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Le crépuscule des Nanas Benz

L'irruption des produits chinois sur un marché du textile inondé par les contrefaçonsinstaure une concurrence déloyale.

Leur heure de gloire appartient au passé. Aujourd’hui, les Nanas Benz qui imposent leur loi au grand marché de Lomé se comptent sur les doigts d’une main. Ce ne sont pas les concurrentes qui les ont chassées, ni la crise économique dont souffre le Togo, mais le temps. Le temps qui a eu raison d’une génération de femmes dynamiques et dotées d’un sens aigu des affaires. Mme Creppy est l’une de ces commerçantes qui sillonnaient la capitale togolaise à bord d’une Mercedes Benz. Perchée sur son estrade, au premier étage du marché, et drapée dans un magnifique boubou violets et bleus, elle explique comment elle a fait fortune en vendant des tissus. « C’était avant les indépendances. Une poignée de femmes, dont je faisais partie, s’est lancée dans le commerce des pagnes. En fait, nous les achetions aux grandes maisons de négoce, puis nous les revendions au marché », raconte cette femme de 70 ans.
En fait, les Nanas Benz ont inventé le métier de grossiste, en refourguant leurs marchandises aux commerçantes d’Afrique de l’Ouest. Les Ghanéennes, les Ivoiriennes, les Béninoises : toutes se pressent autour des tissus chatoyants proposés par les Nanas Benz. Pourquoi les Loméennes ont-elles mieux réussi que leurs voisines ? « Parce que nous ne reculons pas devant le travail », affirme Mme Creppy, d’un ton sans réplique. Mme Lawson, une autre Nana Benz, elle-même fille de Nana Benz, se souvient de l’argument avancé par sa mère. « Elle me disait qu’il fallait faire des affaires pour être en mesure « d’affronter son mari », c’est-à-dire pour rester sa préférée au détriment des autres épouses », raconte la propriétaire des Entreprises Manatex.
Mais une autre explication s’impose, d’ordre historique celle-là. Les pagnes qui ont fait la fortune des Nanas Benz sont les wax hollandais, à l’origine destinés à l’Indonésie. Les navires de la famille Van Vlissingen, qui a donné naissance à la Vlisco African Company (VAC), font escale au Ghana. À la fin du XIXe siècle, les Togolaises vont acheter les wax au port d’Accra. Ce sont elles qui ont lancé à Lomé la mode de ce pagne coloré, aux motifs obtenus grâce à une technique proche du batik indonésien. Le wax a immédiatement fait fureur auprès des Africaines, et les futures Nanas Benz ont su profiter de cet engouement.
La famille Van Vlissingen aussi. Elle installe des entrepôts à Lomé, non loin du grand marché, dès la fin des années 1880. Pour peaufiner son réseau de distribution, l’entreprise néerlandaise signe une convention avec Unilever. Les Nanas Benz sont à l’époque leurs clientes exclusives. Elles font, pour leur part, quelques infidélités aux Néerlandais en achetant du textile anglais, à ABC Manchester notamment, mais aussi japonais.
« On a gagné pas mal d’argent comme ça, poursuit Mme Creppy. Du coup, on avait envie d’avoir une voiture confortable et solide. Alors on a acheté des Benz. » Surtout, ces femmes, illettrées pour la plupart, originaires de petits villages, ont logiquement voulu afficher leur réussite. « Elles étaient très malignes. Elles souscrivaient des crédits auprès des fournisseurs et réalisaient d’importants bénéfices, qu’elles réinvestissaient en prêtant de l’argent à leurs clientes, raconte un connaisseur. C’est ainsi qu’elles ont rapidement fait fortune et acheté, outre leurs Mercedes rutilantes, des appartements à Paris ou à Lyon. » Dans les années 1960, le pouvoir des Nanas Benz est tel qu’elles vont jusqu’aux Pays-Bas conseiller les créateurs sur les motifs et les couleurs des pagnes… Elles fondent même un syndicat pour défendre leurs droits, auprès des autorités notamment, qui commencent à voir d’un mauvais oeil la montée en puissance de ces femmes.
