Diplomatie

Algérie-France : les vraies raisons de la brouille diplomatique

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Mis à jour le 29 mai 2020 à 16h49
Le président Emmanuel Macron lors de la conférence de presse donnée à Alger le 6 décembre 2017.

Le président Emmanuel Macron lors de la conférence de presse donnée à Alger le 6 décembre 2017. © CHINE NOUVELLE/SIPA

Alger a rappelé son ambassadeur basé en France après la diffusion de deux documentaires sur le Hirak dans l’Hexagone. En réalité, cette décision cache une discorde bien plus profonde entre les deux pays.

La diffusion de deux documentaires et débats sur le Hirak, « Algérie, mon amour » sur France 5 et « Algérie, la révolution jusqu’au bout ? » sur la chaîne LCP, aura fait l’effet d’une grenade à fragmentations. D’abord, une interminable avalanche de critiques, de protestations et de réprobations sur les réseaux sociaux. Ensuite, une riposte politique franchement inattendue. Mercredi 27 mai, alors que le souffle des polémiques autour du doc de France 5 ne retombe toujours pas, l’ambassadeur Salah Lebdoui, en poste depuis novembre 2019, est rappelé « immédiatement » à Alger « pour consultations ».

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le diplomate algérien a quitté Paris ce jeudi 28 mai à bord d’un avion spécialement affrété. Côté français, la réponse est aussi prudente que tirée au cordeau. Tout en rappelant que les médias français « jouissent d’une complète indépendance » que la loi protège, le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères souligne que son pays attache la plus grande importance aux relations profondes et anciennes qui le lient à l’Algérie, dont la France respecte la souveraineté. Le Quai d’Orsay fait savoir par la même occasion que Paris entend continuer à travailler sur l’approfondissement de la relation bilatérale.

Bref, langage diplomatique classique qui n’éclaire en rien sur les conséquences de ce rappel qui a pris les Français par surprise. Un diplomate français à Alger dit d’ailleurs ne pas avoir été informé de cette démarche par les autorités algériennes. Une source diplomatique française admet que ce rappel de Salah Lebdioui ne sera pas sans conséquences sur les relations entre les deux pays, sans pour autant s’appesantir sur la nature de ces retombées. « C’est une mesure symbolique, confie-elle sous le sceau de l’anonymat. On rappelle un ambassadeur quand on n’est pas content du pays hôte. Paris a rappelé le sien à Rome lorsque le ministre Salvini a insulté la France. »

Billard à plusieurs bandes

A Alger comme à Paris, tout le monde marche sur des œufs et le silence est érigé en loi. D’autant que ce nouvel accès de fièvre entre les deux capitales survient deux mois à peine après la convocation, fin mars, de l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, par les autorités du pays. Là encore, le motif – officiel – du courroux était lié à des propos tenus sur la chaîne publique France 24. À l’antenne, un expert s’en était pris avec véhémence au président Abdelmadjid Tebboune et au régime algérien. Là encore, réponse convenue de la diplomatie tricolore : les médias français jouissent d’une totale indépendance.

Le rappel de l’ambassadeur algérien est-il un geste d’humeur, le début d’une sérieuse crise diplomatique ou un simple orage d’été ?

Geste d’humeur, début d’une sérieuse crise diplomatique ou simple orage d’été ? Pour retrouver la trace d’un rappel d’ambassadeur, il faut revenir vingt-cinq ans en arrière, plus précisément en février 1995, au cœur de la guerre civile qui avait déjà fait plus de 30 000 morts. Très remonté contre la proposition du président François Mitterrand de tenir une conférence européenne sur la crise algérienne, Alger fait rapatrier son ambassadeur Hocine Djoudi pour quelques semaines, le temps que la tempête se calme. Depuis, les deux capitales ont connu plusieurs cycles de tensions, de bouderies et de brouilles. Avant, toujours, de se réconcilier.

En réalité, le mouvement entamé par Alger est un coup de billard à plusieurs bandes. En protestant avec des propos virulents contre les deux chaînes françaises, le pouvoir entend capitaliser sur l’indignation suscitée par le contenu des programmes diffusés. Protéger « ce mouvement béni » – terme utilisé par l’exécutif pour qualifier le Hirak – l’accompagner, sauvegarder ce qu’il y a de plus sain en son sein. Les propos de l’agence d’Etat APS reflètent la position officielle de l’Algérie : le nouveau pouvoir se place comme le meilleur défenseur du hirak. A l’heure ou la question de la résurgence, ou l’agonie, de ce mouvement de protestation pacifique se pose de plus en plus, s’en faire l’avocat patenté n’est pas anodin.

Rompre avec les années Bouteflika

Ce rappel marque aussi le virage entamé par Abdelmadjid Tebboune à l’égard de l’ancienne puissance coloniale. Depuis son élection en décembre 2019, le président algérien s’est montré très critique à l’égard de la France, allant jusqu’à accuser certaines parties, sans les nommer, de comploter contre son pays.

A la veille de la commémoration des massacres du 8 mai 1945, il rappelait que la colonisation française avait fait 5,5 millions de morts en Algérie et que les crimes coloniaux étaient « imprescriptibles ». Si ces critiques, ces accusations, ces remontrances ou ces coups de sang sont des classiques du genre en matière de relations algéro-françaises, leur récurrence participe de cette volonté de faire rupture avec l’ancien régime.

