Politique

RDC – Jeanine Mabunda : « Sommes-nous dans une République des juges ? »

Réservé aux abonnés | | Par - à Kinshasa
Mis à jour le 29 mai 2020 à 17h10
Jeannine Mabunda - Présidente de l’Assemblée nationale en RDC, le 28 mai 2020.

Jeannine Mabunda - Présidente de l’Assemblée nationale en RDC, le 28 mai 2020. © Assemblée Nationale

Après la destitution de Jean-Marc Kabund-a-Kabund de son poste de premier vice-président de l’Assemblée nationale, Jeanine Mabunda, présidente de la chambre basse, répond aux questions de Jeune Afrique.

L’ambiance était électrique, ce 25 mai, au Palais du peuple, le siège de l’Assemblée nationale. Les députés congolais ont voté à une écrasante majorité (289 voix pour, 17 contre, 9 abstentions) la pétition du député d’opposition Jean-Jacques Mamba pour la destitution du premier vice-président de l’Assemblée nationale, Jean-Marc Kabund-a-Kabund. Le président intérimaire de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), qui ne participait pas à la plénière, a-t-il été, comme il l’affirme, victime d’un « passage en force » du Front commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila ?

Après la récente polémique sur l’organisation du Congrès, ou encore celle sur l’hypothèse d’une dissolution de la chambre basse du Parlement, le parti de Félix Tshisekedi accuse le camp de l’ancien président d’avoir donné « un coup fatal » à la coalition FCC-Cach avec le départ forcé de Kabund.

C’est dans ce contexte tendu que la présidente de l’Assemblée nationale Jeanine Mabunda, elle-même cadre du FCC et rouage central du pouvoir actuel, a accepté de revenir pour Jeune Afrique sur cette polémique.

Jeune Afrique : La pétition demandant la déchéance de Jean-Marc Kabund-a-Kabund a été soumise au vote malgré l’opposition du principal intéressé et celle des députés du Cach. Peut-on parler d’un passage en force ?

Je ne pense pas que l’on puisse considérer qu’il y a eu une quelconque forme de précipitation. Nous avons pris toutes les dispositions préalables avant d’en arriver là. Tout s’est fait graduellement.

Après avoir annoncé la réception de la pétition le 15 mai, nous sommes passés par la conférence des présidents, qui réunit les seize chefs des groupes parlementaires et les présidents des commissions. Nous avons demandé au premier vice-président, qui participait à cette séance, de sortir parce qu’il était juge et partie. Mais avant de quitter de la salle, Jean-Marc Kabund-a-Kabund a pu s’exprimer. Il y a eu certains échanges un peu tendus, c’est normal. Ces sujets-là ne sont pas faciles.

Après avoir décidé de la validité de la pétition, nous avons mis sur pied un groupe de travail où l’UDPS était partie prenante, étant donné qu’il y avait des questions sur la recevabilité de certaines signatures. Ce groupe a appelé le député Simon Mpiana Ntumba, qui dit ne pas avoir signé, mais aussi des personnes qui confirment avoir signé en même temps que lui. Le groupe de travail a donc conclu à la validité de la pétition. Tout s’est fait graduellement.

Que répondez-vous à ceux qui disent que vous avez pesé de tout votre poids pour que cette pétition arrive à son terme ?  

Je ne peux pas répondre à ce genre d’accusations. Quand on est à la tête d’une institution, on est accusé de tout. Et on accepte de recevoir les coups et les critiques. Mais je ne veux pas commencer à me justifier ou à me défendre. L’auteur de la pétition est connu, il a même passé des moments douloureux en prison. Je crois que ça aussi, c’est important.

Au-delà de la déchéance du premier vice-président, nous avons voulu dire qu’un président de l’Assemblée, c’est le président de tous les députés. Cela aurait été plus inquiétant si, face à cette pétition, nous avions fermé les yeux.

Plusieurs députés et des membres du bureau ont subi des violences verbales et des menaces téléphoniques ou physiques pour bloquer cette pétition. Lorsque nous avons évoqué la pétition en plénière, il y aussi eu des tentatives d’empêchement par des gens connus. Je crois que les députés ont voulu montrer que nous devons être exemplaires.

Pourquoi ne pas avoir opté pour le report de l’examen de cette pétition puisque Jean-Jacques Mamba, son initiateur, était en résidence surveillée ? 

C’est méconnaître la séparation des pouvoirs. Il s’agit d’une pétition collective. Dès lors, l’un des 62 signataires peut porter la pétition à sa place. Nous ne sommes pas dans les cours et tribunaux, nous avons notre propre règlement. Jean-Jacques Mamba était effectivement en résidence surveillée mais cela n’était pas une raison pour que la pétition ne suive pas son cours.

Y-a-t-il eu un mot d’ordre, au sein du FCC, pour destituer Jean-Marc Kabund-a-Kabund ? 

