Diplomatie

[Tribune] Avec le coronavirus, Bruxelles se tourne (enfin) vers ses voisins du Sud

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Mis à jour le 29 mai 2020 à 14h00

Par  Michael Benhamou

Gérant Aron Praxis, conseil en affaires publiques et chercheur associé au Martens Centre, think tank européen

Josep Borrell, vice-président de la Commission européenne en charge de la politique étrangère et de la politique de sécurité, le 16 février 2020.

Josep Borrell, vice-président de la Commission européenne en charge de la politique étrangère et de la politique de sécurité, le 16 février 2020. © © Kenzo TRIBOUILLARD/AFP

Réajustement ponctuel ou changement durable ? Sur les 15,6 milliards d’euros déjà alloués par l’Union européenne pour la lutte contre le coronavirus, plus d’un quart ont été affectés à l’Afrique du Nord et au Proche-Orient.

« L’Union Européenne (UE) lance #TeamEurope pour soutenir des pays autour du monde avec 20 milliards d’euros contre le #coronavirus », a tweeté début avril le chef de la diplomatie européenne, Joseph Borrell. Tandis que le coronavirus continue de dominer l’actualité, Bruxelles parvient de plus en plus à concentrer ses efforts, autrement dit à « penser voisinage » avant de « penser global ». Ceci a des implications concrètes pour l’Afrique du Nord et le Proche-Orient, zones plus rapidement et plus durement touchées par le Covid-19 que par la crise financière de 2008.

Commençons par le chiffre phare du tweet de Joseph Borrell : 20 milliards d’euros. Les trois quarts de cette somme, au moins, correspondent en fait à des réallocations de budgets précédents, le reste venant de deux organismes autonomes : la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

« 20 milliards » et « Team Europe » font donc référence à l’effort – louable – d’améliorer la coordination entre outils extérieurs européens sans injection de fonds additionnels. Une avancée horizontale, pourrait-on dire. Rien de révolutionnaire à ce stade.

 

Recentrage sur l’Orient

Sur ces 20 milliards d’euros, 15,6 milliards sont d’ores et déjà disponibles selon la Commission européenne et près de 28 % de cette somme est affecté à l’Afrique du Nord (du Maroc à la Libye), au Proche-Orient (de l’Égypte à la Turquie), ainsi qu’au Yémen. C’est nettement plus que les 21 % calculés pour l’année 2014 à partir de lignes budgétaires comparables – programmes humanitaires, de développement et de voisinage.

Peut-être s’agit-il d’une volonté européenne renforcée s’agissant de la prévention de crises aux abords de son espace, à l’instar de la vague migratoire de 2015-2016. La bureaucratie bruxelloise lierait ainsi plus souvent ses arbitrages à la géographie qu’au droit, la première risquant d’être monopolisée, parfois manipulée, par un populisme inquiétant, le second contraignant trop la prise de décision avec ses normes humanitaires inexécutables.

En février 2020, avant l’arrivée du virus, Joseph Borrell avait déjà appelé les États européens à « moins de dispersion, moins d’engagement partout », conscient des défis institutionnels et culturels qui l’attendaient au tournant.

Ces dernières semaines, son vœu semble avoir été entendu plus tôt que prévu dans les Balkans et en Méditerranée, si l’on en croit la Commission européenne. Ce fait posé, la proportion de fonds humanitaires et de développement accordée aux lointaines Amérique Latine et Asie reste quasiment inchangée : 15 % en 2014, 15 % en 2020.

40 % des fonds réalloués par la Commission européenne basculent vers l’Afrique du Nord, renforçant le soutien à des pays comme la Tunisie ou le Maroc

Aussi, il faut suivre ce nouveau souffle européen jusqu’à une seconde tendance : le rééquilibrage des fonds de l’UE, auparavant focalisés sur le Proche-Orient, à l’ensemble du bassin méditerranéen, du Maroc à la Turquie. L’analyse sur 2014 avait montré que 6 % des fonds extérieurs partait en Afrique du Nord contre 14 % à un Proche-Orient affecté par le conflit syrien. Cet ordre de priorité est demeuré identique entre 2016 et 2018 selon d’autres calculs : 1,5 milliards d’euros pour l’Afrique du Nord, 13,6 milliards d’euros pour le Proche-Orient.

