Politique

Bénin : l’opposition aura-t-elle un candidat en 2021 ?

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Mis à jour le 27 mai 2020 à 16h09
Le président béninois Patrice Talon lors des municipales, le 17 mai 2020.

Le président béninois Patrice Talon lors des municipales, le 17 mai 2020. © Charles Placide

En confirmant la suprématie des deux partis pro-Talon, les élections communales du 17 mai ont presque fait office de premier tour de la présidentielle, prévue en 2021. Et l’opposition, qui n’a pas percé au niveau local, pourrait avoir des difficultés à présenter un candidat.

Les élections communales du 17 mai ont-elles définitivement scellé la présidentielle prévue dans un peu moins d’un an ? Certes, un proche de Patrice Talon assure que « 2021 est encore loin » et que « dans le domaine politique, le terrain peut s’avérer très dynamique ». Il n’empêche. Sur le papier, le sort d’un éventuel candidat de l’opposition à la prochaine présidentielle semble d’ores et déjà scellé par les mathématiques électorales.

Selon la règle désormais imposée, celles et ceux qui voudront se présenter à la magistrature suprême devront justifier du parrainage d’au moins 10 % des 83 députés et des 77 maires. Soit un minimum de 16 élus.

Les Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE), le seul parti d’opposition à avoir présenté des candidats dans les 77 communes, ont beau avoir remporté 14,98 % des voix, elles n’ont obtenu la majorité des sièges que dans sept mairies. Or, n’étant pas représentées à l’Assemblée nationale, faute d’avoir pu présenter des candidats lors des législatives controversées d’avril 2019, elles devaient l’emporter dans au moins 16 mairies pour avoir l’assurance de pouvoir présenter un candidat.

Main tendue

Dans les prochains jours, les conseils municipaux, issus du scrutin du 17 mai, éliront les maires. L’opposition peut-elle espérer un miracle ? « C’est vrai, cela va être difficile, mais ça n’est pas impossible, veut encore croire Théophile Yarou, secrétaire exécutif national adjoint des FCBE qui assure que, dans certaines communes en ballotage, des surprises peuvent surgir. Nous espérons pouvoir négocier, sur place, avec les élus locaux des partis de la mouvance présidentielle. »

Conscient que cette main tendue l’expose aux critiques de la frange « dure » de l’opposition, en particulier de ceux qui ont choisi de suivre Thomas Boni Yayi lorsqu’il a quitté le parti en avril, Yarou assure y être contraint par les circonstances. « Si nous voulons que l’opposition ait un candidat en 2021, nous n’avons pas d’autre choix », glisse-t-il.

En boycottant ces élections, toute une partie de l’opposition s’est tirée une balle dans le pied

C’est à l’égard de ses anciens alliés qu’il a les mots les plus durs. L’opposition, explique-t-il, aurait dû faire front commun face à la mouvance présidentielle. « En boycottant ces élections, toute une partie de l’opposition s’est tirée une balle dans le pied. Tous n’ont pas compris l’enjeu national qu’avait ce scrutin. »

Maigre consolation : Paul Hounkpé, secrétaire exécutif national des FCBE, élu conseiller municipal à Bopa, dans le sud du pays, peut désormais prétendre au statut de chef de file de l’opposition. Mais il lui faudra pour cela attendre l’onction formelle de l’exécutif. Car s’il est bien à la tête du parti d’opposition ayant obtenu le plus grand nombre d’élus locaux, la nouvelle loi électorale stipule que « le chef de file de l’opposition est nommé par décret pris en conseil des ministres sur proposition du conseil électoral de la Commission électorale nationale autonome (CENA). »

Sentiment d’amertume

Elections municipales au Bénin. en mai 2020

Elections municipales au Bénin. en mai 2020 © Charles Placide

Les partis qui avaient opté pour le boycott (la frange maximaliste des FCBE, Restaurer l’espoir, de Candide Azannaï, et l’Union sociale libérale de Sébastien Ajavon) ne s’avouent pas pour autant vaincus. Ses militants continuent de dénoncer une « mascarade électorale » et dénoncent les chiffres de la CENA, en particulier sur le taux de participation (49,14 % au niveau national).

