Politique

Libye : où sont passés les pro-Kadhafi ?

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Mis à jour le 05 juin 2020 à 18h10
Le fils de Kadhafi, Seif El Islam, est un des seuls à conserver des ambitions politiques.

Le fils de Kadhafi, Seif El Islam, est un des seuls à conserver des ambitions politiques. © © IMED LAMLOUM/AFP

Alors que Khalifa Haftar perd de sa superbe, les fidèles de l’ancien « Guide », dont certains ont rejoint les rangs du maréchal, pourraient jouer un rôle de plus en plus important.

Lui qui a présidé aux destinées de la Libye quarante années durant est presque oublié au milieu du chaos de la guerre civile, et il ne semble plus intéresser beaucoup de Libyens. C’est en Afrique subsaharienne que l’ancien « Guide », Mouammar Kadhafi, est sans doute évoqué avec le plus de nostalgie. À Addis-Abeba, au siège de l’Union africaine (UA), son aura continue de hanter silencieusement les discussions sur la Libye.

L’ex-« roi des rois d’Afrique », comme il avait demandé à être qualifié, demeure pour beaucoup l’un des symboles d’un panafricanisme anti-impérialiste comme on n’en fait plus. Mais Mouammar Kadhafi est aussi associé à une frustration de l’UA : avoir été dépossédée du dossier libyen par les grandes puissances, via l’Otan et l’ONU.

Aux racines du mal

En 2011, alors que les avions de l’Alliance atlantique commencent à intervenir sur le théâtre libyen, le président congolais Denis Sassou Nguesso prend la tête d’un groupe de contact composé de plusieurs présidents africains – Jacob Zuma (Afrique du Sud), Amadou Toumani Touré (Mali) et Mohamed Ould Abdelaziz (Mauritanie) – pour négocier le départ de Kadhafi.

« L’Afrique du Sud de Zuma avait donné son feu vert au Conseil de sécurité pour une intervention militaire en Libye, rappelle une source familière des négociations autour de la crise libyenne. Un pays africain a donc voté pour une intervention militaire sur le territoire africain, il fallait rattraper ce coup. »

La réintégration des kadhafistes dans le processus politique libyen demeure pour certains l’une des conditions d’une réconciliation nationale

Le groupe de contact rejoint donc Mouammar Kadhafi à Bab al-Aziziya, et lui propose une feuille de route. « La négociation dure toute la nuit, et Kadhafi accepte de se retirer et de quitter la Libye. À la condition qu’il soit accueilli par un des États africains représentés », affirme la même source. Un plan pourtant rejeté par le Conseil national de transition au motif qu’il ne prévoit pas le départ immédiat du « Guide ».

Du côté du groupe de contact africain, l’impression que l’intervention de l’Otan en Libye était surtout destinée à assassiner Mouammar Kadhafi s’installe. « Il y a une frustration fondamentale au sein de l’Union africaine pour avoir été dessaisie d’une paix à portée de main », ajoute la même source, qui a tenu à conserver l’anonymat. Depuis, la réintégration des kadhafistes dans le processus politique libyen demeure pour certains l’une des conditions centrales d’une introuvable réconciliation nationale.

La carte Seïf el-Islam

Cependant, que reste-t-il du clan de l’ancien chef de l’État libyen ? Certains de ses fils encore vivants – Moatassem, Saïf al-Arab et Khamis sont morts, comme leur père, en 2011 – continuent de défrayer la chronique judiciaire. Le nom de son fils Saadi, ancien joueur du Calcio italien, a ressurgi en mars avec la vente d’un yacht offert en 2007 par la société canadienne SNC-Lavalin en échange de l’attribution de contrats en Libye. En 2018, le même Saadi a été acquitté des accusations de meurtre de l’entraîneur du club de football Al-Ittihad de Tripoli.

Dans sa déréliction, la progéniture de Mouammar Kadhafi peut encore tourner les yeux vers la Russie, qui a pris soin de conserver des liens avec le clan

Hannibal Kadhafi, lui, est au cœur d’un imbroglio judiciaire libanais : détenu depuis 2015 dans une prison des Forces de la sécurité intérieure libanaise, il attend d’être entendu sur l’affaire de la disparition, en 1978, de l’imam chiite Moussa Sadr, et ce en dépit des efforts répétés de Moscou pour le faire libérer.

Dans sa déréliction, la progéniture de Mouammar Kadhafi peut encore tourner les yeux vers la Russie, qui a toujours pris soin de conserver des liens avec le clan – une carte qui pourrait aujourd’hui se révéler utile. Seïf el-Islam en particulier, le seul des fils de Kadhafi qui conserve de l’influence et une ambition politique, entretient des liens forts avec Moscou, dont il aurait reçu une délégation il y a quelques mois. Mais le mystère sur sa localisation précise reste entier, lui qui a été libéré par une brigade de Zintan en 2017.

