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Chorégraphies de la violence

La danse sud-africaine contemporaine est vivante et engagée. Deux créations disent aujourd’hui le poids de l’affrontement social.

Le Centre national de la danse de Paris a entamé la saison 2003 avec deux spectacles venus d’Afrique du Sud. La vitalité de la danse contemporaine africaine et l’apport enrichissant des créateurs sud-africains ont sans doute motivé ce choix.
La première chorégraphie, Ja, nee, de Boyzie Cekwana, nous plonge dans un monde viril où se nouent des relations de défi, d’intimidation et de franche camaraderie. Pendant les premières minutes du spectacle, un homme exécute seul, dans un rond de lumière, une danse guerrière rythmée par une parole incantatoire dont l’auteur nous livre la traduction de quelques extraits :
« Je suis l’homme qui te brisera la tête
Demande seulement à ma femme
Je suis celui que les femmes aiment en hiver
Car en été, je suis trop chaud »
Ce sont, en Afrique du Sud, « des chants de prières que les hommes chantent soit pour se présenter ou louer leurs « supérieurs », soit pour vanter leurs conquêtes sexuelles, physiques ou matérielles… Le chant de prières relève du domaine exclusif des hommes. Aucune femme n’a jamais été autorisée à chanter les prières ancestrales… » Or, dans ce huis clos masculin, une femme se met en mouvement, tente une approche vite réduite à néant. Quand les hommes la remarquent, cela ne dure que le temps des moqueries et de l’humiliation. Cette présence entêtante et timide est le seul fil rouge d’une histoire éclatée où le chorégraphe s’interroge sur la violence au coeur de la société. Il nous transporte dans l’univers des mines, « une source puissante de dépravation et de maltraitance, un vivier où sont exploités les hommes ».
Après les scènes d’affrontement vient l’heure de la camaraderie. Les hommes dansent ensemble, chaussés de ces bottes en caoutchouc qui symbolisent l’univers des mines.
La femme, peureuse, essaie aussi les bottes, tente quelques pas. Ira-t-elle jusqu’au bout de son audace ? Osera-t-elle pénétrer le cercle de ces hommes indifférents, méfiants et agressifs ? Ils n’ont que la violence pour occulter la peur. Osera-t-elle descendre dans l’enfer des mines pour dire le désir de libération que ces hommes lui inspirent, sachant qu’elle court le risque d’être moquée ou violentée ? Elle symbolise le déni de l’autre et l’exigence d’une douloureuse lucidité.
Mais tout cela reste épars. Les lumières s’éteignent. Lorsqu’elles se rallument, les danseurs ne reviendront pas saluer. Le public peut monter sur scène pour regarder une série de photos suspendues à un fil. Des hommes nus tenant des armes à feu à hauteur de sexe. Ultime résistance à la douceur, au projet d’humanité portés par la femme ? L’auteur laisse les questions en suspens. Un choix qui frustre un peu le spectateur, d’autant plus que la pièce s’appuie sur la juxtaposition d’éléments fragmentés.
La seconde chorégraphie, Miss Thandi, présentée en première partie de Ja, nee, est l’oeuvre d’un autre Sud-Africain, Gregory Vuyani Maqoma, qui en assure aussi l’interprétation. Le thème de la féminité y est aussi prégnant. Boyzie Cekwana en explore le désarroi et la fragilité, tandis que son compatriote en montre la face solaire, offensive. Avec Miss Thandi, la féminité s’affirme à travers la figure paradoxale d’un personnage de drag queen.
Celui-ci a vraiment existé sous le nom de Raymond Vuyo Matinyana. Né en 1969 à Port Alfred, en Afrique du Sud, il émigre aux Pays-Bas en 1992, où il connaît très vite le succès avec des imitations de Miriam Makeba et d’autres grandes dames de la chanson africaine. Il meurt à l’âge de 32 ans et l’avion qui ramène son corps au pays s’écrase dans le sud-est du Nigeria, à Port Harcourt, le 27 novembre 2001. C’est ce corps pulvérisé, jamais rentré au pays, que Gregory Vuyani Maqoma invoque et fait renaître lorsqu’il entre en scène, habillé d’un tutu et de chaussons de danse classique.
Les gestes sont serrés. Entre le repos et le mouvement. Entre l’équilibre et la chute. L’artiste réussit le tour de force de réinterpréter, dans un cadre minimaliste, certains mouvements saccadés, énergiques et amples propres aux danses traditionnelles sud-africaines. L’homme se regarde dans un miroir, perturbé par son propre visage qu’il ne semble pas reconnaître. Maquillage et perruque finissent de le familiariser avec lui-même. Miss Thandi naît sous nos yeux d’un corps d’homme. Pour célébrer l’héritage des femmes xhosas (culture d’origine de Raymond Vuyo Matinyana et du chorégraphe lui-même). C’est un hommage rendu à un camarade et non à un maître. Un exercice d’admiration placé sous le signe de l’empathie.
Rendez-vous est pris avec Boyzie Cekwana et sa compagnie The Floating Outfit Project, au mois de juin 2003, pour une version plus affirmée de ce travail en cours.

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