Les députés ne sont pas des robots mécaniques. Comment expliquer que, même au sein du Cach, certains aient voté pour la déchéance de Kabund ? Cela veut simplement dire que les élus ont voté avec leur conscience.

Il n’y avait pas besoin de mot d’ordre dès lors qu’une personne, dont je ne citerai pas le nom, a tout fait pour faire arrêter Jean-Jacques Mamba pour empêcher l’évolution du débat. Forcément, le député a eu tout le soutien des autres élus parce qu’ils se sont dit qu’ils pouvaient eux aussi être en danger pour s’être librement exprimés.

Jeanine Mabunda, présidente Assemblée Nationale congolaise, paris le 4 juillet 2019.

Jeanine Mabunda, présidente Assemblée Nationale congolaise, paris le 4 juillet 2019. © Bruno Levy pour JA

La coalition, c’est comme un mariage. Il y a les hauts et les bas, mais cela n’amène pas directement au divorce

Le vote aurait été, selon vous, une réaction à l’arrestation du député ? 

C’est aussi le message de ce vote : nous n’allons pas accepter que l’immunité parlementaire soit remise en cause. Nous avons récemment invité le ministre de la Justice pour échanger avec lui sur ce sujet. Il s’agit de l’immunité des parlementaires, mais aussi des sénateurs et des ministres. Sommes-nous dans une République des juges ? Les juges sont-ils supérieurs aux députés ?

Pour le ministre John Tumba [poursuivi dans l’affaire du Programme des cent jours du chef de l’État, ndlr], le parquet général nous a écrit pour demander la levée de son immunité – et nous avons suivi – , mais pour le ministre sortant Oly Ilunga, comme pour le député Jean-Jacques Mamba, la procédure n’a pas été respectée.

Compte tenu de ces tensions, la coalition FCC-Cach ne va-t-elle pas voler en éclat avant 2023 ?

Je pense qu’il ne faut pas, pour citer l’UDPS, ramener la coalition à des individus. Je crois qu’il s’agit d’une famille politique riche de talents, d’expertises, de bonnes volontés, et je ne pense pas qu’elle sera impactée par le départ de Jean-Marc Kabund du bureau. Et du reste, il n’y est plus pour des raisons objectives, et non par des raisons émotionnelles.

Avez-vous abordé ce sujet avec Félix Tshisekedi, que vous avez vu avant la plénière ?

Je ne pense pas que cela soit à moi de dévoiler le secret d’une conversation dont il m’a fait l’honneur. Mais à l’Assemblée nationale, nous avons hautement apprécié que le chef de l’État puisse venir aux nouvelles de façon tout à fait impartiale.

Étant garant des institutions, il nous a laissé jouer notre rôle. Comme chef des partis politiques de la famille Cach, il lui revient aussi de tirer les conséquences de cette situation.

Comment expliquer la méfiance qui persiste entre les deux partenaires ?

En RDC, nous avons une culture de la polémique, surtout à Kinshasa. On aimerait voir la politique comme une série télévisée avec des épisodes et des rebondissements. Mais il n’en est rien.

La coalition, c’est un système bipartite alors que, pendant très longtemps, la RDC était dans un système monolithique. C’est un exercice délicat. Comme un mariage, il y a les hauts et les bas, il y a aussi les disputes. Mais cela n’amène pas directement au divorce.

La collaboration entre le président de la République et les deux présidents des chambres du Parlement semble souvent difficile…

Je ne pense pas qu’elle soit difficile. Le chef de l’État est dans son rôle, nous sommes dans le nôtre. Je crois aussi que les Congolais veulent absolument présidentialiser le mode de gouvernance.

Le président Félix Tshisekedi a des rôles définis par la Constitution. À tout moment, on voudrait le rendre responsable de tout. Pour l’avoir rencontré plusieurs fois, je ne pense pas que cela soit sa façon de voir les choses.

Avez-vous été surprise par l’arrestation de Vital Kamerhe, le directeur de cabinet du chef de l’État ? 

Je peux vous parler des sujets que je connais, comme l’arrestation de Jean-Jacques Mamba. Mais la réponse à la question que vous posez relève d’autres institutions. Lorsqu’une procédure est en cours, je pense par ailleurs qu’il ne faut pas interférer.

L’Assemblée nationale vient de voter la création d’un nouvelle agence de lutte contre la corruption, alors que le président en a créé une également. Ces deux institutions seront-elles en concurrence ? 

Pas du tout. C’est l’un des sujets que nous avons évoqués avec Félix Tshisekedi avant la plénière du lundi. L’initiative de l’Assemblée nationale est très ancienne, elle avait été annoncée à la session de septembre. Le président a vu la gravité du problème de corruption et l’urgence à le régler, notamment au regard du dossier des cent jours. Et donc il a mis sur pied cette agence. Les deux initiatives ne sont pas en confrontation.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte