mai 2020.

À l'hôpital militaire de campagne à Touba, le 1er mai 2020. © © Zohra Bensemra/REUTERS

Avec 4 249 personnes touchées par le Covid-19 et une augmentation exponentielle des cas, le système de santé sénégalais est surchargé. Une prise en charge extra-hospitalière a donc été mise en place pour les cas les moins graves.

« Si un lit est libéré le soir parce qu’on a la chance d’avoir un patient guéri, il est systématiquement réquisitionné pour un nouveau malade le lendemain matin », affirme Marie-Antoinette. Infirmière depuis dix-huit ans, elle a été mobilisée dans le service de prise en charge des malades du Covid-19 de l’hôpital de Fann dès le début de la crise, en mars.

Rompue à la gestion des épidémies, après avoir été en première ligne face à Ebola, en Guinée, en 2014, la soignante a pourtant encore du mal à s’habituer au ballet ininterrompu des malades. La progression de la maladie a beau être lente, l’augmentation du nombre de contaminations – 4 021 au 3 juin – est exponentielle au pays de la Teranga.

Une situation qui a poussé le Sénégal à réviser sa stratégie de prise en charge des malades. Alors qu’elles avaient dans un premier temps décidé de les placer systématiquement à l’hôpital, qu’ils présentent ou non des symptômes de la maladie, les autorités sanitaires ont revu leur copie afin de ne pas saturer les 1 635 lits dont disposent les vingt-sept centres de soins destinés aux patients atteints du Covid-19. Car, selon Marie Khémesse Ngom Ndiaye, directrice générale de la Santé publique, ces centres disposent encore « d’une marge de manœuvre avant d’atteindre la saturation », mais qui sera maintenue « si et seulement si les populations adoptent les gestes barrières ».

Hôtels et bâtiments militaires

Motivées par la proportion importante de patients ne présentant pas de symptômes, soit 60,7% des malades, les autorités sanitaires ont donc décidé de placer les asymptomatiques et les cas bénins en dehors de l’hôpital. « L’objectif, c’est de ne pas perturber nos établissements de santé, de ne pas faire de nos hôpitaux des « hôpitaux Covid » », précisait le Dr Abdoulaye Bousso au début de mai lors d’une conférence de presse au cours de laquelle il annonçait le lancement de la prise en charge extra-hospitalière. « Décongestionner les structures hospitalières et les réserver aux cas compliqués permettent d’améliorer la qualité de la prise en charge », détaille Marie-Khémesse Ngom Ndiaye.

Depuis, six nouvelles structures se sont muées en centres de soins. Des hôtels, des infrastructures militaires ou encore des centres socioculturels accueillent désormais davantage de patients que les hôpitaux eux-mêmes, dont les capacités sont limitées (21 chambres à l’hôpital de Fann, à Dakar, 38 à l’hôpital régional de Thiès).

Une prise en charge hors hôpital « sous conditions », insiste Ngone Ngom Gueye, cadre du ministère de la Santé : « Qu’ils présentent des symptômes ou non, tous les patients âgés de plus de 50 ans ou ayant des facteurs de comorbidité sont systématiquement placés à l’hôpital. »

La stratégie vise à isoler les cas asymptomatiques, à les soigner, et ainsi limiter la transmission du virus.

Une stratégie visant à « isoler précocement les cas confirmés asymptomatiques, leur apporter des soins appropriés, et limiter ainsi la transmission du virus », sans saturer le système hospitalier sénégalais, comme l’a expliqué le ministre de la Santé, Abdoulaye Diouf Sarr, en visite le 30 mai au centre aéré des armées de Guéréo, au sud de Dakar.

Ce complexe de 3,5 hectares aux allures de village de vacances, bordé par l’océan Atlantique, est d’ordinaire un espace de repos pour les militaires. Sa capacité de 200 lits en a fait l’endroit idéal pour appuyer la réponse sanitaire. Neuf médecins militaires y sont mobilisés, en collaboration avec des équipes du ministère de la Santé, afin de s’occuper et de « surveiller de très près les cas simples », détaille le lieutenant-colonel Babacar Ndao, médecin chef des armées.

Une structure renforcée par le centre d’entraînement tactique de la base militaire de Thiès (160 lits), à l’est de Dakar, et le hangar des pèlerins de l’aéroport Léopold-Sédar-Senghor (101 lits), qui est, lui, géré par la gendarmerie.

Le CHU de Fann, à Dakar, en août 2014.

Le CHU de Fann, à Dakar, en août 2014. © AP Photo/Jane Hahn

Même traitement

Au total, ce sont 803 lits qui sont mis à disposition afin de soulager les hôpitaux publics, qui, eux, n’accueillent plus que les cas plus sérieux et fonctionnent sur le même modèle. « Les asymptomatiques y sont pris en charge dans les mêmes conditions d’isolement qu’à l’hôpital et reçoivent le même protocole de soins que dans les hôpitaux publics », explique le lieutenant-colonel Ndao.

Les soignants leur administrent le même cocktail d’hydroxychloroquine et d’azithromycine préconisé par le professeur Moussa Seydi, responsable du service des maladies infectieuses de l’hôpital de Fann, à Dakar. C’est d’ailleurs l’une de ses proches collaboratrices, le professeur Sylvie Diop, spécialiste des maladies infectieuses, qui supervise les deux structures et leurs équipes, mêlant des médecins rattachés au ministère de la Santé et des médecins militaires.

En avril déjà, les autorités sanitaires réquisitionnaient des bâtiments non hospitaliers. Treize établissements hôteliers de Dakar et une partie de leur personnel avaient ainsi été mobilisés (ils sont davantage aujourd’hui) afin de placer à l’isolement les milliers de cas contacts suivis par les autorités sanitaires.

L’État réquisitionne des chambres d’hôtel, offrant une compensation de 75 euros par nuit.

Face à l’augmentation du nombre de malades, les patients asymptomatiques sont venus remplacer les cas contacts dans les chambres d’hôtel de la capitale. L’État offre une compensation de 50 000 F CFA (environ 75 euros) par chambre réquisitionnée et par nuit, explique Daniel Karbownik, directeur régional du groupe Accor pour l’Afrique de l’Ouest et centrale. « C’est évidemment moins que nos tarifs habituels, mais c’est une manière de contribuer à l’effort collectif », concède l’hôtelier qui gère l’Ibis Novotel de Dakar, dont les 330 chambres ont été mobilisées.

Un effort collectif « indispensable », estime une source gouvernementale : « Car il faut le dire, nous avons la maîtrise de la maladie et de la prise en charge médicale, mais nous n’avons pas la maîtrise de la chaîne de contamination, qui continue de progresser et place les hôpitaux au bord de la saturation. »

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