À cette époque, les Nanas Benz trônent toutes au premier étage du grand marché. « Aujourd’hui, nous sommes trop vieilles et trop fatiguées pour en monter les marches », se plaignent-elles. Sans compter que leurs minuscules boutiques aux estrades étroites, incapables d’accueillir plus d’une cliente, sont dépourvues de tout confort. Dans les années 1980, la plupart de ces commerçantes sont donc « descendues » pour s’installer dans des magasins climatisés ayant pignon sur rue.
À 62 ans, Mme Lawson confie peu à peu à sa fille la gestion de la boutique. Esther, elle, ne s’est pas seulement formée sur le tas. Elle est allée en France étudier la gestion. Il est vrai que les Nanas Benz ou leurs successeurs ont tout intérêt à s’armer pour faire face à la concurrence chinoise. Après la crise économique des années 1990, qu’elles ont dû surmonter bon an mal an, et depuis la dévaluation du franc CFA, qui « a enfoncé le couteau un peu plus profond dans la plaie », les revendeuses de wax sont confrontées à une nouvelle concurrence, souvent déloyale. Ce qui fait dire à Mme Creppy, pourtant optimiste de nature : « Je plains vraiment la jeune génération. Elle n’a pas d’avenir dans les pagnes. C’en est véritablement fini des Nanas Benz et des Nénettes, leurs filles. »
Pour illustrer ces craintes, Mme Lawson qui, comme toutes les femmes d’affaires, rechigne à chiffrer sa fortune, consent à confier qu’une journée de décembre lui rapportait autrefois 20 millions de F CFA (30 000 euros) alors qu’aujourd’hui elle doit se contenter d’un petit million… « Et ne parlons pas des impôts et des taxes qui nous asphyxient », ajoute la doyenne du premier étage.
« Voilà trois ans environ que les Chinois ont fait leur entrée sur le marché en y déversant des copies conformes. Du moins visuellement, car la qualité n’est pas au rendez-vous, comme les femmes pourront le constater à leurs dépens dès la première lessive », explique Frédéric Feraille, de la Vlisco African Company. À ses côtés, deux pagnes. Pour un non-initié, ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau. La différence ? Sur la bordure de l’un, on peut lire : « Véritable wax hollandais Vlisco » et sur l’autre : « Veritable Real Wax as Hollandais Vlisco ». « Il suffit à la Togolaise de voir les mots wax et Vlisco pour en déduire que la marchandise est bonne », regrette le directeur, qui réfléchit à une stratégie pour lutter contre ces contrefaçons.
Devant une telle supercherie, les Nanas Benz tardent à réagir, perplexes devant ces « offres promotionnelles » qui abaissent le prix de la pièce à quelque 8 500 F CFA alors qu’elles vendent la même à 50 000 F CFA. En août dernier, l’Association des revendeuses professionnelles de pagnes présidée par Mme Creppy passe à l’action. Elle convainc Vlisco de s’associer à sa plainte. Les premières saisies sont enregistrées dès septembre. Les produits sont étiquetés « Printed by Vlisco in Holland », comme les wax authentiques. En contradiction avec les accords de Bangui, qui protègent les marques déposées à l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle. « Vlisco n’a pas pour objectif d’avoir le monopole des pagnes. Mais nous dénonçons la contrefaçon », s’enhardit son directeur. En quelques années, la production chinoise a atteint 200 millions de yards, alors que Vlisco n’en fournit que 8 millions. « Et 99 % des pagnes chinois sont des copies de Vlisco », précise Frédéric Feraille. Les premiers procès se sont ouverts au tribunal de commerce de Lomé. À la barre des accusés : des Togolaises qui ont voulu saisir l’opportunité chinoise… tout comme les Nanas Benz, en leur temps, avaient profité de celle offerte par les Néerlandais.

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