Politique

Présidentielle en Côte d’Ivoire : quand l’espoir renaît au FPI de Laurent Gbagbo

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Mis à jour le 02 juin 2020 à 18h14
Lors d’un meeting du FPI à Yopougon, le 1er février 2020.

Lors d’un meeting du FPI à Yopougon, le 1er février 2020. © SIA KAMBOU/AFP

Maintenant qu’il est autorisé à voyager, Laurent Gbagbo rentrera-t-il en Côte d’Ivoire ? À cinq mois de la présidentielle, et en attendant de connaître la réponse à cette question, l’état-major du FPI peaufine sa stratégie.

S’est-il pris à y croire au moment de souffler ses bougies ? Laurent Gbagbo a fêté ses 75 ans ce dimanche 31 mai à Bruxelles et jamais la possibilité d’un retour en Côte d’Ivoire ne lui a sans doute paru aussi proche. Quatre jours plus tôt, l’ancien président ivoirien, acquitté en janvier 2019 des accusations de crimes contre l’humanité commis durant la crise post-électorale de 2010, remportait une nouvelle victoire devant la Cour pénale internationale (CPI) avec l’allègement de son régime de liberté conditionnelle.

Désormais autorisé à quitter Bruxelles à condition de respecter certaines restrictions – obtention de l’accord du nouveau pays d’accueil, obligation de fournir sa nouvelle adresse à la CPI, obligation de comparaître devant ses juges quand ils l’ordonnent… – Gbagbo n’est pas encore totalement libre, mais plus complètement prisonnier.

Maintenant qu’il est autorisé à voyager, rentrera-t-il en Côte d’Ivoire ? Dès le soir du 28 mai, il a fait part à certains membres de son premier cercle de son intention de récupérer un passeport valide et de formuler une demande officielle pour rentrer à Abidjan. Reste à savoir comment réagiront les autorités ivoiriennes. Pressé par les pro-Gbagbo de saisir cette opportunité pour en faire un acte ambitieux de réconciliation nationale avant son départ, Alassane Ouattara ne leur a, pour le moment, pas répondu.

Si tout peut encore arriver, difficile d’imaginer que le pouvoir en place pourrait offrir un tel boulevard à Laurent Gbagbo à cinq mois de la présidentielle. Sans oublier qu’une condamnation à vingt ans de prison dans l’affaire du « casse de la BCEAO » l’attend toujours en Côte d’Ivoire, où il a été jugé par contumace en 2018.

Par ailleurs, l’ancien président n’en a pas terminé avec la CPI, qui doit encore décider de la tenue de son éventuel procès en appel. Initialement programmée en mai mais reportée en raison de la situation sanitaire, la prochaine audience sur son sort devrait se tenir mi-juin à La Haye. Si ce procès en appel a lieu, il faudra encore compter des mois – voire des années – de procédures. Malgré les récentes avancées, la situation du « Woody de Mama » reste donc largement incertaine.

« Inondation électorale »

En attendant d’y voir plus clair, l’état-major de son parti, le Front populaire ivoirien (FPI), s’organise. Après dix longues années hors du champ électoral, les pro-Gbagbo ont tranché : ils participeront aux prochaines élections présidentielle et législatives. Au cœur de leur contre-offensive, le lancement, le 25 mai, d’une opération « Inondation électorale ». Objectif ? Mobiliser massivement leurs militants et les inciter à voter pour que, à la sortie des urnes, le parti à la rose redevienne la première force politique du pays.

Selon le comité électoral du FPI pro-Gbagbo, une mission de 206 délégations sera déployée à travers le pays et auprès de la diaspora du 5 au 7 juin pour encourager les électeurs à acquérir les documents administratifs – notamment les cartes d’identité – nécessaires à leur inscription sur les listes électorales.

Ce retour du « FPI de Gbagbo » dans les bureaux de vote est tout sauf une surprise. Annoncé au congrès de Moossou en août 2018, il avait été confirmé par son comité central en mars dernier. Plusieurs facteurs expliquent ce changement de stratégie. Près d’une décennie s’est écoulée depuis la chute de Laurent Gbagbo et le contexte politique a profondément changé sur les bords de la lagune Ébrié.

