Sécurité

Burkina : « Le repli identitaire n’est pas un risque, il est déjà là »

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 28 mai 2020 à 16h16
Des militaires burkinabè patrouillent dans la région du Sahel, dans l'est du pays, en mars 2019.

Des militaires burkinabè patrouillent dans la région du Sahel, dans l'est du pays, en mars 2019. © REUTERS/Luc Gnago

Douze personnes sont mortes en détention dans une gendarmerie de l’est du Burkina dans des circonstances encore non élucidées. Aziz Diallo, député-maire de Dori, dont l’un des cousins a perdu la vie dans ce drame, réclame justice.

L’affaire est remontée jusqu’au plus haut sommet de l’État. Et le président Roch Marc Christian Kaboré a promis « des décisions sans état d’âme » à l’issue des enquêtes diligentées sur la mort suspecte de douze personnes alors qu’elles étaient en détention dans les locaux de la brigade de gendarmerie de Tanwalbougou, dans l’est du pays.

Mercredi, le procureur général de la cour d’appel de Fada N’Gourma (est), Rasmané Bikienga, a livré les éléments de l’enquête judiciaire devant la presse. « Au vu des éléments que nous possédons, les douze personnes n’ont pas été tuées par balles », a-t-il affirmé. « Seule une autopsie aurait pu révéler les causes exactes des décès, a cependant précisé le procureur du tribunal de grande instance de Fada N’Gourma, Bokuy Judicaël Kadéba, et malheureusement, l’autopsie n’a pas pu être réalisée. »

Une version qui est loin de satisfaire les proches des victimes. Aziz Diallo, député maire de Dori, dans le Sahel, dont le cousin figure parmi les morts de Tanwalbougou, assure que celui-ci « a été exécuté ». Il a interpellé le Premier ministre, Christophe Joseph Marie Dabiré, pour réclamer que la lumière soit faite sur le drame et, surtout, « que justice soit rendue ».

Jeune Afrique : Que s’est-il passé, selon vous, dans la nuit du 11 au 12 mai dans le poste de gendarmerie de Tanwalbougou ?

Aziz Diallo : On ne sait pas ce qui s’est passé dans la nuit. Ce que l’on sait, c’est que le 11 mai, aux alentours de 13 heures, il y a eu une descente de gendarmes accompagnés de volontaires de défense de la patrie, dans le village de Pentchangou. Selon des témoins, ils sont entrés dans le marché et ont poursuivi toute personne ressemblant à un Peul. Les personnes arrêtées ont ensuite été conduites à Tanwalbougou. Plus d’une quarantaine de personnes auraient ainsi été arrêtées. C’est plus que les 25 annoncés par la suite par la gendarmerie.

Parmi les victimes, il y a l’un de vos cousins. Comment avez-vous appris la nouvelle de son décès ?

Le 12 mai, son frère m’a prévenu qu’il n’avait plus de nouvelles de lui, alors qu’il devait faire un aller-retour pour se rendre à Tanwalbougou, la veille. J’ai d’abord contacté le maire de Fada, qui m’a confirmé qu’il y avait eu une opération de gendarmerie dans la zone, et que des personnes avaient été arrêtées. Il m’a annoncé que douze d’entre elles étaient décédées dans la nuit… Mon cousin et moi avons donc pris la route pour Fada, où les corps avaient été transférés. Nous sommes arrivés mardi dans la nuit et nous nous sommes rendus le lendemain matin à la gendarmerie. Là, on nous a montré sa carte d’identité, et les gendarmes ont confirmé qu’il faisait partie des victimes.

Vous assurez que le corps de votre cousin présentait des lésions à la tête, et évoquez des blessures par balles. Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer ?

Nous avons accompagné le procureur lorsque celui-ci s’est rendu à la morgue, pour voir les corps, mais nous sommes restés à la porte quand il est entré, avec des docteurs. Ils nous ont indiqué que les douze corps étaient dans un état de putréfaction avancée, et nous ont proposé de les emmener au cimetière, en nous recommandant de ne pas ouvrir les sacs mortuaires.

Quelqu’un a reconnu un morceau de vêtement de mon défunt cousin et a ouvert le sac pour s’assurer qu’il s’agissait bien de lui. Et c’est là qu’il a vu que la dépouille avait une blessure au niveau de la tête. Il y avait du sang partout dans la salle.

