Diplomatie

Tunisie : le président Kaïs Saïed, une énigme à l’international

Réservé aux abonnés | | Par - correspondante à Tunis
Le président tunisien Kaïs Saïed, le 13 janvier 2020.

Le président tunisien Kaïs Saïed, le 13 janvier 2020. © Présidence tunisienne

Avec Kaïs Saïed à la tête de l’État tunisien, les chancelleries occidentales sont désarçonnées. L’homme voyage peu, est en guerre contre une partie du ministère des Affaires étrangères et rechigne à recevoir les ambassadeurs à Carthage.

« Sur son territoire et en dehors, la Tunisie a un seul président », a insisté le chef de l’État à l’occasion de ses vœux de l’Aïd au peuple tunisien. Une lapalissade ? Non, assurément. En insistant sur ce qui sonnerait comme une évidence, Kaïs Saïed adressait en réalité un avertissement à Rached Ghannouchi, soupçonné de se comporter à l’international tel un président bis. Sous prétexte d’une diplomatie parlementaire aux contours encore indéfinis, le président d’Ennahdha œuvrerait à faire avancer les intérêts de ses alliés au Parlement.

En janvier, le président de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) avait ainsi été reçu en grande pompe en Turquie par Recep Tayyip Erdogan. Une image qui avait ulcéré Carthage. Deux mois plus tard, le même Ghannouchi a participé à une conférence internationale organisée par le Qatar avec des frères musulmans, avant de profiter plus récemment d’une communication téléphonique avec le Premier ministre libyen, Fayez al Sarraj, pour le féliciter de la reprise de la base stratégique d’al-Witya des mains de Khalifa Haftar. La conversation a passablement embarrassé la diplomatie tunisienne, qui tient à sa neutralité sur ce dossier et se refuse de choisir entre Tripoli et Benghazi.

L’épisode a particulièrement mis en lumière la conduite des Affaires étrangères depuis l’élection de Kaïs Saïed en octobre 2019. L’ancien enseignant de droit constitutionnel, très attaché aux principes de légitimité et à la légalité, était particulièrement attendu sur ce chapitre, tant sa victoire, pourtant annoncée par les sondages, avait pris de court les chancelleries. Avec deux ambassadeurs dans son pré-carré — Tarek Bettaïeb au poste de chef du cabinet et Abderraouf Betbaïeb comme ministre-conseiller –, le nouveau mandat semblait s’inscrire sous le sceau de la diplomatie, prérogative exclusive — avec la sécurité du territoire — du président de la République. Il n’en a rien été.

« Tunis ne répond plus »

Faute d’organigramme transparent de la présidence, plus d’un diplomate confesse avoir eu des difficultés à identifier des interlocuteurs. « Au début, nous avions l’impression d’avoir perdu le contact, se souvient un représentant posté à Tunis. Nous avions juste un mail à notre disposition et aucun retour sur nos demandes de rendez-vous. » « C’était un peu Tunis ne répond plus », s’amuse une source au Quai d’Orsay. Et pas d’interlocuteurs non plus du côté de l’ambassade de Tunisie en France : depuis le rappel de son locataire Abdelaziz Rassaa, dont les fonctions ont pris fin le 23 novembre dernier, aucun diplomate n’a été nommé à Paris. « De mémoire, le poste n’a jamais été vacant aussi longtemps », remarque un ancien attaché au consulat à Paris qui rappelle que plus de 700 000 tunisiens résident dans l’Hexagone.

Les absences de Kaïs Saied au Sommet de Davos en janvier, et à celui de l’UA en février, sont incompréhensibles

Circuits coupés, accès difficile au président… et pas davantage de chance dans un premier temps du côté du ministère des Affaires étrangères (MAE), secoué par la spectaculaire démission de Khemaies Jhinaoui, une semaine à peine après l’investiture de Kaïs Saïed. Le 30 octobre 2019, l’ex-ministre s’en explique à la télévision tunisienne. « Dans l’entourage de l’actuel président se trouve une personne qui a scandé des ‘dégage’ en 2011 à l’encontre de grands diplomates. Cela est inadmissible, s’agace alors Jhinaoui. Je ne veux pas donner à mes collaborateurs cette image. Leur dire qu’une fois les échelons gravis, ils seront au bout du compte humiliés. »

Et le même de raconter : « Avant même l’entrée en fonction de Kaïs Saïed, j’ai entrepris toutes les démarches pour le rencontrer, en vain. Nous devions voir ensemble le ministre allemand des Affaires étrangères, comme le veut le protocole, et il devait être mis au courant des dossiers sur lesquels allait sûrement porter cette entrevue. J’envisageais aussi de lui parler, en marge de ce rendez-vous, d’autres sujets, comme le Sommet de la Francophonie. Alors que je me dirigeais vers l’aéroport, j’ai été averti que le président souhaitait rencontrer seul le ministre allemand. J’ai compris qu’il ne souhaitait pas me voir, et j’ai voulu lui épargner la gêne en démissionnant. » Dans un milieu diplomatique très feutré, mais qui bruisse d’échanges, la sortie de Jhinaoui, couplée au silence de la présidence, a inquiété.

Le président tunisien Kais Saied aux côtés de son homologue turque Recep Tayyip Erdogan.

