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Cheikh Hadjibou Soumaré : « Le secteur privé peut investir en toute sérénité dans l’UEMOA »

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Cheikh Hadjibou Soumaré est le président de la Commission de l’UEMOA depuis novembre 2011. DR

Cheikh Hadjibou Soumaré est le président de la Commission de l'UEMOA depuis novembre 2011. DR ©

Confiant dans l’attractivité et le dynamisme de la sous-région, Cheikh Hadjibou Soumaré, le président de la Commission de l’UEMOA, voit plus loin, au-delà des frontières actuelles…

Économiste de formation, Cheikh Hadjibou Soumaré est originaire de Dakar, où il est né en 1951. Il est perçu comme un technicien discret, « connaissant très bien ses dossiers ». À moins de deux ans du terme de son mandat, devant s’achever fin 2015, celui qui a été Premier ministre d’Abdulaye Wade entre 2007 et 2009 revient sur les grandes avancées de l’Union et sur le chemin qui lui reste à parcourir pour devenir le modèle d’intégration africain.

Propos recueillis par Olivier Caslin

Jeune Afrique : Après vingt ans d’existence, quel bilan tirez-vous de l’UEMOA ?

Cheikh Hadjibou Soumaré : Après deux décennies, l’UEMOA aurait pu mieux se porter s’il n’y avait eu la répétition des crises sociopolitiques, alimentaires, énergétiques, à laquelle s’ajoutent ces dernières années les problèmes de sécurité, qui ont des incidences négatives sur le climat des affaires. Reste que les acquis sont nombreux et irréversibles en matière d’intégration. L’architecture institutionnelle est en place avec des organes qui fonctionnent, qu’il s’agisse de la Cour de justice, de la Cour des comptes, du Comité interparlementaire et de la Chambre consulaire régionale.

L’Union réalise des taux de croissance largement au-dessus de ceux de la moyenne des pays africains au sud du Sahara.

Ce n’est pas pour rien si l’UEMOA est aujourd’hui considérée comme une institution sous-régionale modèle, et parmi les plus dynamiques en Afrique. Les chefs d’État et de gouvernement ont pris beaucoup d’initiatives ces dernières années pour consolider notre Union. C’est ce qui nous vaut l’ouverture de chantiers comme l’Initiative régionale pour l’énergie durable (Ired) confiée au président du Bénin, Boni Yayi, la sécurité alimentaire sous l’autorité du président du Niger, Mahamadou Issoufou, et le financement de l’économie attribué au président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara.

Quelles sont les principales réussites de l’UEMOA sur ces deux décennies ?

Aujourd’hui, l’Union réalise des taux de croissance largement au-dessus de ceux de la moyenne des pays africains au sud du Sahara. Les fondamentaux monétaires sont solides, et les campagnes de sensibilisation de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) commencent à produire des effets auprès des banques centrales, particulièrement en ce qui concerne la baisse des taux d’intérêt. Enfin, malgré les tracasseries que nous dénonçons, la liberté de circulation devient de plus en plus effective.

Reste que le PIB par habitant ne décolle pas. Que peut faire l’UEMOA ?

Le niveau de vie de la population est effectivement un problème. Notre croissance n’est pas assez partagée, et elle reste tirée par des secteurs qui ne créent pas suffisamment d’emplois et de richesse. C’est pour cela que nous devons mettre l’accent sur le secteur agricole, notamment pour impliquer le plus grand nombre.

Quelles sont les priorités de l’UEMOA aujourd’hui ?

L’Union est née dans un environnement de crise bancaire grave et d’endettement non soutenable. Il faut donc poursuivre cette intégration en mettant l’accent sur la nécessaire complémentarité des politiques monétaire et budgétaire. Deux générations du Programme économique régional (PER I et PER II) ont été mises en place. Le PER II, dont la table ronde s’est tenue à Abidjan en juillet 2012, concerne essentiellement les infrastructures régionales, qui restent depuis cinquante ans le maillon faible de la sous-région. Il est pourtant impossible d’envisager une plus grande industrialisation de nos économies sans régler le problème de l’énergie, par exemple. Le volet infrastructures représente à lui seul plus de 85 % du montant du PER II, traduisant ainsi la détermination de l’Union à réduire les manques en matière d’équipements.

L’Union est aujourd’hui considérée comme une institution modèle. 

Et l’environnement des affaires ?

