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Cet article est issu du dossier «Finance - Les sentinelles du Trésor des Africains»

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Politique économique

Banquiers centraux : Abbas Tolli peut-il sauver la Cemac ?

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Mis à jour le 09 juin 2020 à 11h29
Le Tchadien Abbas Mahamat Tolli occupe le poste de gouverneur de la Beac depuis trois ans.

Le Tchadien Abbas Mahamat Tolli occupe le poste de gouverneur de la Beac depuis trois ans. © Fernand Kuissu

Même s’il a tardé à réagir, le gouverneur de la BEAC multiplie les initiatives face aux conséquences économiques du Covid-19.

La Banque des États de l’Afrique centrale (Beac) se serait bien passée d’une nouvelle polémique sur le risque de dévaluation du franc CFA. À la différence que la « bourde » est cette fois venue de l’intérieur, mettant les médias de la région en ébullition. S’inquiétant d’une « propagation rapide et de grande ampleur de la crise du Covid-19 », le dernier rapport sur la politique monétaire mentionne clairement – un passage ayant échappé à la vigilance des relecteurs de la banque centrale – que « la Beac serait de nouveau soumise aux mêmes risques sur la parité de sa monnaie qu’en fin 2016 », en l’absence d’une cure d’austérité des États membres et de nouveaux financements extérieurs.

Abbas Mahamat Tolli a tenté d’éteindre l’incendie, le 12 mai, en insistant sur la consistance des réserves de change qui représentent cinq mois d’importation. Mais le communiqué a surtout mis sa conception du métier en évidence. « Un banquier central dans un régime de change fixe doit, selon lui, avant tout veiller à la stabilité extérieure de la monnaie. Ainsi, le niveau des réserves et le taux de couverture extérieure de la monnaie sont les indicateurs qu’il surveille quasi quotidiennement, au point d’en faire une obsession », glisse-t-on dans son entourage.

Retard à l’allumage

Même s’il est lui reproché un certain retard à l’allumage dans la réponse à la catastrophe de Covid-19, donnant l’impression que la réaction était d’abord budgétaire, le Tchadien s’est repris avec volontarisme. La baisse du taux directeur est intervenue le 27 mars, ainsi que la décision d’injecter de la liquidité en doublant son volume pour atteindre 500 milliards de F CFA (762 millions d’euros) – avec possibilité d’aller jusqu’à 1000 milliards de F CFA. La Beac est, du reste, disposée à prendre des « mesures complémentaires » si la nécessité s’impose.

« Baignant dans une relative surliquidité, les banques ne sont venues solliciter qu’à peine 75 milliards de F CFA jusqu’au 8 mai. Ce qui pose la question de l’efficacité de certaines mesures. Par ailleurs, des mesures vigoureuses tardent à être prises en faveur des PME les plus touchées », regrette un analyste.

Il demeure solitaire dans la prise de décision

La Beac a également mis 90 milliards de F CFA à la disposition de la banque de développement régionale. Prévu pour la fin 2021, le remboursement de 2770 milliards de F CFA de créances consolidées des États auprès de la banque centrale a été reporté d’un an.

Pour y parvenir, cet ancien ministre de l’Économie a mis un point d’honneur à consulter les associations des banques notamment du Congo, du Gabon, de la Centrafrique, de la Guinée équatoriale, du Cameroun et du Tchad, dont certaines avaient pris les devants en suggérant des pistes de solutions. Ce qui témoigne de « son intelligence et de son management collaboratif », lui reconnaissait déjà Rigobert Roger Andély, ex-ministre de l’Économie du Congo, qui fut le numéro deux de la Beac. S’il accueille beaucoup de « visiteurs du soir » venant d’horizons divers pour se forger une opinion, il demeure « solitaire dans la prise de décision », selon un proche collaborateur.


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Taciturne et autoritaire

À 47 ans, ce diplômé de l’université du Québec n’a tutoyé que les sommets au cours de sa carrière. Il a été le directeur de cabinet de son oncle, Idriss Déby Itno, puis s’est occupé des portefeuilles des Finances et des Infrastructures durant ses deux passages au gouvernement. Avant son arrivée en 2017 à la tête de la banque centrale, où il fit un premier séjour entre 2008 et 2010 comme secrétaire général, Abbas Tolli a successivement dirigé le régulateur bancaire régional et la banque de développement de la zone.

Taciturne, ce polygame féru d’histoire des religions et père de dix enfants est perçu comme « autoritaire » par une partie du personnel qui ne lui pardonne pas d’avoir réduit le train de vie de l’institution.

Il a mis les banquiers et le patronat au pas

« La Beac ne saurait s’afficher comme un îlot de prospérité et d’opulence dans une sous-région en crise », clamait-il déjà à sa prise de fonctions, en février 2017. Certains en revanche louent son indépendance à l’égard des politiques, en inscrivant la fin des avances statutaires aux États au marbre des statuts, et sa détermination à mener des réformes.

« Il a mis les banquiers et le patronat au pas par rapport à l’application de la nouvelle réglementation de changes et continue de tenir tête au lobby pétrolier sur ce dossier, en dépit du fait qu’il ne bénéficie pas du soutien de nombre de ministres des Finances. En outre, les marchés interbancaire et des titres publics ont véritablement pris leur envol sous son impulsion », soutient un cadre de la Beac.

Il peut toutefois compter sur les chefs d’État de la zone qu’il a connus lorsqu’il présidait des institutions régionales, ou s’appuyer sur le ministre camerounais de l’Économie, Alamine Ousmane Mey, ou l’argentier équato-guinéen César Mba Abogo. À l’exception peut-être de Paul Biya qui ne lui a jamais accordé une audience. Son prédécesseur n’avait eu qu’une seule chance.

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