Justice

Algérie : le journaliste Khaled Drareni maintenu en détention

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Mis à jour le 27 mai 2020 à 18h38
Le journaliste algérien Khaled Drareni, à Alger, le 6 mars 2020, la veille de son arrestation.

Le journaliste algérien Khaled Drareni, à Alger, le 6 mars 2020, la veille de son arrestation. © Ryad Kramdi/AFP

Arrêté le 7 mars à Alger, le correspondant de TV5 et de Reporters sans frontières (RSF) Khaled Drareni reste en prison. La chambre d’accusation près la Cour d’Alger a rejeté ce mercredi sa demande de remise en liberté.

Numéro d’écrou : 22244. Nom et prénom : Khaled Drareni. Profession : journaliste. Statut actuel : prisonnier. Au téléphone depuis Alger, l’avocat Abdelghani Badi, qui assure sa défense, ne faisait pas mystère, avant même le début de l’audience ce mercredi, de ses appréhensions sur le sort que les magistrats de la Cour comptaient réserver à la demande de remise en liberté de son client.

Un peu avant 18 heures, la chambre d’accusation près la Cour d’Alger a rejeté l’appel du collectif des avocats, et confirmé les craintes de l’avocat. Khaled Drareni est maintenu en détention provisoire. Le 6 mai dernier, le juge d’instruction avait déjà rejeté une première demande visant à obtenir sa libération.

« C’était couru d’avance, maugrée Badi. C’est la même chambre d’accusation qui avait décidé mercredi 26 mars de faire lever son contrôle judiciaire pour le placer sous mandat de dépôt. »

De l’intimidation à la case prison

Correspondant en Algérie de Reporters sans frontières (RSF) et de TV5 Monde et fondateur du site d’informations Casbah Tribune, Khaled Drareni a été arrêté samedi 7 mars lors d’une manifestation à Alger. Auparavant, il avait été longuement entendu, au moins à deux reprises, dans les locaux des services secrets, sur les hauteurs d’Alger, à propos de ses activités de journaliste, sur le hirak et sur ses accointances politiques.

« Ils m’avaient clairement signifié que j’allais aux devants de gros ennuis judiciaires dans le cas où je continuais à couvrir le mouvement de contestation sur les réseaux sociaux, nous confiait-il à l’époque de ces interrogatoires extrajudiciaires. Je n’ai pas peur de ces menaces. »

De la menace et de l’intimidation à la case prison, le chemin n’aura pas été si long. Incarcéré depuis le 29 mars, Khaled Drareni est poursuivi pour « atteinte à l’intégrité du territoire national » et « incitation à un attroupement non armé ». Deux accusations passibles de dix ans de prison et pour lesquels sont incarcérés plusieurs manifestants et figures du mouvement de contestation qui a provoqué la chute d’Abdelaziz Bouteflika.

Le dossier est vide. Cette affaire est une aberration », estime son avocat, Abdelghani Badi

Dans la prison de Koléa, à l’ouest d’Alger, où il a transféré après un court passage au pénitencier d’El Harrach, Khaled Drareni occupe une cellule individuelle dans un quartier d’isolement. Il dispose d’une télé et d’un accès aux journaux et aux livres. « Les conditions de sa détention son bonnes, admet son frère Chekib depuis New York, où il s’est installé. Nous avons des nouvelles via ses avocats et nous sommes en contact permanent avec les organisations qui s’activent pour obtenir sa libération. »

Le dernier contact direct avec la famille s’est limité à un bref échange téléphonique, il y a un mois. En raison des mesures prises par le ministère de la Justice face à l’épidémie de Covid-19, les visites des proches sont temporairement suspendues. Seuls les avocats volontaires sont admis aux parloirs, sous stricts contrôles sanitaires.

« Khaled a le moral et il est confiant », précise Me Abdelghani Badi, qui s’est entretenu avec lui la veille de son maintien en détention provisoire. Mais l’avocat a beau retourner le dossier de son client dans tous les sens, il ne trouve pas matière à expliquer sa mise en examen et encore moins sa détention. « Je maintiens que sa place n’est pas en prison. Le dossier est vide, explique-t-il. Aucun élément constitutif des délits pour lesquels il est poursuivi, aucun document, aucune preuve, aucune pièce à conviction. Cette affaire est une aberration. »

Depuis son placement sous mandat de dépôt, le journaliste n’a pas été présenté devant le magistrat instructeur. En clair, l’instruction n’a pas encore démarré. Et elle ne risque pas de l’être de sitôt si le fonctionnement de la justice demeure tributaire de l’état d’urgence.