Mais ces habitudes budgétaires ont clairement changé depuis quelques mois : 40 % des fonds réalloués par la Commission européenne basculent vers l’Afrique du Nord, renforçant le soutien à des pays comme la Tunisie ou le Maroc. L’assistance financière de l’Union européenne (MFA) suit la même logique : 600 millions d’euros de dons et de prêts à la Tunisie, 200 millions pour la Jordanie – en complément de l’aide apportée par le FMI.

Prendre le bon train

Est-ce un changement temporaire ou le début d’un recentrage plus profond ? Les données économiques ou sanitaires de notre matrice montrent bien que le Covid-19 frappe autant l’ouest que l’est de la Méditerranée, quoique cette vulnérabilité prenne des accents variés : forte baisse des revenus touristiques (Liban, Jordanie, Maroc), dépendance significative à l’importation de céréales (Jordanie, Liban, Algérie), présence accrue de personnes de plus de soixante ans (Tunisie, Turquie, Maroc), chute des prévisions de croissance (Libye, Liban, Algérie).

Peut-être l’UE essaie-t-elle simplement d’apporter la preuve de cette « flexibilité » tant vantée dans sa communication, avec comme base plus paritaire l’effet relativement égal du Covid-19 sur l’ensemble de la région, comme ces indicateurs le montrent. Après un Printemps arabe mal négocié et un conflit syrien désastreux, il s’agirait de prendre le bon train cette fois-ci. Pas de long terme dans cette interprétation, juste un meilleur calibrage administratif.

Une autre manière d’aborder l’équation serait d’y voir les signes avant-coureurs d’une nouvelle « trilatération » de la diplomatie européenne. De même qu’entre la fin des années 1990 et 2011, Bruxelles était entrée progressivement dans le tango bilatéral, et bien souvent informel, formé par Rome et Tripoli pour soutenir un accord — appui financier des uns contre gestion migratoire de l’autre –, le temps pourrait être à nouveau venu pour une telle immixtion de l’UE dans les rapports entre Espagne et (surtout) France d’un côté, et Maghreb de l’autre.

Après un Printemps arabe mal négocié et un conflit syrien désastreux, il s’agirait de prendre le bon train cette fois-ci

Cette dynamique européenne appuierait l’effort déjà intense des armées françaises au Sahel, dans le détroit d’Ormuz, ou au sein de la nouvelle opération navale Irini patrouillant en Méditerranée centrale. Paris aurait besoin de ce soutien de l’UE pour maintenir son niveau d’engagement sur tant de théâtres à moyen terme.

Cette perspective est d’autant plus frappante que les États-Unis se détachent de plus en plus de la zone – des 41 000 soldats américains présents à la fin du mandat Obama, il n’en restait plus que 16 000 en décembre 2019. Et la réponse humanitaire de Washington au Covid-19 a été plus timorée qu’à l’habitude : seulement 100 millions de dollars de fonds nouvellement votés par le Congrès américain au Moyen-Orient, avec ce biais toujours prononcé pour le Proche-Orient (88 millions) plutôt que pour l’Afrique du Nord (9 millions).

Partenaire naturel

Quelles que soient la logique et la durée de ces évolutions décisionnelles, espérons que Joseph Borrell sera capable de maintenir ce cap « pro-voisinage ». Les idées de think tanks défendant cet état d’esprit valent la peine d’être entendues : soutien comparatif accru aux voisinages africain, oriental et est-européen, afin de montrer aux électeurs européens que leurs soucis sécuritaires sont pris en compte, ou lancement d’un forum facilitant l’après-crise entre entrepreneurs du nord et du sud de la Méditerranée.

Secteurs industriels et tertiaires pourraient rebasculer partiellement leurs activités de l’Asie à l’Europe mais aussi de l’Asie au Moyen-Orient, rapprochant les chaînes de production du continent européen tout en s’appuyant sur la jeunesse nouvellement éduquée du Moyen-Orient avant leur captation par la Chine.

Certains pays d’Afrique du nord comme du Proche-Orient progressent dans les classements « Doing Business », chiffres qui méritent un coup d’œil. L’UE est un partenaire naturel au Proche-Orient et en Afrique du nord, et Bruxelles l’a prouvé en réagissant rapidement à la dernière crise. C’est une première étape. Maintenant, il s’agit d’épaissir cette vieille sauce méditerranéenne.

Cet article est paru originellement en anglais dans le magazine Euractiv le 22 mai 2020.

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