Technologie

Face à Amazon et Microsoft, la bataille pour la « data » africaine s’intensifie

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Mis à jour le 08 juin 2020 à 10h50
Un datacenter coûte entre 5 et 40 millions de dollars selon sa capacité,

Un datacenter coûte entre 5 et 40 millions de dollars selon sa capacité, © PeopleImages/Gettyimages

Galvanisés par la concurrence entre les géants américains, les opérateurs africains de datacenters veulent grandir pour les attirer…ou leur résister.

Une petite révolution a eu lieu en mai 2020 au 17 Waterloo Road, à Samrand, en Afrique du Sud. Dans cette zone économique située à une quarantaine de kilomètres au nord de Johannesburg, Standard Bank, l’une des quatre plus grandes banques du pays a cédé son centre de données à Africa Data Centres (ADC), un opérateur qui, comme son nom l’indique, est spécialisé dans la construction et la gestion de datacenters sur le continent.

Le bâtiment ultra-sécurisé, ceint d’un haut mur de briques rouges surmonté de barbelés et équipé de multiples caméras de surveillance était jusqu’ici dédié exclusivement à l’hébergement des données de Standard Bank. Respectant déjà les normes internationales les plus poussées du secteur en matière de fiabilité et de sécurité de ses serveurs, il sera transformé en datacenter « neutre », c’est-à-dire ouvert à une clientèle diversifiée, allant des grands noms de la tech comme Google ou Amazon aux organismes publics en passant par les entreprises locales ou panafricaines.

Un marché estimé à 500 millions de dollars

L’opération signe l’amorce d’un nouveau chapitre dans le développement des centres de données en Afrique, un marché estimé à 500 millions de dollars en 2018, selon les chiffres du cabinet Xalam Analytics et en très forte croissance (30 à 40 % par an selon les marchés). « Cinq à dix datacenters se créent chaque année sur le continent », observe Guy Zibi, directeur général de Xalam Analytics.

L’expert basé à Boston explique que le temps où les grandes entreprises devaient posséder leur propre datacenter afin de gérer une masse importante de données est révolu. À l’image de Standard Bank, il est désormais possible, mais surtout plus simple et moins coûteux, d’externaliser ces activités en louant des serveurs et de la capacité électrique auprès des opérateurs de datacenter. Par conséquent, le parc de datacenters non neutres à vendre devrait exploser dans les années à venir créant un boulevard pour des acquisitions de la part des opérateurs d’infrastructures comme Africa Data Centres.

Leader continental en nombre de datacenters exploités (cinq opérationnels et trois en cours de lancement), ce dernier est une émanation de Liquid Telecom, qui avait racheté 61 % des actifs de Kenya Data Networks en 2013. L’opérateur zimbabwéen dirigé par Nic Rudnick et propriété du groupe Econet fondé par le milliardaire Strive Masiyiwa, est en train de transformer cette activité dévolue aux centres de données en une entreprise à part entière. C’est ainsi qu’Africa Data Centres a vu le jour en 2018. Présente au Cap, à Johannesburg, Nairobi, Kigali et Harare, la société est dirigée par le Français Stéphane Duproz depuis sa création.

Sur le marché, Africa Data Centres ainsi que d’autres acteurs panafricains dont PAIX Data Centres ou Etix Everywhere, et nationaux comme Teraco Data Environments, sont en concurrence avec les géants américains de la tech. En effet, les entreprises de taille moyenne, dont la masse de données à gérer est modeste, préfèrent souvent recourir aux services fournis par les opérateurs de cloud computing [dématérialisation du stockage des données et de certains logiciels, ndlr] comme Amazon Web Service (AWS) ou Microsoft Azure.

Guerre de position

Ces derniers se livrent une guerre de position entamée en 2015, date à laquelle AWS a décidé d’installer un point de présence (ou PoP) [c’est-à-dire la location de plusieurs serveurs dans un datacenter que l’entreprise ne possède pas] en Afrique du Sud.

L’entreprise fondée par Bill Gates a par la suite devancé celle de Jeff Bezos en ouvrant en mars 2019 deux datacenters, toujours en Afrique du Sud (au Cap et à Johannesburg) et en signant dans la foulée des partenariats stratégiques comme celui qui le lie à Liquid Telecom, devenu le principal fournisseur des services Azure sur le continent. AWS, qui avait entre-temps lancé un PoP au Kenya, a répliqué en avril 2020 en annonçant l’ouverture d’une « région » [plusieurs datacenters] au Cap.

