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Raghav Prasad (MasterCard) : « Notre plus grand concurrent en Afrique, c’est le cash »

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Mis à jour le 08 juin 2020 à 10h54
Raghav Prasad, président de division, chargé des activités subsahariennes de Mastercard.

Raghav Prasad, président de division, chargé des activités subsahariennes de Mastercard. © Mastercard

Inclusion financière, partenariat avec Airtel, investissements dans les start-up… Le point sur la stratégie du géant bancaire, dont le nombre d’employés a triplé sur le continent au cours des cinq dernières années.

Vétéran du secteur financier, passé par Citibank et Royal Bank of Scotland (RBS), Raghav Prasad a rejoint MasterCard en 2014. Depuis janvier 2018, il est président de division, chargé des activités subsahariennes. Dans sa première interview avec Jeune Afrique et The Africa Report, il expose et analyse la stratégie de MasterCard sur le continent, les défis posés par la prévalence de l’argent liquide, ainsi que les opportunités d’inclusion et d’innovation financières.

Jeune Afrique : Le 21 mai, Mastercard a annoncé l’objectif, en réponse à la pandémie de Covid-19, de « connecter 1 milliard de personnes, 50 millions de petites entreprises, 25 millions de femmes entrepreneurs à l’économie numérique d’ici à 2025 ». N’est-ce pas un peu trop optimiste ?

Raghav Prasad : Nous croyons toujours aux grandes ambitions qui inspirent l’ensemble de l’organisation, incitent à se mobiliser et à s’atteler à la tâche. Il y a cinq ans, nous nous sommes fixés comme objectif l’inclusion financière de 500 millions de nouveaux clients. Nous avons déjà atteint cet objectif, avec près de 100 millions de personnes en Afrique, nous visons donc maintenant la continuation de cet engagement et de notre stratégie.

Quelle est-elle ? Quelles sont vos priorités sur le continent ?

Notre stratégie fondamentale, en particulier en Afrique, est la croissance inclusive. Pour que les avantages réels de la technologie et de la numérisation se concrétisent, il faut qu’ils soient généralisés. Sinon, ils ne peuvent pas être le moteur du développement économique. Nous travaillons sur de multiples moyens de rendre les transactions sûres et sécurisées, mais nous soutenons également le programme de tous les gouvernements des pays où nous opérons, c’est-à-dire à favoriser l’inclusion financière.

Pour ce faire, nous nous concentrons sur le véritable moteur de l’économie : les micro-marchands [petits commerçants et détaillants des secteurs formel et informel, ndlr]. Comment pouvons-nous les soutenir par le biais des transactions numériques ? Grâce à la numérisation, ils peuvent suivre leurs transactions et fournir des preuves et des données sur leur chiffre d’affaires aux prêteurs, et ont donc accès à un fonds de roulement.

Comment appliquez-vous ce programme en Afrique ?
On ne peut pas vraiment se développer à grande échelle en Afrique avec les mêmes modèles commerciaux et les mêmes technologies que ceux utilisés en Europe et aux États-Unis. Il suffit de penser à la vaste géographie du continent africain… Il faut donc mettre en place un tout nouveau système, construit autour de plateformes innovantes, interopérables, sécurisées et à faible coût. C’est ce que nous avons fait avec Mastercard QR en Tanzanie, par exemple.

Grâce à notre partenariat avec Airtel, nous allons toucher plus de 100 millions d’utilisateurs de téléphones portables

Nous avons travaillé avec les commerçants, les opérateurs de téléphonie mobile et les banques pour faire en sorte que ces commerçants puissent obtenir leurs règlements rapidement, parfois deux fois par jour. Nous avons relié leurs portefeuilles mobiles – qui existent partout – à la technologie QR. Un numéro de carte de crédit virtuel existe également en plus du code QR.

Aujourd’hui, 14 millions de personnes en Tanzanie peuvent utiliser cette technologie pour des transactions en face à face, mais aussi pour effectuer des achats en ligne, grâce à cette combinaison de QR et de carte virtuelle. En un an, nous avons ajouté plus de 50 000 nouveaux commerçants à cette plateforme. C’est ainsi que nous envisageons lamise à l’échelle.

Vous parlez de « partenariats » avec les opérateurs de téléphonie mobile. Mais eux aussi misent sur les paiements mobiles et l’inclusion financière. Ne sont-ils pas plus des concurrents que des alliés ?

Non, pas du tout. De notre point de vue, les opportunités et les défis sont si importants qu’il est impossible pour un seul acteur de les surmonter complètement. Mais un partenariat symbiotique peut faire en sorte que tout le monde en profite. Et les opérateurs de réseaux mobiles (MNO) sont les partenaires parfaits.

