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Cet article est issu du dossier «Série : sur la piste des milliards envolés de l'Angola»

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Finance

Isabel dos Santos et les milliards envolés de l’Angola (1/5)

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Mis à jour le 16 juin 2020 à 15h36
Isabel dos Santos à Porto, le 5 mars 2015.

Isabel dos Santos à Porto, le 5 mars 2015. © Paulo Duarte/AP/SIPA

Le pouvoir angolais s’est lancé sur la piste des quelque 100 milliards de dollars disparus durant les années dos Santos. Une recherche qui croise souvent la route de la fille de l’ex-chef d’État, Isabel dos Santos.

Selon les dernières estimations des tribunaux angolais, la fille de l’ex-président José Eduardo dos Santos et son mari, le marchand d’art Sindika Dokolo, auraient causé autour de 5 milliards de dollars de pertes à l’État angolais.

Avec une fortune estimée par Forbes à environ 1,7 milliards de dollars – et probablement bien supérieure -, Isabel dos Santos a un empire commercial qui s’étend sur plusieurs continents, mais est aujourd’hui rattrapée par l’opération mains propres de son pays d’origine.

Et est vilipendée par la rue : le Twitter angolais s’est déchaîné – surtout pour applaudir – lorsque le gouvernement Lourenço a gelé les avoirs et les comptes d’Isabel dos Santos dans le pays en décembre 2019. « Elle était au sommet de la pyramide de ce qui se passait ici. Et elle était visible et extravagante – ils étaient devenus imprudents vers la fin. Il est donc normal que les gens veuillent la voir tomber », commente un haut fonctionnaire à Luanda.

Mise au ban

Ses posts constants sur les réseaux sociaux, où elle affronte Lourenço, des Angolais de haut rang et des Portugais en colère – malgré les appels à la discrétion émanant de conseillers en relations publiques, de ses amis et même de son mari – contribuent à la vindicte populaire.

L’administration angolaise se bat contre la « Princesse » dans le monde entier, demandant notamment des sanctions américaines pour l’empêcher de poser le pied aux États-Unis et pour que ses entreprises ne puissent pas utiliser des dollars américains. En juin 2019, l’Angola a même signé un contrat de 4,1 millions de dollars avec le lobbyiste Squire Patton Boggs de Washington DC pour faire avancer son dossier contre le clan dos Santos.

Une mise au ban qui commence à porter ses fruits : des banques telles que Citigroup, Deutsche Bank et Santander ont déjà affirmé qu’elles ne travailleraient pas avec elle. Uria Menéndez, le cabinet d’avocats espagnol qu’elle avait engagé au Portugal, l’a également abandonnée.

« Elle a demandé à tout le monde ici s’ils travailleraient pour elle, confie une source juridique à Lisbonne. Elle se croyait au-dessus des lois et intouchable, mais elle est maintenant devenue littéralement intouchable – aucun cabinet sérieux ne s’approchera d’elle ».

Paiements illicites

En février, en réponse à une demande de coopération judiciaire des autorités angolaises, ses comptes bancaires portugais ont été gelés. Le procureur général de l’Angola a déclaré qu’il émettrait un mandat international contre Isabel dos Santos si elle ne coopérait pas aux enquêtes, avec des charges telles que blanchiment d’argent, trafic d’influence ou encore falsification de documents. Et début avril, un tribunal de Lisbonne a ordonné la « saisie préventive » des 26 % d’Isabel dos Santos dans la société de télécommunications.

Au centre des accusations portées contre Isabel dos Santos se trouvent les allégations selon lesquelles elle aurait utilisé sa position de présidente de Sonangol, la compagnie nationale pétrolière pour effectuer des paiements illicites via la banque Eurobic au Portugal, dont elle était l’actionnaire principal, à des sociétés de Dubaï contrôlées par des amis.

Selon les Luanda Leaks – une enquête du Consortium international des journalistes d’investigation basée sur la fuite de 750 000 documents – elle et ses associés ont ordonné des millions de dollars de paiements après que le gouvernement Lourenço l’a renvoyée de la Sonangol, le 15 novembre 2017. L’affaire a même fait un mort, Nuhna Ribeiro da Cuhna, qui gérait le compte de la Sonangol à Eurobic, retrouvé sans vie dans son garage à Lisbonne après que les médias locaux l’ont lié aux opérations commerciales d’Isabel dos Santos.

Démissions en série

Insistant sur son innocence, la fille de l’ancien président promet de se battre devant les tribunaux. Elle a engagé Schillings, des avocats et des gestionnaires de réputation basés à Londres – qui ont notamment travaillé pour la famille Gupta en Afrique du Sud -, et menace de poursuivre en diffamation les journalistes à l’origine des Luanda Leaks.

Pour Isabel dos Santos, il s’agit d’une « attaque bien coordonnée [du gouvernement] à l’approche des élections [générales prévues en 2022] ». « Des documents volés ont été divulgués de manière sélective pour donner une fausse impression de mes activités commerciales », a-t-elle déclaré, assurant que « toutes [ses] transactions commerciales ont été approuvées par des avocats, des banques, des auditeurs et des régulateurs ».

Mais ces cabinets d’audit ont lancé leurs propres enquêtes. Un cadre supérieur a démissionné de PwC à cause de cette affaire, et la banque espagnole Abanca a acheté 95 % d’Eurobic – y compris la part de l’ancienne patronne de la Sonangol. Plus d’une douzaine de hauts fonctionnaires travaillant pour ses sociétés ont démissionné.

« Une petite chance » de parvenir à un accord

Mais Luanda a-t-elle une chance de revoir une partie de l’argent ? S’il y a, selon un expert des finances de l’Angola, des « vulnérabilités juridiques » dans certains montages financiers orchestrés par Isabel dos Santos, comme le fait que ses entreprises ont utilisé la garantie d’État de l’Angola pour obtenir des prêts au Portugal et acheter de grandes participations dans des sociétés, leur exploitation semble compliquée. En outre, dans plusieurs affaires, la frontière entre optimisation fiscale – légale – et actions délictuelles s’avère ténue.

Jonathan Benton, ancien chef de l’Unité de lutte contre la corruption internationale du gouvernement britannique, qui dirige aujourd’hui une société de traçage des actifs appelée Intelligent Sanctuary, convient que le traçage des actifs d’Isabel dos Santos serait une tâche énorme et un investissement en temps et en travail.

« Une affaire comme celle-ci n’est pas si simple… elle peut nécessiter une équipe de douze personnes travaillant à plein temps pour essayer de rassembler les preuves nécessaires. Des ressources précieuses dont je ne pense pas que l’Angola dispose actuellement », explique-t-il.

« En général, les cibles ont quelques longueurs d’avance sur ceux qui les poursuivent car ils ont tendance à avoir recours aux meilleurs cabinets de conseil », commente Kamal Shah, un avocat basé au Royaume-Uni qui a pris en charge plusieurs affaires de recherche d’avoirs à caractère politique ces dernières années.

Mais en multipliant les pressions diplomatiques, les experts juridiques de Luanda et de Lisbonne estiment qu’il y a une petite chance que les représentants d’Isabel dos Santos proposent de restituer une partie des fonds à l’Angola via un règlement amiable entre les deux parties. Mais ses plus proches collaborateurs insistent sur le fait qu’elle ne retournerait jamais à Luanda pour négocier.

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