Cela reste l’un de nos principaux défis ! Le secteur privé a bien sûr un rôle très important à jouer. Je vous ai parlé d’infrastructures, et seuls les partenariats public-privé (PPP) peuvent nous permettre d’investir dans l’eau, l’énergie ou les transports. Il faut pour cela rassurer les investisseurs, car ils ne viendront mettre leur argent que dans un environnement sécurisé. À nous de leur donner les gages qu’ils demandent, de leur montrer que notre système judiciaire et juridique peut répondre aux standards les plus élevés. C’est justement pour leur apporter cette confiance que nous allons organiser en août une conférence à Dubaï, en présence des secteurs privés européen, américain et surtout asiatique. Nous ne serons pas là pour demander de l’argent, mais pour montrer que notre région est attractive et que le secteur privé peut venir y investir en toute sécurité.

La question de la sécurité justement, face au terrorisme, à la piraterie et aux trafics en tout genre, a pris une nouvelle dimension ces dernières années. Que peut faire l’UEMOA en la matière ?

C’est en effet un problème incontournable, car il ne peut y avoir de développement sans sécurité. L’action de l’UEMOA s’est d’abord manifestée à travers l’engagement fort de nos chefs d’État qui, à l’occasion du sommet extraordinaire de Lomé, le 30 mai 2011, ont mis en place un comité présidé par Macky Sall, le président du Sénégal. Ils ont également adopté, en 2013, l’acte instituant la politique commune de l’UEMOA dans le domaine de la paix et de la sécurité. Il est urgent d’investir dans notre sécurité, pas pour faire la guerre, mais pour lutter contre toutes les pratiques mafieuses.

Pensez-vous que les dirigeants des différents pays jouent vraiment le jeu de l’intégration ?

Je peux dire que la volonté politique des uns et des autres n’a jamais fait défaut. Chacun de nos dirigeants est totalement engagé dans le processus d’intégration. Même si des difficultés liées à la construction d’une organisation aussi complexe ne manquent pas, la volonté de nos chefs d’État se manifeste sans relâche à travers les décisions prises pour aller de l’avant et pousser encore plus loin le processus d’intégration.

Quelle doit être la stratégie suivie pour faire avancer l’intégration ?

Une approche pédagogique et pragmatique. Les chefs d’État ont décidé, et c’est une avancée majeure, d’une rencontre annuelle. Il s’agit concrètement d’une réunion entre les chefs de gouvernement pour relever les insuffisances pays par pays et les différents manquements à la transposition des directives et au respect des critères de convergence. C’est un procédé qui, à mon avis, devrait faire avancer l’intégration de nos économies.

Quel regard portez-vous sur l’Union européenne (UE) ?

Est-ce une source d’inspiration pour l’UEMOA ? L’UE peut être un modèle dont nous devons nous inspirer dans bien des domaines. Nous avons beaucoup de leçons à retenir de la construction européenne. Schengen est par exemple une avancée extraordinaire. Nous sommes confrontés à des problèmes sécuritaires que nous ne pourrons résoudre qu’en mutualisant nos bases de données, nos services de police et de douane, comme l’UE a réussi à le faire. Idem pour les politiques sectorielles comme la politique agricole commune (PAC), la réalisation d’infrastructures à l’échelle du continent ou l’architecture institutionnelle. Sur tous ces sujets, l’Europe a une grande expertise à partager.

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Comment coexistent l’UEMOA et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ?

Est-ce que la finalité ne consisterait pas à avoir une seule et même organisation sous-régionale ? Un tel scénario est loin d’être une simple vue de l’esprit. Il reste que pour l’heure, la recommandation du sommet des chefs d’État et de gouvernement de la Cedeao de Lomé en 1999, qui sert de ferment à la coopération entre les deux organisations, insiste sur la nécessité de travailler en étroite collaboration pour favoriser l’accélération de l’intégration en Afrique de l’Ouest.

Sur cette base, l’UEMOA et la Cedeao ont signé, le 5 mai 2004, un accord de coopération qui institue un secrétariat technique conjoint. Le rôle de ce dernier est de rechercher les complémentarités et de favoriser les synergies dans la mise en oeuvre des chantiers d’intégration. Les passerelles existent donc entre les deux institutions.

Nous avons notamment déjà fait un grand pas avec la mise en place d’un tarif extérieur commun pour l’ensemble des pays de l’espace Cedeao. Mais le préalable à toute intégration reste bien sûr la convergence de nos huit économies. Je dis bien huit, car l’UEMOA peut être considérée comme un seul et même pays du fait de l’avancée de nos convergences, aux côtés des autres membres de la Cedeao [au nombre de sept]. J’ai l’habitude de dire que nous sommes l’actionnaire majoritaire de la Cedeao.

Où en sera l’UEMOA dans vingt ans ?

J’espère qu’elle sera à ce moment-là intégrée dans une vaste confédération qui pourrait même s’étendre au-delà de la Cedeao, et pourquoi pas jusqu’aux limites de l’Union africaine. C’est ma vision, et je sais que beaucoup d’Africains la partagent aujourd’hui.

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