« On dit même qu’il s’est installé dans les montagnes environnantes, et qu’il mène une vie heureuse avec femme et enfants… mais personne ne sait vraiment », rapporte Anas al-Gomati, directeur du think tank libyen Sadeq Institute. Lui estime que Seïf el-Islam pourrait remplacer Khalifa Haftar aux yeux de la Russie… et même des Émirats arabes unis. « Les Russes et Mohammed Ben Zayed [le prince héritier des Émirats arabes unis] songent d’ores et déjà au départ du maréchal, il n’y a que les Français pour penser que Haftar est incontournable », abonde notre source, familière du dossier libyen et des réseaux kadhafistes.

Prêts à lâcher Haftar

« Il y a différents types de kadhafistes, reprend Anas al-Gomati : ceux qui sont restés loyaux à la famille et à Seïf el-Islam ; les anciens officiels du régime qui ont rejoint le camp de Haftar ; et une partie de l’opinion libyenne, qui ne porte pas forcément Mouammar Kadhafi dans son cœur mais qui estime que l’intervention de l’Otan a détruit le pays. Ces derniers adoptent souvent une attitude du type « je vous l’avais dit » avec le camp des révolutionnaires. » Cette partie du camp « kadhafiste » n’oublie pas que Khalifa Haftar s’est retourné contre l’ancien « Guide » et qu’il a exploité la période révolutionnaire pour se tailler un rôle sur mesure dans la Libye post-2011.

Haftar est perçu par les cercles kadhafistes comme un agent de l’étranger

« Les divers courants politiques libyens se rejoignent tous sur un point : la méfiance à l’égard de l’étranger, affirme Gomati. Et, de ce point de vue, Haftar est perçu par les cercles kadhafistes comme un agent de l’étranger. » Pourtant, l’Armée nationale libyenne (ANL), commandée par Khalifa Haftar, s’est en grande partie reconstruite sur les décombres de l’armée de Kadhafi, et plusieurs officiers de l’ancien régime y ont retrouvé un emploi.

Des personnalités centrales de l’ancien régime comme Abouzeid Dorda, un temps chef des renseignements de la Jamahiriya, Omran Boukraa, ex-ministre du Pétrole, ou encore Touhami Hamza, ex-animateur de la chaîne Al-Jamahiriya, ont ainsi apporté un soutien public à Khalifa Haftar, motivés notamment par la lutte contre « le colonialisme ottoman ». « La réalité c’est qu’ils sont prêts à travailler avec quiconque leur donnera l’opportunité de reprendre le pouvoir. Ce n’est pas une question d’idéologie, et ils n’ont aucune confiance en Haftar », estime Gomati.

Ces kadhafistes opportunistes seraient-ils prêts à négocier avec le gouvernement d’entente nationale (GNA), basé à Tripoli, au regard des derniers revers de Haftar ? Pour le spécialiste libyen, la tentation existe, en particulier au sein de certaines brigades engagées sur le front face au GNA (notamment à Tarhouna, tombée entre les mains du GNA le 5 juin) et qui comptent d’anciens fidèles du régime.

« Un seul trône »

« Ce sont pour beaucoup des professionnels bien entraînés. Mais ils ne sont pas forcément satisfaits de leur sort au sein de l’ANL ».

La Russie s’emploie à créer une cohésion entre le clan de Seïf el-Islam et celui du maréchal

L’empreinte croissante de la Russie en Libye, perçue favorablement par ces groupes « kadhafistes » qui voient en Moscou un allié naturel, peut-elle leur donner plus de poids ? À mesure que le maréchal Haftar perd de sa superbe, la Russie s’emploie en tout cas à créer une cohésion entre le clan de Seïf el-Islam et celui du maréchal. « Mais ils ont le même projet ! ironise Gomati. L’autoritarisme, les loyautés tribales et l’ordre militaire. Il n’y a qu’un seul trône, et ils ne sont pas prêts à le partager. Seïf el-Islam est persuadé que 80 % de l’armée de Haftar lui est loyale, et il est convaincu que Haftar tentera de l’assassiner une fois qu’il aura pris Tripoli. Chacun voit l’autre comme un instrument d’une prise de pouvoir sur tout le pays. »

Pour le spécialiste, la crainte d’une nouvelle guerre civile, cette fois entre les factions kadhafistes de l’ANL et celles qui sont fidèles au maréchal Haftar, ainsi que l’objectif commun de contrôler le pays réfrènent pour le moment les ardeurs des uns et des autres. « Mais si les revers de l’ANL se poursuivent à l’ouest, ce n’est qu’une question de temps avant que [ces deux camps] se déchirent, pronostique Gomati. Ils se disputent sur la question de la part du gâteau, et les défaites de Haftar, que les kadhafistes – même au sein de l’ANL – méprisent profondément, ont singulièrement réduit ce gâteau. »

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