Le seul segment des services cloud était estimé à 1,7 milliard de dollars en 2019

L’intensification de la présence des mastodontes de la Silicon Valley sur le continent crée un double effet : AWS et Microsoft deviennent à la fois des clients et des concurrents des opérateurs locaux de datacenter neutres. « Les grands opérateurs de cloud se déploient en deux étapes. Ils installent d’abord un point de présence dans un datacenter par pays pour rapprocher leurs données des utilisateurs finaux, puis ils construisent leurs propres infrastructures là où le PIB est solide et le nombre d’utilisateurs potentiels important », explique Stéphane Duproz, le directeur général d’Africa Data Centres.

Un secteur loin d’avoir atteint son apogée

De quoi faire frémir les opérateurs africains ? Bien au contraire. « Nous construisons l’infrastructure de base nécessaire au déploiement de ces acteurs », rappelle Wouter van Hulten, ancien cofondateur du leader européen Interxion qui a créé et dirige PAIX Data Centres depuis 2016 au Kenya. Les spécialistes locaux du datacenter neutre sont donc galvanisés par un dynamisme loin d’avoir atteint son apogée. « AWS et Microsoft rencontrent un tel succès qu’ils sont déjà en train de multiplier par deux ou trois leur capacité », confie Stéphane Duproz. 

Le seul segment des services cloud était estimé à 1,7 milliard de dollars en 2019 par les experts du site spécialisé dans les études de marché, Research and Markets, et les investissements prévus pour les dix années à venir se situent entre 1 et 2 milliards de dollars. Autant de signaux positifs pour des investisseurs de plus en plus intéressés par ce type d’infrastructures qui, selon leur capacité, coûtent entre 5 et 40 millions de dollars. 

Résultat, un autre type d’acteur est entré dans la danse, les fonds de private equity. En mars, le fonds de capital-risque britannique Actis a ainsi annoncé vouloir débourser 250 millions de dollars pour « créer une plateforme africaine de centre de données ». La première phase du projet s’est concrétisée par une prise de participation majoritaire dans l’opérateur nigérian Rack Center, créé en 2012 et qui possède un datacenter à Lagos hébergeant 80 clients internationaux, régionaux et locaux. Actis veut participer à l’extension de celui-ci en vue de proposer une capacité supérieure à 10 mégawatts (MW), soit une offre digne des datacenters européens.

 

Pour ne pas se faire griller la priorité par les fonds d’investissement, les acteurs panafricains comme Africa Data Centres, le marocain N+One (qui a un projet en RDC) ou encore PAIX Data Centres, cherchent à grandir rapidement. L’heure est donc déjà à la polarisation d’un marché qui se partage entre cinq ou six acteurs pressés d’acheter des infrastructures devenues inutiles pour les grandes entreprises ou d’engloutir leurs homologues régionaux comme RackAfrica au Ghana, que PAIX – présent au Kenya où il est en train de construire un datacenter qui sera opérationnel en décembre 2020 – a acquis en 2011.

Construction ex nihilo

Stéphane Duproz, CEO d'Africa Data Centres

Stéphane Duproz, CEO d'Africa Data Centres © Africa Data Centres

Pour sa part, Africa Data Centres, qui enregistre une marge Ebitda « supérieure à 50 % » d’après son patron, construit actuellement deux datacenters au Ghana et au Nigeria. En mars, il a aussi annoncé avoir remporté un contrat de gestion pour le Carrier Hotel de Lomé, un datacenter financé à hauteur de 20 millions de dollars par la Banque mondiale dans la capitale togolaise et qui devrait être opérationnel en 2021.

Tous les protagonistes ne profiteront pas de la manne à venir 

Disposant d’une enveloppe sécurisée de 500 millions de dollars, le groupe dirigé par Stéphane Duproz compte tripler le nombre de ses implantations dans les douze mois qui viennent. « Il y aura des configurations différentes, comme de la construction ex nihilo comme au Ghana ou au Nigeria, de l’acquisition d’infrastructures existantes ou la signature de contrats de gestion comme au Togo, qui ne nécessitent aucun investissement », détaille le dirigeant, ex-directeur général de TelecityGroup passé également par la direction Europe de Global Switch.

Tous les protagonistes ne profiteront pas de la manne à venir. Pour certains observateurs, l’absence de stratégie panafricaine de Teraco Data Environments, leader sud-africain du secteur qui aurait pu constituer un concurrent de taille avec cinq implantations dans le pays, est en train de jouer contre lui en l’isolant dans son marché.

Pour d’autres, comme Etix Everywhere, racheté début février pour 800 millions de dollars par l’américain Vantage Data Centers, l’aventure africaine se stopperait net sur décision du nouveau propriétaire. L’opérateur, présent à Casablanca et à Accra, avait pour projet de se développer à Djibouti, au Kenya, au Nigeria et en Afrique du Sud. Contactée, l’entreprise n’a pour l’heure ni confirmé, ni infirmé l’information.

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