Alassane Ouattara, arrivé au terme de ses deux mandats, ne se représentera pas. Le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) avec le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, a certes de nombreux arguments, mais la partie semble plus ouverte maintenant que le président sortant n’est plus candidat.

Des partisans de Laurent Gbagbo, lors du meeting commun FPI-PDCI, le 14 septembre 2019 à Abidjan.

Des partisans de Laurent Gbagbo, lors du meeting commun FPI-PDCI, le 14 septembre 2019 à Abidjan. © Anna Sylvestre-Treiner pour Jeune Afrique

Si le FPI veut rester dans le jeu, il ne peut pas continuer à ne pas participer aux élections

Quant aux lieutenants de Gbagbo, la plupart ont été libérés, graciés ou sont rentrés d’exil, et sont de nouveau opérationnels sur le terrain. D’un point de vue politique, tous le savent : on ne peut pas rester dix ans en marge de toute compétition électorale et espérer revenir au pouvoir. « C’était presque une question de survie, estime le politologue Sylvain N’Guessan. Près de 80 % de la population a moins de 30 ans. Si le FPI veut rester dans le jeu, il ne peut pas continuer à ne pas participer aux élections. »

Ici ou là, certains ont vu leurs fiefs tomber dans l’escarcelle de leurs adversaires. Ils ont perdu leurs postes, et les privilèges qui vont avec. Sans forcément viser une victoire à la présidentielle de 2020, reconquérir des sièges de députés ou d’élus locaux leur permettra de revenir dans l’arène, de renouveler les têtes du parti et, in fine, de préparer l’avenir.

Un chantier à ciel ouvert

À cinq mois de la présidentielle, dont le premier tour est toujours programmé le 31 octobre, le FPI reste un vaste chantier à ciel ouvert. Réunification entre l’aile de Laurent Gbagbo et celle de Pascal Affi N’Guessan, choix du candidat, alliances avec les autres forces de l’opposition… À l’exception de la décision de prendre part aux prochains scrutins, tout ou presque reste à faire.

Depuis leurs deux dîners début janvier à Bruxelles, après des années de brouille, l’ancien chef de l’État et son ex-Premier ministre se sont lancés dans un processus de réconciliation censé se solder par un grand congrès unitaire marquant la réunification du FPI. Plusieurs réunions entre des délégations des deux camps ont eu lieu à Abidjan pour amorcer ce rapprochement, ainsi que deux rencontres entre Assoa Adou, le secrétaire général du FPI-pro Gbagbo, et Pascal Affi N’Guessan – lequel a aussi échangé au téléphone avec Gbagbo.

Officiellement, tous s’accordent pour dire que le processus « avance » ou qu’il est « en bonne voie ». Mais en réalité, son issue semble encore lointaine. Si l’épidémie de coronavirus a ralenti les discussions, poussant d’ailleurs Gbagbo à encourager Adou et Affi N’Guessan à trouver les moyens de poursuivre leur travaux à distance malgré le confinement, des divergences de fond persistent. Organisation du congrès unitaire, nouveaux statuts du parti, désignation de la future direction… De nombreux sujets doivent encore être discutés par des « camarades » qui ne se sont pas adressé la parole pendant des années.

Qui sera le patron ?

Laurent Gbagbo, à la CPI le mardi 15 janvier 2019.

Laurent Gbagbo, à la CPI le mardi 15 janvier 2019. © Peter Dejong/AP/SIPA

« Le contact est rétabli, mais tout est bloqué autour d’une question primordiale : qui sera le patron une fois le parti réunifié ? Ni Gbagbo ni Affi ne veulent lâcher le morceau. Or, tant que ce point n’est pas résolu, nous resterons dans le statu quo« , lâche un cadre du FPI loyal à l’ancien président.

Car en creux se joue, aussi, le rôle de candidat du parti à la prochaine présidentielle. Comme le répètent à l’envi tous ses soutiens, Laurent Gbagbo reste, malgré sa situation judiciaire, leur « candidat naturel ».