Tunis Tunisian President Kais Saied meeting with turkish President Recep Tayyip Erdogan © © Mohamed Hammi/Sipa Press

Le départ de Tarek Bettaïeb et d’Abderraouf Betbaïeb de Carthage début 2020 a brouillé un peu plus les signaux. Tout comme les absences de Kaïs Saied au Sommet de Davos en janvier, et à celui de l’Union Africaine (UA) en février, d’autant plus incompréhensibles que la Tunisie assure la présidence tournante de la Ligue arabe, et a intégré pour deux ans le Conseil de sécurité de l’ONU comme membre non permanent. « Le peu de surface de contact ne rassure pas les partenaires », analyse un diplomate français de haut rang, qui reconnaît que de ces premiers pas s’est dégagée l’impression d’une diplomatie tunisienne qui navigue à vue.

Retrouver de la cohérence

Depuis, un autre cafouillage a ajouté de la confusion à la confusion. Kaïs Saïed avait affirmé, tout au long de la campagne électorale, son soutien inconditionnel à la cause palestinienne. Aussi, au lendemain de l’élection, le représentant de la Tunisie à l’ONU Moncef Baati, s’est cru autorisé à proposer — avec l’Indonésie — un projet de résolution contre le « Plan de paix » américain pour le Proche-Orient. Colère de Washington, qui a rappelé à Tunis le montant des aides versées au pays. Et désaveu immédiat pour l’ambassadeur Baati, immédiatement rappelé et remplacé par Kaïs Kabtani.

L’austère président préfère les actes concrets aux flamboyances protocolaires

Pour Kaïs Saïed, la Tunisie a certes un rôle géopolitique et international à jouer, mais l’austère sexagénaire préfère les actes concrets aux flamboyances protocolaires. La crise sanitaire liée au Covid-19 a permis d’en prendre la mesure. En pleine pandémie, la Tunisie a dépêché un contingent de médecins en Lombardie pour épauler leurs homologues italiens. Le pays a aussi tenu à inaugurer une ligne maritime entre Sfax et Tripoli, pour approvisionner le voisin libyen entre produits alimentaires. Deux gestes à la confluence de l’humanitaire et de la diplomatie, pour marquer un changement de braquet : la Tunisie se veut championne de toutes les solidarités.

« La gestion de la pandémie par la Tunisie suscite l’admiration, souligne le marocain Omar Alaoui, membre de la Task force « Covid-19 African Response », organisme de l’Union africaine. L’initiative du président de présenter — avec la France — une résolution de cessez-le-feu dans les pays en crise ou en guerre, afin de lutter contre la pandémie, est remarquable ». La résolution a malheureusement buté sur le veto américain. Mais la voix diplomatique tunisienne a retrouvé de la cohérence dans le concert des Nations. « En toute objectivité, la perception de la Tunisie à l’international est positive », rassure aussi, depuis Casablanca, le consultant Hamza Hraoui, expert en relations internationales.

À Tunis, l’entourage du président répète que les aspérités des débuts doivent bien moins à l’amateurisme de la nouvelle équipe qu’au nouvel état d’esprit que tente d’insuffler Kaïs Saïed. « Il souhaite un rapport gagnant-gagnant, dans le droit fil de ses principes égalitaires », décrypte un diplomate. Son souhait de ne traiter qu’avec ses pairs explique — en partie — la mise à distance des ambassadeurs étrangers, dont la visibilité passée flirtait avec l’ingérence. « De mauvaises habitudes prises durant les précédentes législatures, insiste Othman Jerandi, conseiller diplomatique à Carthage. Elles n’ont pas d’impact sur la nature des liens entre pays. »

N’être l’obligé de personne

Avec l’Europe notamment, pas question de remettre en question le partenariat stratégique, fondamental aux deux parties. « Les Italiens essaient de préserver les relations stratégiques, malgré la propagande de l’extrême-droite italienne », confirme notamment un observateur à Rome. Pour autant, Kaïs Saïed considère que la Tunisie ne doit être l’obligée de personne, et entend imposer sa présidence, et ses manières.

Aussi, il s’émancipe des rapports classiques. La gestion des affaires courantes — dont le lien avec les diplomates étrangers — est déléguée au ministre des Affaires étrangères, Noureddine Erray, et aux ambassadeurs. La diplomatie économique relève du gouvernement et de son chef, Elyes Fakhfakh. Mais lui veille au grain, en surplomb, et n’hésite pas à rappeler à l’ordre les uns ou les autres. Fin mai, il tance le MAE sur l’augmentation des tarifs des démarches consulaires pour la communauté des Tunisiens à l’étranger.

« La léthargie de la Tunisie à l’international n’est qu’apparente, insiste Hraoui. Le pays s’est imposé comme modèle dans le monde arabe, et Kaïs Saïed a la chance de pouvoir capitaliser sur le legs de feu Béji Caïd Essebsi sur l’ensemble maghrébin. » Le même recommande au chef d’État tunisien d’« apposer sa propre empreinte sur cet héritage, pour donner à la diplomatie tunisienne l’envergure qu’il souhaite, défendre les causes justes avec l’humanisme qui est le sien et agir conformément à la neutralité positive du pays. » En somme, créer son propre récit à l’international. Cela nécessite aussi de désigner des porte-voix inspirants. Autrement dit : de densifier le dispositif diplomatique, performant, mais incomplet.

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