Justice

Karim Tabbou, bête noire du régime algérien

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Mis à jour le 01 juin 2020 à 16h33
Karim Tabbou à Béjaïa le 24 mai 2019.

Karim Tabbou à Béjaïa le 24 mai 2019. © Samir Maouche/AFP

L’opposant Karim Tabbou, figure du Hirak, était une nouvelle fois convoqué devant la justice algérienne lundi 1er juin. Son procès a finalement été reporté au 29 juin. Un dossier éminemment politique.

Depuis neuf mois, son quotidien est rythmé par les rendez-vous judiciaires. Placé en détention une première fois le 11 septembre 2019, remis en liberté le 25 septembre, de nouveau incarcéré dès le lendemain, condamné une première fois le 11 mars 2020, puis de nouveau deux semaines plus tard pour « atteinte à l’unité nationale », Karim Tabbou devait retourner devant la justice lundi 1er juin, poursuivi cette fois pour « atteinte au moral de l’armée. » Son procès a finalement été reporté au 29 juin en raison de la pandémie de Covid-19.  Il avait déjà été renvoyé à deux reprises.

À quelques jours de cette convocation, les conditions de détention de ce vétéran de l’opposition ont fait l’objet d’une passe d’armes remarquée entre le collectif d’avocats qui assure sa défense, et la cour de Tipaza, dont dépend la prison de Koléa où il est incarcéré. Les premiers accusent les autorités d’avoir privé Karim Tabbou de son droit à communiquer au téléphone avec sa famille, dénonçant une « politique d’isolement et une forme de traitement psychologique sévère, discriminatoire et sélectif ».

La cour de Tipaza a aussitôt répondu « avoir donné son accord pour autoriser le concerné à appeler sa famille. » « Une fois informé et après avoir été invité à utiliser le téléphone, [Karim Tabbou] a refusé d’effectuer l’appel avant de consulter ses avocats », assure aussi le tribunal, dans une rare prise de parole publique. Car le dossier de Karim Tabbou est sensible, aux yeux du pouvoir algérien. Le porte-parole de l’Union démocratique et sociale (UDS, parti non agréé) est une figure populaire du hirak, ce mouvement qui a obtenu en avril 2019 la chute d’Abdelaziz Bouteflika.

Considérations politiques

« Tout a été entrepris, dans la précipitation, pour le maintenir en prison », accuse maître Seddik Mouhous, interrogé par Jeune Afrique à la veille d’une nouvelle audience. Et le même de poursuivre : « Après l’exécution du verdict, nous avons introduit une requête d’opposition auprès de la Cour suprême. Nous avons alors appris que son traitement pouvait prendre jusqu’à deux ans. »

En outre, la défense de Karim Tabbou craint que ce procès ne soit qu’un remake du précédent. Le 24 mars, à la veille de sa libération prévue au terme de six mois d’incarcération, l’opposant avait été présenté devant la Cour d’appel en l’absence de ses avocats.

Karim Tabbou paie pour ses positions politiques, avec une accusation prête à l’emploi : l’atteinte à l’unité nationale

À la barre, le prisonnier est victime d’un grave malaise et évacué vers l’infirmerie avant même l’énoncé du verdict. Les magistrats le condamnent à un an de prison ferme. Le procès est jugé inéquitable, y compris par nombre d’organisations internationales des droits humains. « Que faut-il attendre de ce nouveau procès ? Malheureusement rien, se désole l’avocat Hakim Saheb. Sinon de rappeler un lieu commun et un principe de procédure pénale universel et immuable, à savoir qu’il est interdit de poursuivre et de condamner quiconque deux fois pour les mêmes faits. »

« Karim Tabbou paie pour ses positions politiques avec une accusation prête à l’emploi : l’atteinte à l’unité nationale », soutient l’avocat et militant des droits humains Mustapha Bouchachi. Pour la défense, il ne fait aucun doute que « l’acharnement judiciaire s’explique par des considérations strictement politiques ». « Hautement politiques », corrige de son côté le politologue Mohamed Hennad.