Mobilisation et critiques internationales

Comités de soutien, pétitions, appels de plusieurs ONG internationales… Les pressions se multiplient sur les autorités pour demander la libération du journaliste et réclamer la fin du harcèlement dont les médias indépendants font l’objet. « Khaled Drareni n’a commis aucun délit, il ne doit pas passer une seule nuit en prison, insiste Souhaieb Khayati, directeur du bureau Afrique du Nord de RSF, depuis Tunis. Nous continuons la mobilisation pour qu’il soit libéré et pour que cessent les menaces sur les médias en Algérie. »

La publication vendredi 15 mai, à l’initiative de RSF, d’une page de soutien à Khaled Drareni dans le Washington Post est un signe important de cette solidarité. Cette campagne dans le quotidien américain — qui jouit d’un prestige mondial — donne encore plus de visibilité au cas de ce journaliste, devenu le révélateur des tensions et des crispations entre le pouvoir et une partie de la presse algérienne.

Le calcul de ceux qui ont décidé de bâillonner Khaled Drareni s’avère calamiteux pour l’Algérie et pour le nouveau pouvoir incarné par le président Abdelmadjid Tebboune. En voulant faire taire cette voix qui dérange, ils l’ont amplifiée à l’échelle planétaire.

En dépit des professions de foi réitérées des responsables politiques sur le sacro-saint respect de la liberté d’expression, ainsi que sur le soutien financier de l’État à certains médias, certains évoquent la tentation liberticide du nouveau pouvoir d’étouffer les voix discordantes, et décrivent une dérive autoritaire, selon eux, pire que celle de l’ancien régime.

La réponse maladroite du président Tebboune à RSF n’a pas aidé. Lors d’une interview accordée à des journaux algériens le 1er mai, le chef de l’État a accusé des parties étrangères, en lien avec des journalistes locaux, d’attenter à la souveraineté du pays. Ce qui ne contribuera guère à améliorer les relations houleuses entre Alger et cette ONG qui défend la liberté de la presse dans le monde.

Climat délétère dans les médias

Outre Khaled Drareni, deux autres journalistes dorment toujours en cellule tandis qu’un quatrième, Sofiane Merakchi, a été libéré mardi 26 mai après avoir purgé l’intégralité de ses huit mois de prison pour « recel de matériel » en lien avec les manifestations du vendredi.

Plusieurs sites internet ne sont plus accessibles, sans que leurs responsables ne sachent précisément pourquoi

Plusieurs sites internet ne sont plus accessibles depuis le territoire algérien, sans que leurs responsables ne sachent précisément pourquoi ils font l’objet de suspension ou censure. La criminalisation de la diffusion de fake news, contenue dans les nouveaux amendements du code pénal, est perçue comme une manière de restreindre encore davantage la liberté d’expression.

Enfin, la plainte pour diffamation et outrage contre Ihsane El Kadi, directeur du site « Maghreb Emergent », à qui est reproché un éditorial très critique à l’égard du chef de l’État, ne rassure guère ceux qui s’inquiètent d’un tour de vis contre les voix gênantes.

S’il faut relativiser l’étendue des harcèlements et des pressions – ils ne touchent qu’une petite partie des médias -, il y a lieu de préciser que ce climat délétère est aussi l’héritage des vingt dernières années, qui ont vu le paysage médiatique algérien profondément changer.

Le nombre de journaux et de journalistes a cru de manière exponentielle, et pléthore de chaines privées offshore ont été créées. L’émergence de sites internet influents a pris de cours un législateur dépassé par les enjeux technologiques. Le flou juridique s’est accompagné d’une expansion stratosphérique de la corruption et de la prédation.

Les autorités entendent mener une remise à plat qui laissera beaucoup de cadavres sur le chemin. Une cinquantaine de titre a déjà disparu et l’exécutif veut aller plus loin en encadrant et en contrôlant plus strictement encore la distribution de la manne publicitaire publique, dont le monopole est détenu par l’Agence nationale d’édition et de publicité (ANEP).

Ce solde de tout compte doit nécessairement passer par une refondation des relations entre presse et justice, et presse et pouvoir. Le maintien en détention préventive de Khaled Drareni n’est pas de bon augure.

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