Tous savent pourtant – à commencer par l’intéressé – que la probabilité de voir des bulletins de vote à son nom dans les isoloirs est quasi-nulle. « Quoi qu’il arrive, une chose est sûre : il y aura un candidat FPI, indique un de ses confidents. Quant au président, bien malin celui qui sait ce qu’il a vraiment en tête. Il réfléchit et se prononcera en temps voulu. » En attendant, l’horloge tourne et certains s’en inquiètent. « Son silence commence à poser problème, reconnaît un de ses intimes. Autour de lui, les gens disent tous qu’il est temps qu’il se prononce, dans un sens ou dans un autre. »

Si Gbagbo ne se présente pas, qui le fera ? Depuis leurs rencontres à Bruxelles, Affi N’Guessan a été clair sur le sujet. « S’il est candidat, je le soutiendrai. Mais s’il ne l’est pas, alors je serai moi-même candidat », clame-t-il. Problème : ce scénario, beaucoup ne veulent pas en entendre parler dans le camp de l’ancien chef de l’État. « Il y a une défiance persistante des pro-Gbagbo envers Affi N’Guessan, explique une source diplomatique à Abidjan. Beaucoup disent qu’ils peuvent se réconcilier avec tout le monde, mais pas avec lui ».

Pascal Affi N'Guessan, à Abidjan en mars 2016 (archives).

Pascal Affi N'Guessan, à Abidjan en mars 2016 (archives). © Corentin Fohlen/ Divergence pour JA

Si nous parvenons à réunifier le parti, pourquoi Affi ne pourrait-il pas être notre candidat ?

De fait, il paraît difficile de voir comment les « GOR » (« Gbagbo ou rien »), ses militants les plus fervents, pourraient subitement se ranger derrière celui qu’ils traitent de « traître » depuis des années.

« Il n’y a pas d’appréhensions à mon égard, sinon nous ne serions pas engagés dans cette démarche de réunification à laquelle nous adhérons tous », minimise l’ex-Premier ministre. « C’est difficile, mais il faut que nous arrivions à dépasser nos vieux ressentiments, temporise un soutien de Gbagbo. Si nous parvenons à réunifier le parti, pourquoi Affi ne pourrait-il pas être notre candidat ? »

Dans le cas où les pro-Gbagbo s’opposeraient à ce qu’il les représente, il est probable que celui qui avait déjà été candidat en 2015 se lancera de son côté. La frange du FPI fidèle à l’ancien président devrait alors se choisir son propre héraut. « Cela pourrait être un ancien ministre ou un vieux compagnon de route de Gbagbo, en tout cas quelqu’un de son canal historique », estime un observateur.

Quelques noms circulent ponctuellement dans les médias ou sur les réseaux sociaux, mais sans que rien ne soit solidement établi. Quant à Simone Gbagbo, qui se montre très active sur la scène politique depuis qu’elle a été graciée en 2018, plusieurs estiment improbable qu’elle puisse être adoubée par son ex-mari.

Face à la machine RHDP, les différentes branches du FPI, comme les autres forces de l’opposition, savent qu’elles ont intérêt à se serrer les coudes. Après s’être rapproché d’Affi N’Guessan, Henri Konan Bédié a entamé une opération séduction auprès de Laurent Gbagbo. Les deux anciens présidents, ennemis jurés pendant des années, se sont revus à Bruxelles en juillet 2019. Une rencontre sous le signe de la réconciliation, qui a fait les gros titres de la presse ivoirienne et fait naître l’hypothèse d’une alliance entre le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et le FPI.

Depuis, Bédié n’a pas manqué une occasion de marquer sa solidarité avec son « jeune frère » Gbagbo. Dernière en date : ce 28 mai, après l’annonce de l’allègement de ses conditions de liberté conditionnelle, le sphinx de Daoukro a ainsi évoqué un « moment de bonheur » qu’il savourait avec une « joie immense ».

« Dans cette relation improbable, chacun a l’impression de manipuler l’autre et espère pouvoir en tirer profit au moment de l’élection, analyse une source qui connaît les deux hommes. Bédié fait le calcul que Gbagbo ne pourra pas être candidat et fait tout pour obtenir son soutien. Quant à Gbagbo, il espère se servir du PDCI pour remettre le FPI en selle. »

Reste maintenant à savoir comment évoluera concrètement cet attelage entre les deux principaux partis d’opposition. Le 30 avril, ils ont signé un accord dans lequel ils prennent « l’engagement commun d’oeuvrer de concert pour le retour de la paix, de la réconciliation (…) et rendre transparent le processus électoral. » Voilà pour les intentions. Pour la pratique, et compte tenu des accords électoraux, tout est encore possible.

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