Une voix discordante

Les ennuis de Karim Tabbou commencent le 9 mai 2019, à 300 kilomètres à l’est d’Alger. Le porte-parole de l’UDS tient ce jour-là une conférence de presse à Kherrata, dans laquelle il se livre à une violente critique du défunt chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah et de son immixtion dans la vie politique. Les vidéos de cette intervention sont largement relayées sur les réseaux sociaux. Quatre mois plus tard, le 11 septembre, Karim Tabbou est arrêté une première fois, à son domicile. Le 25 septembre, la chambre d’accusation du tribunal de Tipaza prononce sa remise en liberté, en attendant son procès.

Le lendemain, l’opposant est de nouveau interpellé. « J’ai été insulté, humilié et frappé », racontera-t-il plus tard. L’épisode est qualifié de « nuit de terreur » par l’un de ses avocats, maître Abdelghani Badi. En vingt-quatre heures, une nouvelle juridiction entre dans la danse : le tribunal de Sidi M’hamed, à Alger, qui décide de poursuivre l’homme politique pour « incitation à commettre des actes de violence, en vue de nuire à la défense nationale » et « atteinte à l’unité nationale en préparant et en mettant en ligne des vidéos sur les réseaux sociaux ». C’est ce deuxième chef d’inculpation qui lui vaut son séjour à l’établissement pénitencier de Koléa.

« Envoyer Karim en prison, c’est faire taire une voix discordante, militante et reconnue par la dynamique citoyenne née le 22 février 2019, analyse Hakim Saheb. Le coup de filet cible aussi d’autres jeunes animateurs du hirak. L’objectif est d’étouffer l’aspiration populaire à la liberté, à la démocratie et au recouvrement de sa souveraineté. » Selon lui, Karim Tabbou incarne le combat de tous les détenus d’opinion emprisonnés depuis le début du hirak. Ils seraient plus de 1300, selon le décompte des collectifs.

Figure d’identification

Porte-étendard du combat pour les libertés, le quadragénaire – il fêtera ses 47 ans le 2 juin – draine à chacune de ses comparutions une foule de supporters dans ou devant les tribunaux. Bon tribun, s’exprimant aisément en plusieurs langues – arabe, français, amazigh… –, l’homme est un habitué des luttes sur le terrain, lui qui a fait son apprentissage politique aux côtés du défunt Aït Ahmed, fondateur du plus vieux parti de l’opposition, le Front pour les forces socialistes (FFS), dont Tabou prend les rênes en 2007. Il devient alors, à 33 ans, le plus jeune chef d’un parti en Algérie.

Quatre ans plus tard, lorsque les cadres du FFS lui reprochent une attitude trop radicale vis-à-vis du régime, Karim Tabou claque la porte du parti et crée l’UDS, dont la marque de fabrique devient la critique acharnée du président déchu, Abdelaziz Bouteflika. Ceux qui suivent son parcours sont peu étonnés de le voir au cœur du hirak, dès le premier vendredi de contestation. Figure d’identification forte chez ceux qui militent pour le changement du système, le fondateur de l’UDS refuse pour autant de se positionner comme le représentant du mouvement populaire.

Karim Tabbou incarne une nouvelle manière de faire de la politique, ce qui fait de lui une figure d’exception dans l’échiquier

Soutenu par une grande partie de la Kabylie, sa région natale, Karim Tabbou rejette la logique territoriale, qui limiterait son combat à une frange précise du pays, et appelle dans ses discours au dépassement des fractures idéologiques et partisanes. Très vite, il s’oppose aussi à ce qu’il qualifie de renouvellement de façade du Parlement et de la classe politique, une position dérangeante pour le nouveau pouvoir qui envisage d’organiser avant la fin de cette année 2020 des élections législatives et locales anticipées.

« Karim Tabbou incarne une nouvelle manière de faire de la politique, ce qui fait de lui une figure d’exception dans l’échiquier, soutient Hakim Saheb. En outre, le pouvoir privilégie à son encontre la méthode forte et répressive, par le biais de la justice, au lieu de créer des espaces de débat et de régulation ou d’encourager le dialogue entre gouvernants et gouvernés. » Et le même de conclure : « Le triste et scandaleux dossier de Karim Tabbou est la preuve vivante de leur perfidie. »

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