D’une part, en Afrique, le nombre de personnes possédant un portefeuille de téléphonie mobile est d’un ordre de grandeur supérieur à celui des personnes possédant un compte bancaire. Nous avons récemment signé un accord avec Airtel afin de nous assurer que leurs portefeuilles mobiles seront équipés de Mastercard QR et de Virtual Card. Cela représente plus de 100 millions d’utilisateurs de téléphones portables Airtel Africa dans 14 pays africains.

C’est une chose d’avoir de nombreux utilisateurs enregistrés. Mais combien de transactions ont réellement lieu sur votre plateforme ?

Les portefeuilles d’argent mobile sont généralement utilisés pour les transactions de personnes à personnes. Et les opérateurs mobiles doivent encore relever le défi d’atteindre les transactions de personnes à commerçants (P-to-M). Or le P-to-M est quelque chose que MasterCard fait depuis toujours. En Tanzanie, nous avons eu plus de 9 millions de transactions en 2019. En 2020, nous avons déjà enregistré un niveau plus élevé que cela.

Comment la pandémie de Covid-19 a-t-elle affecté vos opérations en Afrique ?

Cette année, nous avons eu deux nouveaux cas d’utilisation en Tanzanie. Nous avons lancé une solution de paiement numérique pour les motards commerciaux (boda-boda riders) et les clients en Tanzanie, par le biais de Mastercard QR et le groupe bancaire NMB. Nous avons également signé un partenariat similaire – avec les autorités locales de transport – pour les minibus. Et nous commençons à voir de nombreuses transactions par le biais de ces plateformes.

Nous nous concentrons sur tous les niveaux de paiement, des petits commerçants aux compagnies aériennes

Nous avons commencé avec ces solutions de paiement dans les stations-service (pour l’essence, le rechargement du téléphone portable, l’achat de petits articles…). Maintenant, nous nous sommes étendus aux déplacements et aux transports, c’est comme cela que nous nous développons en Afrique.

Vous concentrez-vous uniquement sur les micro-marchands ou visez-vous d’autres segments ?

Nous nous concentrons sur tous les niveaux de paiement, des petits commerçants aux compagnies aériennes en passant par les supermarchés éthiopiens ou les grands magasins. C’est notre gagne-pain. Nous examinons la question sous plusieurs angles et nous nous demandons comment aider les commerçants à passer au numérique. Récemment, au Kenya, nous avons réalisé ce scénario en accompagnant un supermarché à passer du paiement exclusif en espèces au paiement numérique en quatre semaines seulement. Et nous y sommes parvenus !
Vous mentionnez souvent votre travail avec les gouvernements. Quelle est son importance en Afrique ?

Notre objectif est de favoriser l’inclusion financière, qui est le moteur économique à long terme qui fera avancer ces pays. Et cette priorité s’aligne parfaitement sur les programmes des gouvernements. Nous pouvons les aider à fournir des services publics efficaces (sécurité sociale, permis de conduire, passeports…), qui sont tous liés à un système de paiement efficace.

Nous travaillons avec les gouvernements pour réduire la dépendance à l’égard de l’argent liquide, ce qui contribuera à minimiser les fuites de recettes et à améliorer le recouvrement des impôts. Nous pouvons également travailler à la sécurisation et à l’accélération des procédures de passation de marchés, ce qui peut contribuer à libérer des fonds de roulement pour les entreprises.

Il faut nous considérer comme une entreprise technologique

Enfin, nous disposons de capacités de conseil, avec près de 200 consultants qui peuvent apporter un soutien en matière de stratégie et d’exécution aux gouvernements, que ce soit en Tanzanie, au Nigeria, au Ghana ou au Sénégal. Par exemple, nous avons travaillé avec le gouvernement du Ghana à la mise en œuvre de programmes de vaccination et d’autres projets visant à soutenir les producteurs de café.

Et nous discutons actuellement du tourisme. Pas seulement sur la question des paiements, mais aussi sur la manière d’exploiter les données dont nous disposons sur les paiements, de voir les tendances et les opportunités, et d’en tirer parti. Il faut nous considérer comme une entreprise technologique.

Revenons à l’inclusion numérique. Vos concurrents en Afrique prétendent également avoir le même objectif. En quoi votre plateforme et vos offres diffèrent-elles de celles de vos concurrents ?

Permettez-moi de le dire très simplement : en Afrique, notre plus grand concurrent est l’argent liquide, le cash. Environ 95 % de toutes les transactions de détail en Afrique se font en espèces. Je pourrais passer tout mon temps à penser à Visa ou American Express ou je pourrais essayer de réduire ces 95 %, en proposant de nouveaux moyens de développer et de numériser l’argent liquide. D’ailleurs, le cash coûte très cher. Il faut l’imprimer, le stocker, le transporter, le sécuriser… Nous estimons que son coût représente environ 1,5 % du PIB d’une économie. C’est là que nous pouvons faire la différence.

Par ailleurs, au cours des 18 à 24 derniers mois, nous avons ouvert de nouveaux bureaux au Sénégal et en Côte d’Ivoire, et nous y affectons davantage de personnel. Au cours des cinq dernières années, nous avons triplé le nombre d’employés en Afrique. Environ 40% des nouvelles embauches dans la région Moyen-Orient et Afrique se sont faites en Afrique. Nous nous efforçons également de favoriser l’acceptation de nos solutions de paiement. L’année dernière, nous avions 2,5 millions de points d’acceptation [pour les cartes de paiement] et 1 million de commerçants en Afrique qui acceptent les paiements par MasterCard QR.

Vous avez un « centre d’innovation » à Nairobi. À quoi sert-il concrètement ?

C’est l’un de nos neuf labs d’innovation dans le monde. Les autres sont situés à San Francisco, Miami, St-Louis, Dublin, Pune, Sidney et Singapour. À Nairobi, nous avons développé un grand nombre d’offres mises sur les marchés. L’une d’entre elles est Jaza Duka (« remplissez votre stock »), une plateforme de prêt numérique que nous avons lancée avec Unilever et Kenya Commercial Bank (KCB). Elle permet aux petits commerçants de commander auprès d’Unilever en utilisant notre plateforme et de payer numériquement. Comme ces transactions sont numérisées, KCB peut les monitorer et proposer des fonds de roulement aux commerçants.

Une autre plateforme a été créée pour les agriculteurs, afin de les mettre en contact avec des agents, des acheteurs et des institutions financières. Ainsi, les agriculteurs obtiennent le meilleur prix pour leurs marchandises, tandis que les acheteurs peuvent traiter directement avec les agriculteurs et rationaliser « le dernier kilomètre » de la transaction. Et les institutions de microfinance peuvent voir ces transactions et fournir des capitaux aux agriculteurs, pour l’achat d’engrais par exemple.

Il est important de noter que ces innovations, développées en Afrique, commencent à être transposées dans d’autres parties du monde, en Inde par exemple.

Nous n’investissons pas dans le but de créer une licorne

Vous avez investi dans plusieurs start-up africaines. Quels sont vos objectifs et vos méthodes ?

Nous avons investi dans un certain nombre d’entreprises en Afrique : dans la plateforme de commerce électronique Jumia, dans la société de technologie de paiement mobile Oltio (Afrique du Sud), et nous sommes également investisseurs dans des fonds d’investissement privés qui se concentrent sur la fintech en Afrique. Enfin, nous investissons dans l’innovation en Afrique pour l’Afrique.

Nous travaillons avec des start-up depuis longtemps. Avec Mastercard Start Path, un programme de six mois, nous avons travaillé avec 200 entreprises pour les aider à se développer et à lever 1,5 milliard de dollars de capitaux au total. Parmi elles, on trouve quelques entreprises africaines comme MAX.ng, la start-up nigériane de transport de motos, et Flutterwave (services de paiement). L’année dernière, nous avons lancé, au Nigeria et au Kenya, Mastercard Engage qui, entre autres choses, relie les start-up à des milliers de nos partenaires technologiques. Enfin, avec Mastercard Developers, nous offrons un accès à des APK [fichiers logiciels pour le système d’exploitation Android], à de la documentation, à des services d’analyse…

Nous n’investissons pas dans le but de créer une licorne : atteindre une valorisation de 1 milliard de dollars et passer directement à l’introduction en Bourse. Nous nous concentrons sur la manière de parvenir à la numérisation de l’argent liquide et sur les start-up que nous pouvons aider à atteindre l’échelle nécessaire pour participer à cette digitalisation.

Est-ce une référence à Interswitch, au Nigeria, la start-up de paiement dans laquelle Visa a récemment investi ? Étiez-vous également intéressés par cette transaction ?

Nous investissons depuis bien plus longtemps que cela dans de nombreux pays. Nous comprenons très bien les opportunités, surtout au Nigeria. Pour nous, tout investissement ne consiste pas seulement à mettre de l’argent sur la table, nos partenaires doivent apporter la bonne technologie, avoir le bon niveau de réputation et être prêts à travailler avec nous sur le long terme. Il n’y a pas de possibilités d’investissement dont nous n’avons pas « vérifié les pneus » pour ainsi dire. Si nous n’investissons pas, c’est toujours un choix délibéré.

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