Politique

En RDC, Moïse Katumbi attend son heure : le « plan sur trois ans » de l’opposant

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Mis à jour le 03 juin 2020 à 14h20
Moise Katumbi, le 28 mai 2019, à l’Hotel Conrad, Bruxelles.

Moise Katumbi, le 28 mai 2019, à l’Hotel Conrad, Bruxelles. © Johanna de Tessières/ Collectif Huma pour JA

Rentré au pays il y a tout juste un an, l’ex-gouverneur du Katanga prend le temps de structurer son nouveau parti et de peaufiner sa stratégie. Avec l’élection de 2023 en ligne de mire ?

Il est à peine midi, mais le thermomètre affiche déjà près de 25 degrés, ce 20 mai 2019, lorsque le Falcon 7X de Moïse Katumbi se pose sur le tarmac de l’aéroport de Lubumbashi. Chemise blanche et chapeau assorti, le « Chairman » s’en extrait tout sourire.

Accueilli par une foule enthousiaste dans son fief de l’ex-Katanga, province dont il fut gouverneur de 2007 à 2015 mais aujourd’hui démantelée, l’homme d’affaires marquait ce jour-là la fin de trois années d’exil et de vaines tractations avec son ancien ami et désormais ennemi, Joseph Kabila. Affaibli par une série de démêlés judiciaires, privé de son passeport, il avait été forcé de renoncer à se présenter à la dernière élection présidentielle et avait dû se résoudre à soutenir le candidat de la coalition Lamuka, Martin Fayulu.

2023 en ligne de mire ?

Alors que ce dernier revendique toujours la victoire au scrutin qui s’est tenu fin 2018, c’est dans la peau d’un « opposant constructif mais exigeant », selon ses propres termes, que Moïse Katumbi rentrait en RDC. Un an après, où en est cet homme auquel beaucoup prêtent la volonté d’être candidat en 2023 ?

Interrogé par Jeune Afrique depuis son village de Kashobwe, où il passe le plus clair de son temps lorsqu’il est en RDC, Moïse Katumbi affirme ne pas vouloir se projeter. « L’opposition doit mettre à profit les années qui nous séparent de la présidentielle pour travailler et bâtir un projet d’alternance, solide et crédible », explique-t-il. Évoquant tour à tour l’insuffisance des moyens dans la lutte contre le Covid-19, la persistance de la corruption, la question du train de vie de l’État ou encore l’insécurité, il ne veut rien dévoiler ou presque de ses ambitions.

Il faut dire que le contexte l’incite à la prudence. En un an, la situation au sein de Lamuka ne s’est guère améliorée. La plateforme a enregistré le départ de deux de ses cadres, Antipas Mbusa Nyamwisi, un temps pressenti pour entrer au gouvernement, et Freddy Matungulu, parti à la BAD. À l’exception de quelques messages échangés dans un groupe WhatsApp dédié, les membres de la coalition ne communiquent plus que rarement. Il arrive encore qu’ils se consultent avant la publication de certains communiqués, mais c’est à peu près tout.

Lamuka peine donc à parler d’une seule voix, tiraillée entre le duo composé par Martin Fayulu et Adolphe Muzito, tenant d’une ligne « dure » vis-à-vis d’un pouvoir dont il ne reconnaît pas la légitimité, et la voie « républicaine » prônée par Moïse Katumbi. Quant au discret Jean-Pierre Bemba, il a disparu du devant de la scène, tout entier absorbé par la restructuration de son Mouvement de libération du Congo (MLC).

On n’est pas en campagne, mais on a une véritable offre politique

À trois ans de la présidentielle, l’opposition se cherche donc un chef et, à ce jeu de cache-cache politique, Moïse Katumbi dispose d’atouts certains pour rivaliser avec Martin Fayulu. Il n’est peut-être plus gouverneur du Katanga, mais il y demeure populaire. En juin 2019, un sondage réalisé par le Groupe d’études sur le Congo (GEC) de l’Université de New York et par le Bureau d’études, de recherche et de consulting international (Berci) affirmait que c’était Moïse Katumbi qui, en tant qu’opposant, recueillait le plus d’opinions favorables (70% des personnes interrogées), même si Fayulu passait pour être le mieux placé pour diriger l’opposition.