Nous sommes très inquiets, et craignons que justice ne soit pas rendue

Les conclusions de l’enquête du procureur réfutent pourtant la thèse des morts par balles, tout comme l’armée…

Nous nous y attendions. Le premier communiqué du procureur allait déjà dans ce sens. Mais le Premier ministre a également annoncé l’ouverture d’une enquête administrative. Nous attendons d’en voir les conclusions et nous consulterons nos avocats pour savoir quelle suite donner à l’affaire.
Nous sommes très inquiets, et craignons que justice ne soit pas rendue. Des drames similaires s’étant déroulés ces trois dernières années n’ont jamais été élucidés. Des enquêtes ont été annoncées, mais nous n’en avons jamais vu les résultats, et aucune sanction n’a été annoncée.

Les victimes d’exactions sont toutes peules

Roch Marc Christian Kaboré a pourtant promis que des décisions fortes seraient prises. Il a aussi mis en garde contre le risque de repli identitaire. Pensez-vous que ce risque est réel ?

Ce n’est pas un risque, c’est déjà là : il y a un repli identitaire. Les personnes arrêtées à Pentchangou sont toutes de l’ethnie peule. Les victimes d’exactions signalées dans d’autres régions le sont également. Est-ce vraiment une coïncidence si ce sont des Peuls que l’on arrête au cours de ces opérations ?

On pourrait éventuellement comprendre que certains alimentent les amalgames entre Peuls et jihadistes – une stigmatisation accentuée par le fait qu’ils sont les seuls visés lors d’opérations anti terroristes – et s’en prennent à tort à des Peuls, mais là, manifestement, ce sont des Forces de défense et de sécurité [FDS] qui s’adonnent à ces méfaits. Dans certaines zones de notre pays, les gens ont davantage peur des FDS que des terroristes. Nous savons que certains font bien leur travail, et collaborent avec la population. Mais il y a aussi des brebis galeuses.

Il y a encore beaucoup de terroristes qui semblent être affiliés à l’État islamique

Quelle est la situation sécuritaire dans le Séno, qui a été la première à avoir été touchée par les attaques jihadistes ?

Dans notre province, le Séno, le mal semble avoir été circonscrit, même si on a toujours affaire à des bandits, des voleurs de bétail… Mais dans la province voisine, le Yagha, la situation est très inquiétante. Il y a encore beaucoup de terroristes qui semblent être affiliés à l’État islamique. Lorsque l’armée ou le G5 Sahel mènent des actions au Niger, ils traversent la frontière pour venir du côté du Burkina. En début de semaine, on nous a encore rapporté des mouvement dans le Yagha, pas très loin de la frontière entre le Burkina et le Niger. Les autorités nous ont annoncé le redéploiement de forces défense dans cette zone.

Le recours aux volontaires de défense patriotique, les VDP, est-il une bonne chose ?

Dans certaines régions, ce sont des personnes qui travaillent bien avec les FDS. Malheureusement, dans plusieurs autres endroits, ils sont accusés d’exactions.

Lorsque nous nous sommes renseignés sur les volontaires de Tanwalbougou, nous nous sommes rendu compte qu’il n’y a eu aucune transparence sur le processus de sélection de ces volontaires. Il y a même des autorités locales qui ne savent pas comment ils ont été sélectionnés. À Tanwalbougou, leur composition ne reflète pas non plus la composition ethnique de la localité. Le processus n’a pas été ouvert et transparent.

Dans la commune de Gorgadji, dans la région du Sahel, il existe un groupe de volontaires dont personne ne sait comment il s’est constitué. Officiellement, il n’y a pas de volontaires. Il y a une équipe de jeunes, armés, qui travaille avec la gendarmerie. Mais ils commettent des exactions, volent des animaux… Sur le papier, la loi est bien écrite. Mais sur le terrain, la pratique n’est pas conforme au texte.

Des groupes de volontaires s’apparentent plus à des milices

Faut-il, dans ce cas, éviter d’armer des civils ?

C’est dangereux, mais si le gouvernement a pris cette décision, c’est qu’il n’avait pas assez de troupes pour faire face à la situation. Nous pensions cependant qu’il y aurait un meilleur encadrement. Force est de constater que, dans certains endroits, ces groupes de volontaires s’apparentent plus à des milices qu’à des volontaires de la défense de patrie.

Il est important de rectifier le tir dès à présent. Nous devons nous assurer que les volontaires choisis soient des personnes de bonne moralité, et qu’ils soient encadrés.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte