Finance

[Tribune] Coronavirus : la microfinance pour protéger les TPE et PME africaines

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Ancienne Garde des Sceaux du Bénin, experte internationale en inclusion financière

L'agence pilote d'Atlantic Microfinance à Yopougon a été ouverte à la fin de décembre 2015 (image d'illustration).

L'agence pilote d'Atlantic Microfinance à Yopougon a été ouverte à la fin de décembre 2015 (image d'illustration). © Olivier pour Jeune Afrique

À travers la microfinance, le continent doit faire du sauvetage et de la croissance des très petites et moyennes entreprises un enjeu crucial dans la réponse globale à la crise.

Relativement épargnée sur le plan sanitaire, l’Afrique devra faire face à une inévitable récession économique. La croissance devrait se rétracter fortement entre 2019 et 2020, passant de 2,4 % à -5,1 %, selon les estimations de la Banque mondiale. L’activité économique et sociale est au ralenti mais des mesures coercitives se multiplient, parfois prises par mimétisme dans certains États, sans prendre assez de recul pour les adapter aux modes d’organisation sociale sur le contient. Certaines mesures s’éloignent totalement du dessein de bien-être des populations censé les justifier.

Par exemple, au début de la pandémie, l’Organisation internationale du travail (OIT) postait une courte vidéo sur les « cinq choses à savoir pour un télétravail efficace ». Le télétravail n’est toutefois pas une pratique vulgarisée et habituellement utilisée par beaucoup d’actifs sur le continent. La plupart des acteurs de l’informel, de nombreuses TPE et PME, ne peuvent pas travailler de chez eux. En outre, la distanciation sociale est un privilège pour une frange importante de la population africaine et est inappropriée à son mode de vie.

Inclusion financière

Du point de vue socioéconomique, le Covid-19, à l’instar d’autres pandémies, désagrège le tissu économique et fragilise les plus vulnérables, notamment les acteurs de l’économie réelle en Afrique, le secteur informel, les très petites entreprises (TPE) et les moyennes entreprises (PME/PMI). En Afrique, 90% des unités commerciales, soit environ 75 % de la population active, opèrent dans le secteur informel. La richesse intérieure est produite à hauteur de 50 % en Afrique subsaharienne par ce secteur, qui concentre 85 % des emplois. Face à une telle structuration du tissu économique, le secteur de la microfinance est le mieux indiqué pour soutenir efficacement les TPE, PME, PMI et ménages vulnérables en vue d’éviter une double crise économique et humanitaire.

Pour répondre aux besoins de financement des ménages et des entreprises informelles, ce sont les institutions de microfinance (IMF) ou les systèmes financiers décentralisés (SFD) qui agissent dans plus des trois quarts des pays du continent. La promotion et l’accroissement du taux de pénétration des IMF ou SFD ces deux dernières décennies sur le continent a amélioré de façon significative l’inclusion financière et a contribué au recul de la pauvreté en Afrique, notamment la pauvreté monétaire.

Et pourtant, les IMF ne couvrent au maximum que 15 % des encours de crédits octroyés au secteur privé alors même qu’en dépit des coûts onéreux de fonctionnement, l’activité reste soutenable si elle s’inscrit dans une chaîne de valeur de refinancement bancaire appropriée. Le continent doit alors faire du sauvetage et de la croissance des TPE et PME un enjeu crucial dans la réponse globale à la crise, à travers des mécanismes spéciaux qui devront toucher tout l’écosystème de financement et qui impliqueront les banques centrales, les banques de développement, les banques commerciales et les mécanismes publics de financement, tels que les fonds.

Rôle de catalyseur de l’économie

Le recours à la microfinance requiert plusieurs procédés. Tout d’abord, le refinancement des IMF afin qu’elles soutiennent les populations vulnérables, accompagnent les petits entrepreneurs, les artisans et préservent les activités économiques des femmes. Ensuite, une mise en place des mesures idoines à l’endroit des IMF pour mitiger les risques d’impayés inévitables en pareille circonstance et susceptibles de compromettre leur existence, et ce, grâce à des subventions pouvant aller de 30 % à 50 % du concours apporté.

Enfin, la facilitation de leurs activités par un renforcement de capacités techniques et matérielles ainsi que l’allègement de certaines règles prudentielles ou non du régulateur relatives, entre autres, au taux directeur, au ratio de fonds propres actuellement supérieur à celui des banques dans la zone de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), aux critères de déclassement de crédits, à la défiscalisation du secteur, etc.

Ces mesures permettront de financer davantage les économies africaines et de réduire le coût du microcrédit. Les IMF, les banques et structures de télécommunications s’investissant dans les opérations financières ont un rôle de catalyseur de l’économie à jouer. Il serait donc plus judicieux que les appuis visent une monétisation par la création monétaire plutôt que l’effort budgétaire.

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et l’Uemoa ont pris des mesures pour limiter les répercussions économiques indirectes dans l’ensemble de l’économie régionale ouest-africaine. Parmi les solutions entérinées par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), il y a notamment le guichet spécial de refinancement porté sur les PME, qui est élargi aux créances bancaires afin d’accroître la liquidité en faveur du secteur de la microfinance.

Pour autant, tout en saluant cette mesure, il faut relever qu’elle ne concerne, hélas, que les SFD de grandes tailles et donc son impact restera faible. Les États doivent aller plus loin et opter pour des plans spéciaux de refinancements des SFD volontaristes et à des taux concessionnels avec, entre autres, une partie conséquente des « Covid-bonds », la solidarité nationale et les divers appuis internationaux annoncés.

Rigueur et transparence

Au nombre de 511 dans l’Union monétaire ouest-africaine (UMO) à la fin de septembre 2019, les IMF ont permis à plus de 15 millions de personnes de bénéficier des services financiers, à travers 4 869 points de service. Sachant que leurs clients sont à 80 % des femmes et que 65 % vivent en milieu rural, il est opportun d’envisager davantage le recours aux innovations technologiques, notamment la digitalisation et la monétisation, pour atteindre le grand nombre de personnes. Outre les ressources à mobiliser, les financements innovants figurent au titre des solutions les plus prometteuses pour répondre aux besoins des SFD. Ils offrent des fonds supplémentaires par le biais d’une exploration d’un potentiel existant, mais inexploité.

Les États du Sud ont l’opportunité de prendre les rênes de leur destinée, avec des plans de sortie de crise et des lignes directrices adaptés à leur contexte. Ils doivent éviter le piège du « syndrome hollandais » [pays où les exportations à faible créations d’emplois supplantent l’emploi dans les secteurs à plus forte valeur ajoutée]. Le nouveau modèle à cibler gagnerait à viser une prospérité partagée offrant des possibilités à tous.

Cette vision est celle où l’action de l’État concourt au bien commun en suscitant la confiance des citoyens. Cela implique plus de rigueur et de transparence dans la gestion des finances publiques avec un accent particulier à porter sur l’efficacité des dépenses. La bonne nouvelle est que la crise du Covid-19 nous a enseigné que certaines priorités peuvent être prises en charge avec une célérité que personne n’aurait imaginée quelques mois plus tôt.

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