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Cet article est issu du dossier «Série : sur la piste des milliards envolés de l'Angola»

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Politique économique

Milliards envolés de l’Angola : jusqu’où peut aller João Lourenço ? (2/5)

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Mis à jour le 16 juin 2020 à 15h43
Joao Lourenço, alors ministre de la Défense et candidat, lors de la présidentielle angolaise, en août 2017.

Joao Lourenço, alors ministre de la Défense et candidat, lors de la présidentielle angolaise, en août 2017. © Bruno Fonseca/AP/SIPA fr

Le pouvoir angolais s’est lancé sur la piste des quelque 100 milliards de dollars disparus durant les années dos Santos. Au risque de cristalliser de nouvelles divisions au sein de la population.

À Luanda, la chasse aux milliards lancée par João Lourenço ne fait pas l’unanimité. Certaines entreprises considèrent la campagne contre la famille dos Santos comme une « distraction utile » pour faire oublier les autres problèmes du pays.

Cette année, l’Angola aura du mal à sortir de la récession, selon Alves da Rocha, professeur d’économie à l’université catholique de Luanda. Et d’aucuns de se souvenir de « temps meilleurs » sous le président dos Santos, quand ils étaient pauvres mais que le pays était riche.

Alors que plus d’un tiers des jeunes sont sans emploi et que 41 % des Angolais sont considérés comme pauvres, « le chômage et la pauvreté pourraient alimenter des turbulences sociales », prévient l’universitaire. Des manifestations éclatent déjà régulièrement, réclamant que le « povo » ne porte pas le poids de la crise.

De leur côté, les Luandais les plus riches se plaignent de l’augmentation de la criminalité.

Le test clé des élections générales

Or, le gouvernement peine à mettre en œuvre les réformes promises. Un décret adopté en 2018 autorisant le rapatriement volontaire des avoirs a permis d’obtenir un peu plus de 2 milliards de dollars, soit à peine 2 % de l’objectif. En outre, si Lourenço a accepté une partie des réformes proposées par le FMI, il a retardé la réduction des subventions et des projets sociaux de peur de perdre le soutien populaire.

Les projets de privatisation des biens de l’État ont paru recueillir un certain succès auprès des investisseurs étrangers et les banquiers, mais se heurtent à des problèmes de finances, de gestion et d’évaluation, et n’ont pas encore permis d’apporter de nouveaux fonds au pays.


>>> À lire sur Jeune Afrique Business+ : Angola : le calendrier de privatisations de Patrício Bicudo Vilar, patron de l’Igape


Dans ce contexte, « la question est de savoir jusqu’où le président Lourenço veut aller et si les membres du parti au pouvoir lui permettront de mener à bien sa campagne de transparence », estime Alves da Rocha.

Les élections locales seront en cela un « test clé » pour la direction du MPLA par João Lourenço. Encore faut-il qu’elles puissent avoir lieu cette année, comme prévu, alors que la pandémie de coronavirus fait craindre un nouveau report.

« Nous faisions tous partie du système »

Mais pour Adalberto da Costa Junior, leader de l’Unita, ancien mouvement de libération du pays devenu le principal parti d’opposition, le MPLA a perdu toute légitimité. « Ce parti a institutionnalisé la corruption. Les dirigeants qui ont accumulé ces richesses étaient au Politburo hier et le sont encore aujourd’hui ».

« Nous faisions tous partie du système… Mais c’est parce que j’ai vu ces niveaux élevés de corruption et que je pense que la situation ne devrait pas continuer que nous luttons contre ce que nous avons vu pendant des décennies », déclarait quant à lui Lourenço en février.

Quant au retour des investisseurs étrangers, il ne s’est pour l’heure pas vraiment concrétisé. « Ces dernières années, l’Angola a changé beaucoup de lois et de règlements, mais sans réellement pouvoir attirer autant que d’autres pays de la région. Le pays a la réputation d’être compliqué, aussi les investisseurs ont tendance à aller voir ailleurs. Le fait que ce soit lusophone n’aide pas non plus », nous confie un homme d’affaires occidental présent dans le pays depuis des décennies.

Dans le milieu angolais des affaires, « la plupart des gens ont un lien plus ou moins proche avec quelqu’un qui pourrait être sur la liste des personnes recherchées. Tant que Lourenço est au pouvoir, ils ne peuvent pas enfermer tout le monde parce que tout le monde est impliqué », poursuit notre source.

La campagne entamé par le pouvoir a démontré qu’il y avait des failles dans le système qui permettaient des fuites financières à grande échelle. « C’était le système, la façon dont les choses étaient gérées. Si vous étiez assez amical avec le régime, vous obteniez le contrat que vous convoitiez. Nous n’avons pas encore remédié à cela », convient un fonctionnaire.

Le sort du clan dos Santos, une obsession nationale

En outre, le sort du clan dos Santos est devenu une obsession nationale. « Personne ne parle d’autre chose. C’est dangereux. Cela laisse trop de place aux populistes, aux discours creux, voire aux discours de haine », commente un fonctionnaire inquiet.

Selon lui, Isabel dos Santos, « aurait dû, très tôt, se rendre compte qu’elle ne pouvait pas s’en tirer comme ça, qu’elle devait se confronter au nouveau pouvoir et discuter de sa gestion. Mais la campagne de Lourenço risque de polariser la société ».

L’élite luandaise  « n’a pas une grande estime pour Isabel, mais considère ce qui lui arrive comme un test décisif de ce qui pourrait leur arriver à eux. La pression pourrait monter pour que Lourenço s’attaque à d’autres personnes – c’est une grande préoccupation », déclare un universitaire européen.

Pour éviter de sombrer dans la paranoïa, un haut fonctionnaire que nous avons contacté réclame « une feuille de route claire » : « Une fois que vous avez cité quelques noms, récupéré un peu d’argent, que faites-vous des entreprises concernées ? C’est la réponse à cette question qui fera que nous serons pris au piège d’un cycle sans fin ou que nous engagerons pour de bon le pays dans une autre direction », conclut-il.

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