Le message pourrait être résumé comme suit : fini le temps où, sous Abdelaziz Bouteflika, la voix de l’Algérie était inaudible, son image galvaudée, sa présence à l’international réduite à un état qu’on pourrait qualifier de folklorique et son appareil diplomatique inopérant. Avec Abdelmadjid Tebboune, tout cela doit changer. Et d’abord avec la France, premier client de l’Algérie avec plus de 5 milliards de dollars en 2019 et son deuxième fournisseur après la Chine avec 4,7 milliards de dollars. Le rapprochement opéré avec Pékin n’est pas anodin non plus, au regard des objectifs visés par la présidence.

C’est que les sujets de discordes et de tensions ne manquent pas entre Paris et Alger. Celui du Sahara occidental est vieux de 45 ans. Le soutien de la France au plan d’autonomie sous souveraineté marocaine, alors que l’Algérie, qui est l’alliée du Polisario, reste attachée au référendum d’autodétermination sous l’égide de l’ONU, fait partie de ces dossiers qui crispent les relations. « Bouteflika a fait preuve d’effacement et de mollesse sur ce dossier, explique un diplomate algérien. Considérant le Sahara occidental comme une affaire de décolonisation, Tebboune compte faire peser l’Algérie de tout son poids pour faire aboutir cette solution. L’appareil diplomatique algérien sera mobilisé dans ce sens. »

Abdelmadjid Tebboune compte aussi faire feu de tout bois sur le dossier libyen, qui préoccupe particulièrement l’appareil sécuritaire algérien. L’attaque contre Tripoli lancée par le maréchal Haftar en avril 2019, met sous tension les quelque 1000 kilomètres de désert que l’Algérie partage avec son voisin. Les militaires ont craint, un temps, que des milices lourdement armées se replient du côté algérien. L’offensive du camp de Benghazi s’est depuis enlisée.

La défiance demeure côté algérien, où l’on soupçonne Paris de jouer double jeu dans le dossier Libye

Alger compte profiter des déconvenues militaires de Haftar pour relancer le processus politique. Officiellement, la France y semble disposée. « Nous verrions d’un bon œil une médiation algérienne », confie à Jeune Afrique un haut diplomate français. « L’Algérie est une puissance d’équilibre et de paix, fermement attachée au respect de la souveraineté des États et au dialogue politique », s’est félicité Jean-Yves Le Drian en visite à Alger en janvier, deux jours après la conférence de Berlin où Abdelmadjid Tebboune était le seul responsable maghrébin convié. Mais la défiance demeure côté algérien, où l’on soupçonne Paris de jouer double jeu : soutenir une solution inclusive en apparence, en favorisant en sous-main l’avancée militaire du maréchal Haftar.

Un conseil interministériel en juillet

La mémoire, le passé colonial ou encore la restitution des archives restent l’autre point de discorde. Bien sûr, des avancées ont été faites sous François Hollande ou avec Emmanuel Macron, dans le sens de la reconnaissance du caractère abject de la colonisation. Et des excuses officielles de la France pour les crimes commis durant ses cent-trente-deux ans de présence ne constituent plus une exigence des officiels algériens. Certes aussi, les générations nées après l’indépendance de 1962, en Algérie comme en France, sont beaucoup moins viscéralement obsédées par cette question mémorielle.

Il n’empêche que ce passé commun pèse. Les blessures guérissent, les cicatrices restent, que seuls des gestes forts, comme la remise des copies des archives coloniales et la restitution de 37 crânes d’insurgés algériens tués par l’armée française et conservés au musée de l’Homme, à Paris, peuvent contribuer à estomper. Un prochain rendez-vous se présente comme une occasion de dissiper les nuages. Le comité interministériel qui aura lieu début juillet prochain en présence des deux Premiers ministres Abdelaziz Djerrad et Edouard Philippe pourrait permettre une remise à plat des relations entre les deux pays.

Par ailleurs, les Algériens entendent revoir le partenariat économique, notamment les investissements de Renault et PSA. En février, Abdelmadjid Tebboune moquait l’usine que Renault a fait installer dans l’Oranie. « L’usine Renault qui est ici n’a rien à voir avec celle qui est installée au Maroc, se plaignait-il. Comment créer des emplois alors qu’il n’y a aucune intégration, aucune sous-traitance ? » La refonte en préparation du secteur du montage automobile, qui a connu une série de scandales de corruption pour lesquels sont poursuivis de hauts responsables et des hommes d’affaires, va-t-elle remettre en question les investissements français dans ce domaine ? Il faudra minutieusement scruter les déclarations des uns et des autres à l’issue de ce comité interministériel.

Il est encore trop tôt pour dire si l’ambassadeur d’Algérie sera autorisé d’ici là à regagner Paris. En revanche, le départ à la retraite, prévu en juillet, de son homologue français en poste à Alger depuis avril 2017, n’est pas pour déplaire aux Algériens. « Avec lui, le courant passe de plus en plus mal », glisse un diplomate algérien. Dans la colère d’Alger il faut aussi lire l’envie de peser sur le choix de son successeur. C’est peu dire que le profil de son remplaçant sera scruté à la loupe.

 

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