Un cadre des FCBE fidèle à Thomas Boni Yayi assure par ailleurs à Jeune Afrique qu’une fois la séquence électorale passée, « les choses vont bouger ». « Il n’est pas possible que ceux qui se disent nos représentants acceptent de manger dans la main du pouvoir. Nous sommes en train de réfléchir, de nous concerter, mais nous ne sommes certainement pas prêt à raccrocher », assure notre source, qui évoque « la création prochaine d’un nouveau parti. »

Du côté des partis se revendiquant de la mouvance présidentielle, ces communales ont confirmé la chute du Parti du renouveau démocratique (PRD), de l’ancien président de l’Assemblée nationale, Adrien Houngbedji. Arrivé en tête à Porto-Novo et Sèmè Podji, le parti n’est malgré tout pas parvenu à passer la barre fatidique des 10 % de suffrages exprimés au niveau national.

Si Adrien Houngbedji préfère ne pas commenter le résultat, le ton du communiqué de son parti, au lendemain de l’annonce des résultats, laisse transpirer plus que de l’amertume. « Au-delà des multiples constats que vous avez faits vous-même le jour du vote, qui reflètent des pratiques contraires à une élection libre, transparente et équitable, le critère d’éligibilité (…) a compromis pour un temps votre rêve d’infléchir la gouvernance locale dans notre pays », écrit la direction du parti à ses militants.

À l’inverse, pour les deux principaux partis de la mouvance présidentielle sortis largement vainqueurs du scrutin, l’heure est au triomphalisme. En particulier pour l’Union progressiste (UP), déjà majoritaire à l’Assemblée, qui a raflé la majorité absolue dans 34 communes. Le Bloc républicain (BR) a, lui, obtenu la majorité absolue dans 20 communes. Et pour les communes qui sont en ballotage, l’UP et le BR restent sur la même ligne : celle de la solidarité au sein de la mouvance.

Vers des accords locaux ?

Affiche de campagne de Luc Atrokpo, élu sur la liste UP à Cotonou, en mai 2020.

Affiche de campagne de Luc Atrokpo, élu sur la liste UP à Cotonou, en mai 2020. © Charles Placide

Notre trait d’union, c’est Patrice Talon. Mais après sa victoire, il y aura une majorité et une opposition

Mais la séquence électorale a aussi mis au jour des divergences profondes, voire a été le théâtre de luttes frontales. Et cela laisse des traces. « La campagne n’a pas été facile, glisse un des hauts responsables du BR. Et c’est vrai que, dans beaucoup de cas, on s’est livré une guerre fratricide au sein de la mouvance, au point de ne pas avoir vu venir le score des FCBE dans certaines villes. » Un autre cadre de ce parti, qui a le plus à gagner dans d’éventuelles alliances locales avec les FCBE, admet que « des discussions sont en cours ».

Les lignes sont également floues au sein de l’UP. « Les accords locaux se feront, en général, avec le Bloc républicain. D’éventuels accords avec le FCBE pourraient intervenir, mais ce sera l’exception », explique ainsi Luc Atrokpo, élu sur la liste UP à Cotonou et très probable futur maire de la capitale économique béninoise. « L’UP et le BR se sont combattus pendant la campagne, ajoute-t-il. Maintenant, il est logique et nécessaire que les choses rentrent dans l’ordre ».

Abdoulaye Gounou, président du groupe BR à l’Assemblée, qui a mouillé la chemise pendant la campagne, a un temps, lui aussi, évoqué la possibilité d’accords locaux avec les FCBE. Mais il est depuis revenu dans le rang. « Entre porter nos voix à l’UP ou au FCBE, il n’y a pas de discussion : ce sera à l’UP. On veut constituer un système bipartisan, à l’image du Nigeria, explique-t-il. On ne va pas, maintenant, contribuer à un émiettement. »

Mais il prévient : « Notre trait d’union, c’est Patrice Talon. Nous serons ensemble pour faire gagner notre candidat en 2021, mais ensuite, vous verrez, il y aura une majorité et une opposition. Nous serons face à face, l’UP et nous. »

À la présidence, on assure « être dans la neutralité vis-à-vis des partis », mais « on observe la dynamique en cours », explique un proche de Talon. Nul doute que le président béninois, qui a tenu à ce que ces élections se tiennent à la date prévue, malgré la pandémie et les pressions de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), aura transmis aux chefs du BR et de l’UP la consigne de solidarité.

Reste à savoir si les dynamiques et les inimitiés locales prendront le dessus sur le mot d’ordre donné par celui que ses ministres appellent parfois « le patron ».

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