Ces derniers mois, Moïse Katumbi s’est donc appliqué à structurer sa base militante au-delà de son Katanga natal. Pour cela, en décembre 2019, il a créé Ensemble pour la République, résultat de la fusion des six partis membres de la plateforme Ensemble pour le Changement.

Beaucoup y ont vu une déclaration de candidature pour 2023, mais Moïse Katumbi ne le confirme pas. « Nous n’en sommes pas encore là, assure-t-il. Nous devons d’abord lancer officiellement le parti et travailler à bâtir un projet d’alternance réaliste et efficace. Les choses peuvent changer au Congo. Nous le démontrerons ».

« On n’est pas en campagne, mais on a une véritable offre politique, abonde Olivier Kamitatu, porte-parole et directeur de cabinet de Katumbi. À ce stade il est important de faire remonter les préoccupations des citoyens pour ensuite mieux adapter le projet. »

« Verticaliser » la gestion du parti

Moïse Katumbi, lors de la création de son parti politique "Ensemble pour la République", le 17 décembre 2019 à Lubumbashi.

Moïse Katumbi, lors de la création de son parti politique "Ensemble pour la République", le 17 décembre 2019 à Lubumbashi. © DR / Ensemble pour la République

Moïse Katumbi s’est engagé dans un plan sur trois ans

Pas encore en campagne donc, mais en phase de repérage, Moïse Katumbi finalise les structures de sa nouvelle formation. Le parti ne compte pour l’instant à son organigramme que Pierre Lumbi, patron du Mouvement social (MS) et ex-conseiller sécurité de Joseph Kabila.

« Nous sommes dans dernière ligne droite, assure Kamitatu. Il nous manque encore les derniers certificats de nationalité des fondateurs, qui doivent être signés par le ministre de la Justice. Nous allons ensuite déposer les documents au ministère de l’Intérieur. D’ici la fin du mois de juin, le parti sera autorisé. »

Si Ensemble pour la République semble conçue pour porter une éventuelle candidature de Katumbi, les six partis qui la composent continueront à exister, ainsi que Ensemble pour le changement. Tous les membres de cette structure créée en mars 2018 ne l’ont d’ailleurs pas suivi dans son nouveau parti.

« Moïse Katumbi s’est engagé dans un plan sur trois ans, explique l’un d’eux. L’avantage des grandes formations, c’est qu’elles rendent les choses plus lisibles électoralement parlant et évitent le vagabondage. Au fond, Katumbi a surtout voulu verticaliser la gestion de son parti. »

Félix Tshisekedi (à g.) et Moïse Katumbi, à Paris, en décembre 2015.

Félix Tshisekedi (à g.) et Moïse Katumbi, à Paris, en décembre 2015. © Pierre Boisselet pour JA

Un temps soupçonné de trop ménager Tshisekedi, Katumbi se montre aujourd’hui plus tranchant

En attendant qu’Ensemble pour la République reçoive son agrément, l’ancien gouverneur du Katanga peaufine ses arguments. Son discours à l’égard de Kabila a peu évolué depuis qu’il est rentré au pays et, à l’évocation d’un éventuel retour aux affaires du « Raïs », il coupe court : « Il reviendrait pour faire quoi ? Il a passé 18 ans au pouvoir et son bilan est largement négatif. »

Un temps soupçonné de trop ménager celui qu’il avait coutume d’appeler « mon frère », le président Tshisekedi, Moïse Katumbi se montre aujourd’hui plus tranchant. « Depuis novembre 2018, lui et moi avons suivi des trajectoires différentes. Il est au pouvoir, je suis dans l’opposition, affirme-t-il. Les élections chaotiques de 2018 nous ont plongés dans une situation particulière, avec un chef de l’État qui, nulle part, n’a de majorité. Certes, cela limite sa marge de manœuvre. Mais en 2023, les Congolais jugeront le bilan d’un homme, pas celui d’une coalition. »

« Les premiers mois, Moïse Katumbi avait demandé à ses militants de ne pas trop attaquer Félix Tshisekedi, décrypte un de ses alliés politiques. L’idée était de donner une chance au nouveau président de se démarquer de Kabila et de marginaliser ce dernier. Mais les difficultés administratives qu’il a rencontrées dans l’organisation de sa tournée dans l’est du pays ont généré quelques frustrations. »

Solides contacts à la présidence

« Si Moïse Katumbi a pu faire son safari, c’est parce qu’il y a eu une alternance au sommet de l’État, ajoute Olivier Kamitatu. Il faut le reconnaître. Mais il faut aussi être dans la critique intelligente et se rendre compte que le Congo est un véhicule dont la jauge est dans le rouge, sans que l’on sache combien de temps on va pouvoir tenir. »

Katumbi a ses entrées auprès des conseillers les plus influents du président congolais

Sur l’épineux dossier des 100 jours, qui vaut à Vital Kamerhe, l’ancien directeur de cabinet du chef de l’État, d’être accusé de détournements de fonds, Katumbi se montre moins virulent que Martin Fayulu, qui estime que « la responsabilité personnelle de Félix Tshisekedi est aussi engagée ». « Il faut laisser la justice de suivre son cours en toute indépendance », dit-il.

L’infléchissement de son discours ne l’empêche pas de conserver de solides contacts à la Cité de l’Union africaine. Il a toujours ses entrées auprès des conseillers les plus influents du président congolais, qui jouent au besoin les intermédiaires avec le chef de l’État : François Beya, qui a supervisé les étapes de sa tournée dans l’Est, mais aussi Fortunat Biselele et Jean Claude Kabongo qui avaient, avec Salomon Idi Kalonda, le conseiller politique de Katumbi, travaillé au rapprochement avec le camp Tshisekedi après 2015.

Certains ont un temps prêté à Moïse Katumbi des envies de rapprochement avec Félix Tshisekedi, mais l’intéressé réaffirme sa fidélité à Lamuka, cette coalition en laquelle il dit continuer à croire. « Les vues ne sont pas irréconciliables. Elles font l’objet des débats. C’est cela la démocratie, insiste-t-il. Nos points de convergence sont bien plus nombreux que nos points de divergence. »

Les désaccords, pourtant, sont nombreux. Le plus important porte sur la question du poste de porte-parole de l’opposition. Moïse Katumbi et ses alliés peuvent se prévaloir de 69 députés – ce qui fait d’eux la première force d’opposition parlementaire.

Mais deux problèmes se posent. D’abord, bien que prévu par la Constitution depuis 2007, ce poste n’a jamais été formellement créé. « Le processus est bloqué au niveau des présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale », explique Moïse Katumbi. Tous deux sont issus du FCC [Front commun pour le Congo] de Kabila. L’ancien président peut-il accepter un processus susceptible d’élever son ennemi juré au rang de ministre d’État ? L’expérience permet d’en douter. « La question est de savoir si le chef de l’État tiendra la promesse qu’il a faite à Rome en octobre 2019, lorsque Mgr Fridolin Ambongo a été créé cardinal », résume Moïse Katumbi.

L’autre difficulté émane des rangs mêmes de l’opposition, Martin Fayulu ayant répété à plusieurs reprises qu’accepter ce poste reviendrait à légitimer des institutions issues d’un « hold-up électoral ». Moïse Katumbi pourrait-il passer outre ? « Il a dû céder son tour en décembre 2018 et a le droit de nourrir des ambitions. Mais il se trompe de combat, tacle un de ses partenaires au sein de Lamuka. Il parle d’opposition “républicaine” alors que nous ne sommes pas dans une démocratie ! »

Autrement dit, malgré l’optimisme affiché par ses différents leaders, l’avenir de Lamuka semble bel et bien s’écrire en pointillé. « C’est une situation délicate, résume un proche de l’ancien gouverneur du Katanga. Personne ne veut prendre la responsabilité d’être celui qui tuera Lamuka. » Moïse Katumbi pas plus que les autres.

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